20 mai 2014

Bernard Detchepare

 

 

 

 

 

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02 septembre 2014

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L'Age d'Or de la Course

A partir de 1688, les frégates légères françaises, anciens baleiniers qui avaient été armés pour l'occasion, semaient la terreur sur les côtes de l'Atlantique. Ces frégates se firent surtout remarquer lorsque les combats entre Louis XIV, roi de France, et les a

lliés européens de la Ligue d'Augsbourg, parmi lesquels se trouvait l'Espagne, reprirent de plus belle. Quelques-unes de ces frégates se livrèrent aux pillages corsaires sur les côtes basques  d'Espagne,
En 1691, le Consulat de Bilbao frêta deux frégates pour surveiller leur zone, et arrivèrent ainsi à mettre en déroute une flotte entière de corsaires français. Les basques d'Espagne, afin d'assurer la sécurité de ses côtes, firent construire en 1690 une frégate, qui profita de ses lettres de marque pour s'emparer de plusieurs redoutables vaisseaux français qui pullulaient sur leurs côtes

L'un de ces corsaires français qui attaquaient les côtes cantabriques  était  l'Hendayais Joanes de Suhigaraychipi,  qui fut corsaire du roi et gagna des titres de noblesse pour ses exploits et les services rendus.
Sa frégate, la "Légère", avait l'autorisation d'exercer comme corsaire contre les Espagnols et aussi contre les Hollandais. Son succès fut si grand que le gouverneur de Bayonne en personne finança la moitié de l'armement de sa frégate, qui était munie de vingt-quatre canons. L'opération s'avéra tellement fructueuse qu'il captura cent navires en moins de six ans. Avec le support de gens de la noblesse, sa frégate, qui était ancrée au port de Sokoa, devint bientôt la terreur des Anglais et des Hollandais.
L'une de ses plus grandes prouesses eut lieu en 1692 dans les eaux du Gipuzkoa, juste en face de la baie de Saint Sébastien. A la hauteur du port de San Antonio, en Biscaye, il découvrit deux vaisseaux hollandais qui se dirigeaient vers notre ville; il les atteignit en deux jours. Il s'approcha du premier, qui avait cinq-cents tonnes, trente-six canons et cent marins, et l'attaqua avec une première décharge. Il l'aborda deux fois malgré la différence entre les deux bateaux et, blessé, dut battre en retraite à cause du feu ennemi. Cela ne l'empêcha pas de continuer à haranguer ses marins basco-français. Ce furent cinq heures de combats sanglants, à tel point que seuls survécurent dix-huit marins hollandais. Le second vaisseau hollandais sombra aussi. Mais il n'y eut que cinq Basques morts sur le lieu de la tragédie.

Quelques jours plus tard, il reprit la mer. A peine était-il entré à l'embouchure de l'Adour qu'une corvette anglaise équipée de cent vingt hommes et soixante-quatre canons se lança contre lui. L'Hendayais l'attaqua sans lui laisser à peine le temps de résister. Le combat commença à huit heures du matin et finit à trois heures de l'après-midi par la victoire du capitaine de "La Légère" et la capture de l'Anglais. Cette victoire, célébrée par le public entassé sur les deux rives de l'estuaire fut si retentissante que cela l'encouragea à donner des cours aux marins afin d'équiper d'autres nefs corsaires, pour les avoir tous sous son sontrôle et pour aller à la recherche de la nouvelle flotte espagnole qui se disposait à prendre la mer.
Dans le Golfe de Gascogne, il s'empara de quelques bateaux hollandais. Et en dehors des eaux, il faudrait mentionner son expédition à Spitzbergen, au Nord de l'Europe, contre les Hollandais, d'où il rentra chargé de baleines.
En six ans il captura à lui seul cent voiliers marchands, et en huit mois, avec le support des frégates du Roi, cent vingt-cinq. Il remplit le port de Saint Jean de Luz de ses butins à tel point que le gouverneur de Bayonne écrivait à Louis XIV: "Il est possible de traverser depuis la maison où votre Majesté aviez logé jusqu'à Ciboure sur un pont fait avec les navires pillés et attachés les uns aux autres". A sa prodigieuse audace, il ajoutait une loyauté digne d'un gentilhomme. Tout manquement à la parole donnée et toute trahison étaient impitoyablement châtiés.
Après plusieurs années il s'occupa à protéger contre les Anglais les retours des Basco-français et des Bretons de Terreneuve, où il mourut en 1694. Une inscription figure sur sa tombe: "Capitaine de frégate du Roi", le même qui l'autorisa à dévaliser plus de cent navires marchands.

 

 

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frégate

Croisic était il Bayonnais ou Hendayais


Tombe de Suhigaray à Plaisance  Terre Neuve

 

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1615 ILE Des FAISANS mariages PRINCIERS 

 

A la fin du 16 ème s. Hendaye n'est encore qu'un modeste hameau,un quartier d'Urrugne, mais qui, déjà, aspire à son autonomie,sans doute ses gens ont-ils été mis en goût par l'exemple de Ciboure,qui vient d'obtenir sa libération de la tutelle d'Urrugne !

 Comme il était de règle que, plus ou moins tôt, l'institution d'une paroisse engendrât celle d'une communauté, les Hendaiars commencèrent astucieusement par réclamer, d'abord, un lieu de culte qui leur soit propre...

 Il leur fut facile d'arguer de la grande distance qui les séparait de l'église paroissiale d'Urrugne, de la difficulté qu'ils en éprouvaient « pour recevoir les Sacrements et suivre lesoffices divins ». Effectivement, ils obtinrent de l'évêque de Bayonne,en  le droit de construire une chapelle de secours desservie par un vicaire et le curé d'Urrugne

. Ainsi, ils franchissaient unepremière étape et abordaient aussitôt la seconde.

S'adressant au Parlement de Bordeaux, ils réclament et obtiennent quelques droits par  des arrêts de

1603 et 1630, dont, malheureusement,nous ne connaissons pas le détail.

 Il nous suffit de savoir qu'Urrugne réagit vivement, repoussant toute désunion, sous une forme quelconque, paroisse ou jurade et réclamant le maintienintégral, à son profit, de la police, de l'intendance et des pacages communaux.                                                                                                                          (F

1604 Par arrêt français en Conseil des Finances, le poisson de Hendaye à Capbreton est excepté de l'édit d'embargo pour être débité en Espagne malgré la guerre.

1607Une embarcation d'Hendaye, pour avoir tiré une baleine sur le sable d'Ondarraïtz sans passer à Fontarabie, y est brûlée le 16 février.

Les embarcations de Fontarabie disputent une baleine à celles d'Hendaye en 1618 et aussi le 16 janvier 1619 et ont le dernier mot : on peut dater de cette époque un accord disposant entre autres, que si les Hendayais ont le pouvoir de harponner la baleine, le privilège de l'achever et de la fondre moyennant prélèvement revient à Fontarabie.

Malgré l'évolution des rapports suivant la paix des Pyrénées, une baleine et son baleineau furent disputés le 4 février 1688 encore avec le même sort.

1609 Jean d'Espagnet, premier président du Parlement de Bordeaux, enquête pour Henri VI sur les privilèges en Bidassoa.

1609 La juridiction du Parlement de Bordeaux s'exerce en matière de sorcelle­rie sur Hendaye, et le tambourinaire Ausugarto, Domingina Maletena et Marie de la Parque (Laparca) à 20 ans, sont entre autres brûlés par le conseiller de Lancre, puis Catherine de Barrendéguy le 3 septembre 1610 à Bordeaux.

 LA TOUR DE MUNJUNITO

1609 Les Hendayais désarment la tour de Munjunito des canons qu'ils y entre­tenaient.

Dès le xv° s. une tour, dite de Munjunito, s'élevait près du port; une carte de 1680 la situe encore, bien qu'elle ait été désarmée,en 1609.

En 1521, après s'être emparé de Fontarabie, l'amiral Bonnivet la jugea insuffisante et fit construire, plus loin, par ses troupes,une autre tour fortifiée

.Au cours de la guerre de 1636, cette fortification joua pleinementson rôle d'observatoire et concourut à la victoire navale, hélas ! sans lendemain, qui fut remportée par notre flotte en face de Fontarabie.L'expérience ayant prouvé qu'à ce rôle devait s'ajouter celui d'une défense renforcée, la principale de ces tours fut remise en état en 1664 et armée de canons servis par 30 hommes du roi.

Pour autant l'ouvrage n'apparut pas bien redoutable à Louis de Froidour, qui, voyageant par ici en 1672, nous en a laissé une description succincte, mais précise et imagée :

« Le fort de Hendaye n'est, à proprement parler, qu'un pigeonnier,une tour carrée sans autre bâtiment. Au fond, une chambre pour les munitions; au-dessus, la chambre du commandant et des officiers;plus haut, celle des soldats. Au-dessus, une plate-forme et 4 guérites avec des canons. Il y a en bas du côté de la rivière ou de la mer une petite plate-forme où il y a du canon et cela regarde Fontarabie

et est comme une vedette pour voir ce qui s'y passe. »

1610On pratique alors sur les plages une pêche à pied avec un long filet porté sur les têtes derrière les vagues, puis hâlé à la corde en groupe. Depuis 1900 on porte le filet en barque.

1611 La juridiction du Saint Office s'exerce en matière de sorcellerie sur Fontarabie où Isabel Garcia est condamnée à 13 ans avec un groupe de sorcières après que l'inquisiteur de Logroño ait brûlé Marie Zozaya de Rentería le 6 novembre 1610.

1612 Fontarabie maintient ses avantages en interdisant, en mars, une barque à quille au prieur de Santiago, Harostégui, et, en août, en prélevant des droits à la Lonja sur Miguel de Amezaga, de Saint-Jean-de-Luz, pour flottage de bois navarrais sur la Bidassoa.

 1615 En octobre eut lieu le passage de deux fiancées royales

.Le projet de ce double mariage avait été ébauché par Henri IV ;il fut réalisé cinq ans après sa mort, en 1615. Elisabeth deFrance, soeur de Louis XIII, épousa l'infant d'Espagne qui devaitdevenir le roi Philippe IV, tandis que la soeur de ce dernier, Anne d'Autriche, devenait reine de France par son mariage avec le roi Louis XIII.

ILE DES FAISANS

 MARIAGES PRINCIERS

 Voici dans quelles circonstances se fit l'échange des deux princesses .

Il existait, dans la Bidassoa, à proximité du lieu où l'on construisit plus tard le pont de Béhobie, une petite île, à peu près à égale distance, à cette époque, de la rive française et de la rive espagnole.

 On l'appelait primitivement “ île des cygnes ”, puis“ île de l'hôpital ”, lorsqu'elle devint la possession du prieuré de Subernoa. Plus tard elle prit le nom “ d'île de la Conférence ”après le mariage de Louis XIV, et enfin celui “ d'île des Faisans ”sous lequel elle est surtout désignée de nos jours

.Depuis longtemps cette île était considérée comme un terrai neutre entre la France et l'Espagne et c'est là que se réunissaient les délégués des deux nations, quand ils avaient à régler des questions de frontière.

C'est sans doute pour cette raison que cet endroit fut choisi pour l'entrevue et l'échange des deux reines.

Un pavillon avait été aménagé dans l'île ; deux autres, exactement semblables, sur les deux rives du fleuve sur lesquelles étaient rangées les troupes et de nombreux musiciens

.Les deux reines arrivèrent en même temps, l'une de Saint-Jeande-Luz, l'autre de Fontarabie.

 Les barques qui devaient servir à la traversée du fleuve étaient au pied de chaque pavillon, gardée spar des soldats et montées par des marins revêtus de costumes uniformes.

 A son arrivée, Anne d'Autriche, donnant la main au duc d'Uceda s'embarqua en même temps que Madame, accompagnée du duc de Guise qui, lui aussi, la tenant par la main, prenait place, de l'autre côté du fleuve dans l'autre barque, semblable à la première.

 Les deux barques atteignaient l'île un instant après et les deux reines entraient, en même temps, dans la salle de l'entrevue.

Le cérémonial, minutieusement réglé à l'avance, comportait un discours du duc de Lerma, au nom du roi d'Espagne, et une réponse du duc de Guise pour le roi de France.

 Puis les deux reines s'étant embrassées, chacune entra dans son nouveau royaume, au son des vivats poussés par les troupes, des accords des musiques et des coups de canons qui remplissaient de leurs échos la vallée généralement si tranquille de la Bidassoa. sur la frontière de troupes espagnoles destinées à être envoyées sur divers théâtres d'opérations de guerre, troubla bien souvent le repos des Hendayais jusqu'au jour où la paix de Vervins (1598) leur assura une période relativement longue de tranquillité.  (N)

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1615 Le capitaine général s'installe en permanence à Saint-Sébastien, et laisse un alcalde commander à Fontarabie où le périmètre est refermé à l'est par les ouvrages de l'Estacade, de Notre-Dame et de los Cestones. Au XVIII' siècle l'alcaïde prendra le titre de Gouverneur.


 

Plan du fort de Vauban

 

1617 Juan Sanz de Aldumbe, prévôt de Fontarabie, débordant sur la rive Hendayaise à la poursuite d'un meurtrier, est saisi avec sa barre de justice le 17 janvier, sa suite emprisonnée avec lui et sa barque brûlée.

Un poteau-frontière en pin est planté au milieu de l'eau, que les Espagnols viennent brûler le 19 janvier après avoir saisi 3 navires et emprisonné des marins d'Hendaye. Le 14 novembre ils reviennent brûler un poteau replanté, remplacé par un troisième le 29.

A la suite d'un échange manqué le 2 mai 1617, les prisonniers français s'évadent le 24 février 1618, les Espagnols sauf un le 27 septembre 1619. L'affaire est liquidée en novembre 1620 par la restitution du dernier espagnol et des 3 navires d'Hendaye où des préparatifs de fortifications ont été faits

 

1617 On note trois navires hendayais dans la baie, en partance en janvier pour Terre Neuve où les Basques avaient monopolisé la morue après les baleines.

Ces voiliers, armés au Labourd et désarmés à Passages bien souvent, pouvaient avoir jusqu'à 50 hommes d'équipage franco-espagnol, pour quel­ques cents tonneaux, les barques citées en 1663 et les pataches en 1667 dans les sentences, étant des caboteurs plus petits.

Fontarabie est au premier rang des Basques tant pour ce cabotage cantabrique dont elle avait le monopole d'origine avec Saint-Sebastien, que pour les navires de Flandre ramenant toiles et draps, ou encore la grande pêche, outre une flottille de mer comptant 19 chaloupes, pinasses réduites de moitié environ

.La première fois qu'Aragorri est mentionné dans des documents historiques remonte  à 1617. ( Archives de Fontarrabie )

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Jean Aragorri et jean d'Harismendi dit " Olasso ", armateurs de trois navires de 160 tonneaux, montés par 150 marins de Hendaye et des environs, pour la pêche de la morue et de la baleine à Terre Neuve et en Norvège. Ils savaient signer de leur propre écritures.

Jean d'Aragorri occupait une importante situation dans la localité, en tant que propriétaires de navires, associé d'un tiers  avec d'Harismendi.

 

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1617. Hendaye devient paroisse prenant pour patron Saint Vincent de Dax, évangélisateur présumé des alentours de la Bidassoa, remplacé plus tard par Saint Vincent de Huesca dont la fête est en janvier quand les pêcheurs de baleine sont à terre. Le coût de la construction de l’église est à la charge des hendayais.

A la fin du XVI°s.Hendaye n'est encore qu'un modeste  hameau, un quartier d'Urrugne, mais qui, déjà , aspire à son autonomie, sans doute ses gens ont-ils été mis en goût par l'exemple de Ciboure qui vient d'obtenir sa libération de la tutelle d'Urrugne. Comme il était de règle que, plus ou moins tôt, l'institution d'une paroisse engendra celle d'une communauté, les Hendaiars commencèrent astucieusement par réclamer,d'abord, un lieu de culte qui leur soit propre...Il leur fut facile d'arguer de la grande distance qui les séparait de l'église paroissiale d'Urrugne, de la difficulté qu'ils en éprouvaient << pour recevoir les Sacrements et suivre les offices divins >> Effectivement ils obtinrent de l'évêque de Bayonne  en 1598, le droit de construire une chapelle de secours desservie par un vicaire et le curé d'Urrugne. Ainsi ils franchissaient une première étape et abordaient aussitôt la seconde .

S'adressant au Parlement de Bordeaux ils réclament et obtiennent quelques droits  par des arrêts de 1603 et 1630, dont, malheureusement. nous ne connaissons pas le détail. Il nous suffit de savoir qu'Urrugne réagit vivement, repoussant toute désunion, sous une forme quelconque, paroisse ou jurade et réclamant le maintient intégral, à  son profit, de la police, de l'intendance et des pacages communaux. (F )

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Au reste Urrugne joua pleinement . en 1634, son rôle tutélaire ; la preuve s'en trouve dans un document archivé à Urrugne . Apprenant que  << le roi d'Espagne a assemblé un grand nombre de gens de guerre en la ville de Fontarrabie, qui pourraient traverser la rivière et se saisir de la frontièresi elle n'était gardée >> le Gouverneur de Bayonne ordonne à la communauté d'Urrugne de mobiliser le nombre d'hommes nécessaires pour défendre la frontière.

Le jurat de la Place , dont dépend << le hameau de Hendaye >>,objecte qu'il convient d'exempter les habitants de ce lieu

<< qu'ils  sont pour la plupart absents et en voyage sur mer vers Terre-Neuve, Flandres et autres contrées d'outre- mer  où ils ont accoutumé d'aller pour la pêche de la baleine ou autres choses et demeurent absents les huit mois de l'année. A cause de quoi il est besoin et nécessaire que les autres habitants du quartier de la Place fassent la garde pour eux 

Il fut donc envoyé 100 de nos hommes  le long de la côte << Socobouroua >>

( à l'extrémité ouest de la plage.), << au pied de laquelle passent les navires : l'évêque érige une paroisse qui vont et viennent de Fontarrabie >>.

Autre document Hendaye ne comporte que 100 maisons qui se serrent alentour du port et jusque dans  la baie de Belcenia , aujourd'hui comblée, dans ce Bas-Quartier, autrefois dit le quartier des Pirates,quelques rares maisons témoignent   encore  de son activité au  XVII °s. 

 

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Louis XIII décide la construction de forts à Socoa et à Hendaye; Urrugne y est opposée et Fontarabie renforce sa garnison.

 1620 .Plutôt que du roi de France Philippe III le Hardi, intervenant en faveur des Infants de la Cerda, il pourrait s'agir des comtes Bernard de Foix et Robert d'Artois, généraux de Philippe IV le Bel arrivés à Dax le 15 août 1295 pour reprendre la Gascogne aux Anglais, et qui auraient débordé la Bidassoa.

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1617-1620. Les pires années dans les différends Hendaye-Fontarabie.

Toujours sur la question de la propriété de la Bidassoa (exclusive de Fontarabie ou partagée entre les deux royaumes) les conflits se succèdent: humiliation, emprisonnement des autorités de Fontarabie, séquestration des navires de part et d’autre, prisonniers hendayais à Fontarabie et hondarribitars à Bayonne, médiations sans succès du seigneur d’Urtubie, commissionnés des deux royaumes à propos des limites frontaliers…

1620, le calme s’impose lors de l’intervention de Philippe III ordonnant la libération des labourdins prisonniers à Fontarabie.

 

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07 octobre 2014

Brigitte Bardot à HENDAYE

Brigitte Bardot à HENDAYE  (1939)

 

 

 

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vichy

 

OCCUPATION ALLEMANDE

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LIBERATION

 

hatchondo

 

LAPURDUM

 Revue d'Etudes Basques

Hendaye et ses voisines espagnoles..

Période de 1945 à 1960

I – Aux temps de la méfiance réciproque (1945-01 mars 1946)

II – La fermeture de la frontière (01 mars 1946-10 février 1948)

III – La réouverture de la frontière : une tentative avortée pour des logiques conservées (10 février 1948-années soixante)

Texte intégral

 Voir dans DOCUMENTS

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quatrieme rep

 

Les origines de la Quatrième République

Après la Libération, le régime politique de la Troisième République ainsi que de nombreux politiciens sont discrédités pour avoir été incapables de mener la guerre contre l'Allemagne. Pour beaucoup d'autres, et en particulier de Gaulle, l'homme du 18 juin 1940, dont la popularité est immense, de nouvelles institutions s'imposent. À la question des institutions, se pose le problème de la représentativité et de la légitimité du pouvoir, car aucun de ces hommes qui aspirent au changement n'est élu.

 

labourdette

 

1948. Ouverture de la frontière franco-espagnole.

 

etchenausia

 

 

1951. Le tennis club Hendayais, nouvelle association sportive à Hendaye.

   Aménagement du fronton de Gaztelu Zahar, un mur lisse - permet le dévelopement de l'aire de jeux - lors de la construction de la nouvelle Poste-

 

pardo

 

guerre algerie

 

 

La guerre d’Algérie se déroule de 1954 à 1962 principalement sur le territoire des départements français d'Algérie, avec également des répercussions en France métropolitaine. Elle oppose l'État français à des indépendantistes algériens, principalement réunis sous la bannière du Front de libération nationale (FLN)1.

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La Cinquième République,  est le régime républicain en vigueur en France depuis le 5 octobre 1958, régi par la Constitution de 1958. Elle a succédé à la Quatrième République instaurée en 1946.

 

 Son fonctionnement est régi par la Constitution de 1958. La Cinquième République est un régime parlementaire rationalisé, ce qui signifie que le Parlement, bien que votant la loi, doit composer avec un exécutif (Président de la République et Gouvernement) relativement fort.

En septembre 1958, par un référendum, les Français acceptent une nouvelle Constitution à 80 %.

 

cinquieme rep

 

 

 

errecart

HENDAYE D'AUTREFOIS
pour le 25ème anniversaire de la Société

PEPITO et le Gaztelu-Zahar

 

 

1972  Fête des 25 ans de GAZTELU ZAHAR

 

 


HENDAYE d'AUTREFOIS

 

 

 

 

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1982. La Floride ensemble portuaire. Des travaux récents ont doté la zone de la Floride d’installations pou la navigation de plaisance et pour la pêche (criée et ateliers compris).
1992. Suppression de la douane entre l’Espagne et la France en application de l’Acte Unique Européen qui culmine le marché unique européen à travers les  quatre libertés: de circulation des marchandises et des services, des prestations et des installation d’entreprises, des capitaux, des personnes.

1992. Suppression de la douane entre l’Espagne et la France en application de l’Acte Unique Européen qui culmine le marché unique européen à travers les  quatre libertés: de circulation des marchandises et des services, des prestations et des installation d’entreprises, des capitaux, des personnes.

1993. Ce fut un triste jour pour Hendaye que ce 1er janvier 1993 qui vit la disparition des frontières et donc de toute l'activité économique liée au transit de marchandises. Un choc, se souvient le maire, 64 ans - un des deux seuls édiles socialistes du Pays basque.
 En bon gestionnaire, il avait cependant anticipé l'événement en lançant les travaux d'aménagement de la pointe Sokoburu pour organiser- autour du tourisme, de la plaisance et de la thalassothérapie - une activité de substitution aujourd'hui prometteuse.
 L'année 1998 fut une autre année marquante, avec la naissance du Consorcio de Txingudi, Hendaye-Irun-Fontarrabie, le premier exemple dans l'histoire européenne d'une communauté transfrontalière. Un acte pionnier qui se concrétisera cette année avec la réalisation d'un parc des expositions. M.-P. B.


1993. Inauguration du port de plaisance de Hendaye.

 

Le port de plaisance à son ouverture en janvier 1993

L'aménagement de la pointe de Sokoburu et du plus beau port de plaisance de toute la côte basque se fera grâce au courage et à l'acharnement d'un homme qui consacra plus de trente ans de sa vie à Hendaye, sa ville d'Hendaye, élu a



1997. L’Observatoire Transfrontalier Bayonne-Saint Sébastien est crée à l’initiative conjointe de la Communauté d’agglomération de Bayonne-Anglet-Biarritz et la Diputacion Foral de Guipúzcoa. 

1998. Le Consorcio Bidassoa-Txingudi réunit les communes de Hendaye, Irun et Fontarabie pour harmoniser le développement économique, le tourisme et les activités sociales et culturelles. Il est régi par le droit espagnol.

 

 

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Conseil Municipal en 1971, puis Maire d'Hendaye de 1981 à 2001et Conseiller-Général de 1988 à 2001.

 

2001. L’Eurocité Basque Bayonne Saint Sébastien. Il s’agit d’un groupement européen d’intérêt économique qui agit à travers l’Agence transfrontalière pour le développement de l’eurocité basque Bayonne-Saint Sébastien 

 

 

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2010. Projet d’Euro région Aquitaine-Euskadi.
 Hendaye serait le siège de la nouvelle structure qui se régirait par le droit français.

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Démolition du Sotua



Jardin des déportés

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BIBLIOGRAPHIE

 Gabriel et Jean-Raoul Olphe-Galliard  : Hendaye
Abbé Michelena  :Hendaye son histoire
Jean Fourcade :  Urrugne 
Jean Fourcade : Trois cents ans au Pays Basque d'histoire
 ( le livre d'histoire Paris )
Joseph Nogaret  : Hendaye  ( 1811/1890 )
Joseph Nogaret : Saint jean de Luz
Claude Choubac : La Bidassoa
 Théodoric Legrand : Essai sur les différents de Fontarrabie avec le Labourd
Georges Langlois)La véritable histoire de Hendaye-Plage
Duvoisin: le Corsaire Pellot
Ducéré Edouard (1849 )
Thierry Sandre :  le corsaire Pellot
Alfred Lassus : Hendaye ses marins ses corsaires
Lauburu : Histoire et civilisation  Basques

Narbaitz  : le Matin Basque
Eugène Goyheneche  : le Pays Basque
Manex Goyeneche Histoire Pays Basque T : 1.2.3.4
Philippe Veyrin : les Basques
Rectoran : Corsaires Basques et Bayonnais
Thierry du Pasquier : les Baleiniers Basques
Josane Charpentier : La sorcellerie  au Pays Basque ( Ed . Guénégaud Paris )
Jean-Claude Lorblanches: les soldats de Napoléon en Espagne 1837
 ( Edition l'Harmattant )
Louis de Marcillac  : Histoire de la guerre entre la France et l'Espagne 1793/1795
Correspondance d'Escoubleau de Sourdis : 1636
Oiasso  : 4 siècles de présence romaine
 Gipuzkoakultura
Le Journal du Pays Basque
Supery
Regis Boyer   Heros et dieux du Nord  Ed.Tout l'Art
Internet
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Société des Sciences, Lettres & Arts de Bayonne (Bulletin, et notamment : J. de Jaurgain, E. Ducéré, J.-B. Daranatz, M. Degros...)
Musée Basque de Bayonne (Bulletin, et notamment : P. Arné, Pierre de Lancre...) Cardaillac (X. de) : Fontarabie.
Langlois (G.) : La véritable histoire de Hendaye-Plage.
Legrand (T.) : Essai sur les différends de Fontarabie avec le Labourd.
Nogaret (J.) : Petite histoire du pays basque français.
Nogaret (J.) : Saint-Jean-de-Luz : des origines à nos jours.
Olphe-Gaillard (J. & J.-R.) : Hendaye : Son histoire.
Paquerie (Ch. de la) : Un coin du pays basque.
Sandre (Thierry) : Le corsaire Pellot.
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REMERCIEMENTS PARTICULIERS à Mme Jacqueline Sanchez pour son aide dans la traduction de l' écrit habituel en langage informatique

 

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Le Corsaire

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LE CORSAIRE

 Etienne PELLOT

 Maillebiau

 

Pour Marcel Argoyti, ce passionné d'histoire locale

Etienne Pellot, avait-il deux femmes ? Ce célèbre corsaire, né à Hendaye le 1er septembre 1765, fut-il aussi maire de cette commune ? Ces deux questions méritent d’êtres posées et nous allons vous montrer pourquoi… A l’instar de Talleyrand «le Diable boiteux» Pellot reçut un surnom : «le Renard basque», et servit, lui aussi, sans aucun état d’âme le Royauté, la République et l’Empire. Mais ils ne furent pas les seuls !

Le jour de l’inauguration du monument dédié à Etienne Pellot (aujourd’hui déplacé au rond point de Belzenia au Bas Quartier), le maire Jean-Baptiste Errecart (1965-1981) brossait les grands traits de la vie du célèbre corsaire. La voix chargée d’émotion et les «r» roulés à la perfection, selon son habitude, il rappelait avec force de conviction: «Ses concitoyens lui confient les fonctions de maire qu’il assura de 1815 à 1820». En toute bonne foi, le premier magistrat hendayais se faisait l’écho de ce qui était écrit dans maints ouvrages plus ou moins savants.

Etienne Pellot

 

S’il avait consulté les vieux registres de l’état civil hendayais en l’An VIII de la République, à la date du 22 prairial (11 juin 1800), Jean-Baptiste Errecart aurait indubitablement trouvé le premier acte signé de la main de son lointain prédécesseur. Il s’agit de l’acte de décès de Jean Sallaberry: «Par devant moy Pellot maire de la commune de Hendaye (..)». Plus bas, il a fait figurer sa signature Etne . Pellot, maire.

 

Cette signature est accompagnée de celles des deux témoins de l’acte : Les citoyens Martin Bidart (cordonnier, 1er maire de Hendaye, en 1790) et Raimond Bergare (pêcheur). Peu après, sur les actes suivants, Etienne Pellot «enjolive» sa signature et écrit maire en entier…

 

 

 

Première signature de Pellot, maire, sur un acte. Sa signature quelques mois plus tard.

 


Mais l’état civil de Hendaye montre, aussi, le maire Etienne Pellot sous un éclairage plus familial. Ainsi cet acte de naissance de sa fille, daté du 3 brumaire de l’An VII (24 octobre 1798), signé du maire André Lissardy. Ce n’est pas le père qui procède à la déclaration de son enfant car il est en mer, comme précisé sur l’acte : «La tante maternelle a déclaré en l’absence du père, à moi soussigné, que Jeanne Sussiondo, épouse en légitime mariage du citoyen Pellot, capitaine de navire, actuellement en course, est accouché hier, deuxième du présent mois, à neuf heures du matin, d’un enfant femelle qu’elle m’a présentée, et auquel on a donné le prénom & nom de Marianne Pellot». Normal, pensez-vous certainement, que le corsaire Pellot soit en course, en mer, pour s’emparer de navires anglais ou autres… Ce qui est moins normal, en revanche, ce sont les noms qui apparaissent sur cet acte. Nous y reviendrons dans un instant !

 

Un autre enfant sera déclaré à Hendaye, Jean Pellot né le 18 thermidor de l’An X (5 août 1802). C’est Josèphe Pellot qui en fait la déclaration à la mairie car son frère Etienne Pellot «capitaine de marine, se trouvant absent» était certainement en mer. Auparavant, il avait eu un autre enfant, né à Urrugne le 27 prairial de l’An III (15 juin 1795). En l’absence du père, cette fille nommée Gratianne «de Jeanne Sussiondo épouse en légitime mariage du citoyen Etienne Pellot, officier marinier» fut déclarée par les citoyens «Jean Garat, marin, habitant de Hendaye et Gratianne Béchouet» à Jean Larramendy, officier public de l’état civil d’Urrugne.

 

Sur ces trois actes de naissance l’épouse, en légitime mariage, d’Etienne Pellot est Jeanne Sussiondo (orthographié «Souciondo» sur son acte de décès, à Hendaye, le 7 mars 1839). Or, tous les biographes sérieux du fameux corsaire écrivent qu’Etienne Pellot, à l’âge de 32 ans, s’était marié, à Urrugne, le 18 thermidor de l’An V (5 août 1797), à Marie Larroulet de la maison Galbarreta, sise à Subernoa (Urrugne). Son frère Pierre Pellot, 29 ans, était l’un des témoins de ce mariage. Voici la signature du corsaire au bas de l’acte, où il écrit son prénom et son nom en entier (comparer cette signature avec celle, plus haut, du maire).

 

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La signature d’Etienne Pellot, sur son acte de mariage célébré à Urrugne.

Etienne Pellot aurait-il contracté deux mariages ? Avait-il fondé deux familles ? En un mot, était-il bigame ? Tout cela le laisserait supposer…

Ces deux épouses constitueraient une source d’étonnement total pour ceux qui connaissent la vie de Pellot à travers l’abondante littérature qui lui est consacrée. Forts de leur savoir, ils rétorqueraient que le corsaire hendayais était seulement le père d’un seul garçon et d’une seule fille. Celle-ci s’appelait Catherine Pellot et, comme bon sang ne saurait mentir, allait épouser, le capitaine de marine Etienne Passement… Leur acte de mariage va nous apporter des éclaircissements majeurs pour mieux comprendre l’imbroglio autour d’Etienne Pellot : «L’an mil huit cent vingt deux, et le dix-sept du mois d’avril par devant nous, Etienne Pellot, maire, officier public de l’état civil de la commune de Hendaye, (…) est comparu monsieur Etienne Passement (…) et mademoiselle Catherine Pellot, âgée de vingt-trois ans et, suivant son extrait baptistaire, fille majeure et légitime de monsieur Etienne Pellot, capitaine de navire, et de madame Marie Larroulet, son épouse, demeurant dans la maison de Priorenia, quartier de Subernoa, commune D’urrugne (sic) (…)».

Suivent les signatures d’Etienne Pellot, maire, d’Etienne Passement (époux), de Catherine Pellot (épouse), d’Etienne Pellot, «père de l’épouse», d’Etienne Durruty et d’Etienne Lissardy. Voici la clef de l’énigme… Non, Etienne Pellot n’était pas bigame, marié à Jeanne Sussiondo et à Marie Larroulet. Seule cette dernière fut, bien sûr, sa femme. C’est Etienne Pellot, le maire présidant ce mariage, qui était l’époux de Jeanne Sussiondo.

Et oui, il y avait, en même temps à Hendaye, deux Etienne Pellot, ayant à peine douze ans de différence d’âge. Pour corser le tout, ils étaient capitaines de navire tous les deux. Ainsi, le célèbre corsaire, le Renard basque, n’a jamais été maire. Et le maire n’aurait jamais été corsaire (jusqu’à de plus amples renseignements...). Sur l’acte de mariage Passement Etienne et Pellot Catherine, du 17 avril 1822, figurent les deux signatures : celle du maire et, plus bas, celle du corsaire. Pour ne pas rajouter à a confusion des esprits le maire signe Pellot, tout court, alors que le père de la marié signe Etne. Pellot, père de l’épouse…

 

 

Sur l’acte de mariage de Catherine Pellot apparaissent les noms d’Etienne Pellot :

 

le corsaire et le maire.

Etienne Pellot, célèbre corsaire, d’après un portrait

longtemps conservé à Priorenia.

Etienne Pellot, le maire de Hendaye, est mort le 22 mai 1836. Son acte de décès précise : «Pellot Etienne, âgé de quatre-vingt trois ans, capitaine de navire, époux de la dame Soussiondo, Jeanne, est décédé en sa maison». L’adjoint au maire Ansoborlo en oublie même d’écrire le nom de la maison : «Gastebaita» ! Sa veuve Jeanne Souciondo est décédée à son tour le 7 mars 1839, à Hendaye. En revanche, Etienne Pellot, le corsaire, est mort à l’age très respectable de 91 ans, le 2 avril 1856, en sa maison de Prioreteguy ou Priorenia qui borde la Bidassoa. Sur l’acte de décès sont mentionnés : «ancien capitaine de timonerie, ex enseigne auxiliaire, chevalier de l’ordre royal de la Légion d’honneur». Alors sur le territoire d’Urrugne, la robuste bâtisse d’Etienne Pellot, avait été édifiée sur l’emplacement du prieuré de Subernoa et de son église paroissiale placée sous le vocable de Saint-Jacques.

Priorenia, la maison du corsaire Pellot, ici dans les années 1970, appartenait à la famille Durruty.

Transformée en appartements Priorenia, peut être un peu trop restaurée… est devenue Frégate !

Avant l’an 2000, le domaine de Priorenia, abandonné, a été vendu à un promoteur. Sur cet emplacement devenu « Résidence Port Bidassoa» se dresse un ensemble de petits immeubles, au cœur d’un lieu sécurisé : «Entrée interdite, entrada prohibida, Sarrea debekatua»... Au cœur de ces nouvelles constructions la maison Priorenia, a été transformée allègrement pour recevoir des appartements. La vénérable demeure du corsaire Pellot est devenu un bâtiment appelé Frégate !

Etienne Pellot et Etienne Pellot semblent égaux dans la lente et inexorable mort de l’oubli… Ce mois de novembre 2011, le vieux cimetière hendayais était tout fleuri de généreux bouquets de chrysanthèmes et autres fleurs multicolores, aux fragrances subtiles ou pas. Parmi cet enchantement floral, sous un ciel d’été de la Saint-Martin, quelques tombes restaient vierges de tout bouquet. Là, personne n’était venu symboliquement rappeler l’attachement aux chers défunts reposant dans la terre hendayaise. Parmi les tombes sans aucune fleur se détachaient deux concessions proches par leur aspect affichant une certaine monumentalité et par leurs croix placées du côté de la mer. Il s’agit bien entendu des tombes des deux Etienne Pellot (voir photos ci-dessous). Sur celle du corsaire est gravé, sur le piédestal de la croix : «Familles Durruty, Passement, Pellot». Un peu plus haut dans le cimetière se trouve la tombe du maire où, dans le marbre, est inscrit : «Famille Pellot»… Mais où est seulement mentionné, dans la pierre, le nom de son fils, mort célibataire : «Jean Pellot 1802-1874».

Tombe d’Etienne Pellot, corsaire de Hendaye. Tombe d’Etienne Pellot, maire de Hendaye.

Ces deux photographies ont été prises au vieux cimetière, le mercredi 9 novembre 2011.

Christian Maillebiau 

 

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14 octobre 2014

PIERRE HENRI DE LALANNE

PIERRE-HENRY DE LALANNE

Fontarabie

SES MONUMENTS - SON HISTOIRE

 

PARIS ALBERT SAVINE, EDITEUR 14, Rue des Pyramides et Rue d'Argenteuil ,

1896

 

Château de Charles-Qint

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PREMIÈRE PARTIE

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SOMMAIRE

CHAPITRE I

L'ARRIVÉE. — LA PORTE PRINCIPALE

CHAPITRE II

LA CALLE MAYOR (RUE PRINCIPALE). — CALLE DEL OBISPO (RUE DE L'ÉVÊQUE). — MAISON ETCHEBESTENEA. — HISTOIRE. —RETOUR A LA CALLE MAYOR. — MAISON DE LABORDA (ANCIENNE MAISON VENESA). — MAISON IRIARTE. — MAISON DE ARBURUNEA. — LA MAIRIE. - LA MAISON DIEGO BUTRON. — MAISON ZULOAGA DE TORREALTA. — MAISON DE CASADEVANTE. —MAISON LADRON DE GUEVARA.

CHAPITRE III

SANCHO ABARCA ET LA MAISON DE GUSTIZ

CHAPITRE IV

CALLE PAMPINOT. — CALLE UBILLA. — CASA DE ARSU

CHAPITRE V

LE  PALAIS DE CHARLES-QUINT

CHAPITRE VI

  PRECIS D’HISTOIRE

 

DEUXIEME PARTIE

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CHAPITRE PREMIER

L'ÉGLISE DE FONTARABIE

CHAPITRE II

HISTOIRE DE L ÉGLISE DE FONTARABIE

CHAPITRE III

SÉPARATION DE L'ÉGLISE DE FONTARABIE

CHAPITRE IV

TRÉSORS ET SOUVENIRS

CHAPITRE V

LES ALENTOURS DE FONTARABIE

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APPENDICE

 

 

 

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CHAPITRE I

L'ARRIVÉE. — LA PORTE PRINCIPALE

 

Le voyageur qui, au lieu de poursuivre sa route au delà de la frontière, s'arrête à Hendaye pour traverser la Bidassoa, sur la barque de Joaquin ou de quelque autre pêcheur à la figure cuivrée, se ménage des surprises aussi agréables que grandioses.

A peine sur les flots de la rivière, dont les eaux fécondes se marient tous les jours avec l'Océan, il aperçoit les deux rivales de la frontière coquettement adossées à leurs collines et se mirant avec orgueil sur les eaux de l'une et l'autre rives. L'une, légère et galante, étale ses maisons blanches et neuves le long de la rive droite : l'autre, plus austère, montre sur la gauche, avec la fierté des anciens preux castillans, les cicatrices glorieuses de ses murailles délabrées dans de nobles combats. Ce sont Hendaye et Fontarabie. L'une a plus de grâce; l'autre, plus de noblesse ; l'une éclate et brille au soleil ; l'autre se recueille au contraire et se gaudit intérieurement, car toute sa gloire est dans son âme et dans ses blessures encore béantes : omnis gloria ejus ab intus. C'est le moyen âge avec ses grandeurs, écrasant les glorioles et les fanfreluches éphémères du siècle qui s'en va; c'est la gloire d'avoir su mourir mille fois, en face de la folle joie de vivre.

Regardez les flots qui s'animent sous les rames, laissez-vous bercer par leur cadence harmonieuse, rêvez sous le ciel bleu. Votre poitrine se dilate d'aise et s'ouvre aux douces émanations qui lui viennent de toutes parts, des eaux, de la montagne, de la mer.

Sentez-vous les secousses de la barque qui glisse, tourne et retourne comme une dorade d'un coup de queue? A,coup sûr vous vous croyez déjà dans les flancs d'une baleine, vous en éprouvez les émotions, et la barque n'existe plus pour vous. Vous êtes une de ces sirènes qui autrefois se montraient sur les vagues en furie et souhaitaient bon voyage aux marins attristés. La vie présente, ses soucis, ses amertumes, tout a disparu dans un rêve de chrysalide qui passe d'une vie à l'autre. La coque de Joaquin qui vous enferme encore va bientôt s'ouvrir. Relevez votre tête, sortez de l'onde d'azur. La fée enchanteresse de la nature étend au loin ses doigts magiques, et déroule l'immensité des cieux sur l'Océan. Elle y a semé des montagnes de nuages blancs qui festonnent l'horizon et vous donnent l'illusion des Alpes couvertes de neige. Tout à coup le joli clocher dentelé, ouvré, de Fontarabie, avec ses cloches qui chantent l'Ave, pousse sa pointe dans l'azur du ciel et vous rappelle à la terre : le clocher vous ramène à l'église, l'église a la ville, la ville à la montagne chargée de fermes blanches et de vertes prairies.

« Vous voyez, semble vous dire la cité vaillante, je ne suis pas seulement une ruine pleine de gloire, mais un séjour enchanteur : mes pieds baignent dans la Bidassoa et l'Océan ; mes blessures s'y sont lavées et guéries, et je suis assise sur les flancs du Mont Jaizkibel, fille séparée de la chaîne des Pyrénées, et qui, plantée entre Pasajes et mes terres fécondes, montre au loin ses tours carlistes en ruine, et la chapelle de Notre-Dame. Regardez encore derrière vous, sur les rives de France : Hendaye vous sourit toujours joyeuse; elle aussi a sa belle montagne au dos arrondi. Un peu sur la gauche s'élève la pointe de la Rhûne; à droite, les sommets de San Marcos, les Trois-Couronnes, l'Aya, San-Miguel, toutes les collines verdoyantes et fleuries, comme des jeunes filles, couronnées de jacinthe et de roses, dansent leur ronde devant l'Océan. Tandis que vous les contemplez encore, un léger choc sur le môle vous avertit que la barque a touché bord. Vous êtes à Fontarabie.

- ■ Ici les effondrements des grandes murailles, les trouées des balles ennemies s'accusent davantage.

Vous gravissez une route montante et pierreuse et vous vous trouvez en face de la porte de la ville.

Recueillez-vous, voyageur, car en entrant dans cette enceinte, vous foulez aux pieds la cendre des héros. Sta viator, kerœm calchas. Sur la porte en-plein cintre domine l'écusson de la noble et loyale cité.

On y voit un ange avec une clef, un lion, un navire aux voiles gonflées sur les flots où se débat une baleine prise au harpon, une sirène avec un miroir, et un triton avec une grenade. Sur le milieu un petit écusson où s'élève une. tour surmontée de deux étoiles. La vierge de la Guadeloupe, patronne et protectrice de la ville, est assise sur tous ces attributs de valeur et de noblesse, qu'encadrent douze étendards en faisceau et quelques pièces d'artillerie. Cet écusson rappelle les vertus guerrières et la foi de la noble cité. Fontarabie sut s'en parer durant des siècles. Elle aussi, comme la mère des Gracques, à laquelle on demandait quelles étaient ses richesses, peut nous montrer ses fils avec orgueil : elle en garde le souvenir et les noms qui survivent à toutes ses ruines et qui les rendent glorieuses et immortelles. Ce sont : Diégo Isasi, Leiba, Ascue, Machin Arzu, Gustiz, Sanchez Venesa, Diego Butron, Izkierdo, Egma, Ubilla, Ladron de Guevara, Zuloaga de. Torrealta, Casadevante, Unza, Montaut, etc. Ces noms devraient être inscrits, comme ceux des généraux anciens, autour de l'écusson de la porte, véritable arc de triomphe que le temps leur conserve et semble leur destiner.

PORTE PRINCIPALE.

. En face de ces noms glorieux, je proposerais de graver ceux des capitaines français qui s'illustrèrent autour de ces murailles. La valeur fut grande de part et d'autre, et les grands noms des vainqueurs et des vaincus face à face, se donnent un regain de lustre et de gloire. Rien ne relève la vaillance du vainqueur, comme l'importance et la grandeur de celui qu'il a vaincu. Rien ne rend glorieuse la défaite comme le renom et l'importance du vainqueur. Il est humiliant de succomber sous les coups d'un adversaire sans lustre et sans gloire, mais il est glorieux d'être le vaincu d'un ennemi qui tient le monde dans sa main. Vainqueurs et vaincus se relèvent donc et s'ennoblissent en face l'un de l'autre ; ils s'ajoutent leur valeur réciproquement.C'est pourquoi je voudrais voir les héros français à côté des héros espagnols et basques. Ils ne sont pas, du reste, à dédaigner ; leurs noms sonnent bien dans l'histoire, car ce sont : Condé, le comte d'Agramont, Longueville d'Artois, Chatillon, de Lude Bouibet, le duc d'Épernon et son fils le duc de la Valette, le duc de Saint-Simon, le marquis de Forsa, etc.

 

CHAPITRE II

LA CALLE MAYOR (RUE PRINCIPALE). — CALLE DEL OBISPO (RUE DE L'ÉVÊQUE). — MAISON ETCHEBESTENEA. — HISTOIRE. —

RETOUR A LA CALLE MAYOR. — MAISON DE LABORDA (ANCIENNE MAISON VENESA). — MAISON IRIARTE. — MAISON DE ARBURUNEA. — LA MAIRIE. - LA MAISON DIEGO BUTRON. — MAISON ZULOAGA DE TORREALTA. — MAISON DE CASADEVANTE. —

MAISON LADRON DE GUEVARA

Cette rue, la plus importante de la ville, est celle qui s'offre au visiteur immédiatement après la porte d'entrée. Elle est originale, emplie de surprises et de souvenirs. L'art et la poésie y peuvent concevoir de grandes et belles choses. Les maisons qui grimpent deux à deux vers l'église, sont garnies de magnifiques balcons en fer forgé les uns plus audacieux que les autres : c'est à qui s'élancera plus avant dans la rue pour voir plus loin et entendre la sérénade. Les avant-toits les protègent contre la pluie et le soleil trop ardent du mois d'août : ils imitent les balcons, prennent la rue, et la voûtent d'une série de toitures dont les boiseries rivalisent de distinction et de ravissantes sculptures. A l'ombre de ces boiseries, des éclats de voix s'échangent, les conversations se tiennent, des yeux noirs vous envoient leurs rayons étonnés, et les lutines figures d'enfants vous sourient avec un geste de la main. Adios! adios!

N'allez pas plus loin, jetez un coup d'œil d'ensemble sur la Calle Mayor, que nous allons parcourir et étudier dans un instant, et prenez la première ruelle qui s'offre à droite. Le passage en est fort étroit; prenez garde qu'un muletier, son sceptre à la main, ne vienne à votre rencontre, car encore que vous vous réduisiez de votre mieux le long du mur, la mule vous donnera du bât, de la queue et peut-être. du reste.

Vous voilà en face d'une maison qui a vu dix siècles de luttes et de combats. Sa structure, ses murs que le temps a noircis, ces mille détails qui sont comme les rides des siècles sur le front des édifices anciens accusent son grand âge et ses nombreuses souffrances.

C'est la maison Etchebestenea. Un grand écusson noir flanqué sur l'arête du mur de façade témoigne de sa noblesse. Ce vieux palais au front de bronze, impavide et tout uni, a son escalier de pierre en dehors comme les demeures et les fermes primitives, afin, sans doute, que le voyageur y puisse secouer les sordidités de sa course. Ses croisées sont ogivales, petites et étroites comme celles d'un couvent moyen âge. Il n'en a pas du côté de la France. Il en a reçu tant de poudre, de balles, de coups de mousquet et d'arquebuse qu'il semble bouder de ce côté, et ne réserver ses ouvertures, ses regards et son attention que pour la ville et l'église. Si vous êtes un peintre, un artiste quelconque, vous allez tressaillir de joie, car la vieille maison Etchebestenea est fort curieuse et originale dans sa bouderie. Elle est antérieure à toutes celles que vous verrez : elle fut, avec la maison Torre-Venesa, la première sentinelle de la ville.

Flanquée d'une tour que les canons ennemis ont fait choir, elle dominait la plaine de Bidassoa. Le coin de la ville où elle se recoquille est appelé la rue del Obispo (rue de l'Évêque). Un évêque célèbre y naquit, en effet, et il n'en faut pas perdre le souvenir.

Il se nommait Cristoval Roxas y Sandoval, fils de Bernardo de Roxas y Sandoval, marquis de Dénia, et de Dominga de Alzega. Il vint au monde le 24 juillet 1502, probablement dans la vieille maison que voilà : l'écusson qu'elle porte semble revendiquer cet honneur, car le chaudron sur le feu, l'arbre aux branches duquel il est pendu et la tour sont de la famille Alzega (1), mère de l'illustre archevêque de Séville.

Il fut d'abord évêque d'Oviédo, puis de Badajoz, puis de Cordoue, puis archevêque de Séville. Pendant qu'il était encore évêque d'Oviédo, il vint visiter sa mère à Fontarabie en se rendant au concile de

(i) Lope Isasti, Compendio Historial, lib. III, cap. ii, n" 1, p. 321.

Trente, 'en 1552 (1). On lui fit les plus grands honneurs. Il présida plus tard, le 8 septembre 1565, le concile de Tolède, étant lui-même évêque de Cordoue (2). Enfin il fut promu à l'archevêché de Séville en 1571 et mourut à Cigales, le dimanche 22 septembre 1580, à l'âge de 78 ans, plein de jours et d'oeuvres de bienfaisance. Son corps repose en l'église Saint-Pierre-de-Lerme (3). Sa mémoire est en bénédiction parmi les peuples qu'il a évangélisés et une suave odeur de sainteté s'exhale de sa tombe de Lerme (4-5).

Le docteur Martin Carrillo, professeur de l'Université de Saragosse, lui attribue un miracle d'importance : en voici la charmante légende.

Sa débonnaireté et son amour du prochain lui avaient fait une âme oublieuse d'elle-même et qui ne regardait pas à la main. N'ayant d'yeux qu'à l'étendue de l'infortune et pas du tout à celle de ses propres ressources, il se mit maintes fois en grand embarras avec son intérieur. Un jour donc qu'il avait épuisé toutes les industries de sa philanthropie apostolique, mis à sec toutes les caisses de son diocèse et de ses fidèles, se trouvant en complète détresse, il se rendit

(1) Lope Isasti., Compendio Historial, lib. III, cap. ii, no 1, p. 321.

(2) Somme des Conciles, édition Firmin Didot, 1764, p. 470.

(3) Historia de Cristoval Roxas y Sandoval, par Fray Prudencio de Sandoval, obispo de Pamplona.

(4) Garibai, 1, épître dédicatoire.

(5) Esplicacion de la Bula de Difuntos, 2 p. c., 16 fot., 147.

à l'église de Lovanie et alla s'agenouiller en grande ferveur dans le coin le plus reculé de la chapelle des Ames du Purgatoire, auxquelles il était fort dévot.

Plus d'une d'entre elles qui en auraient eu encore pour longtemps dans la vallée de l'Expiation, lui devaient d'en être sorties plus tôt, d'avoir vu accourcir la durée de leur peine et de leur captivité ; plus d'une chantaient là-haut au sein des chérubins vermeils, qui auraient dû gémir encore parmi les anges noirs de la pénitence, grâce au bienfait --de ses aumônes et de ses nombreuses indulgences. Au sein de la chapelle mystique, les lueurs empourprées du crépuscule animaient les vitraux où les âmes élevaient leurs bras suppliants vers le ciel où les flammes de la justice léchaient leurs membres nus et les mordaient, tandis que le sang du Christ coulait dessus, en adoucissait les ardeurs et les morsures. Le silence était profond sous les arcades de l'église; tout était recueilli, idoine à la méditation. Le soleil seul se jouait parmi les diptiques de l'autel sur lequel il promenait les images et les nuances infinies qu'il revêtait au passage du prisme aux mille couleurs. Et dans ce jeu de lumière s'ébattaient des milliers de valses microscopiques, semblables à des êtres mystérieux qui boivent les rayons du soleil et en vivent. Le saint archevêque en était entouré, illuminé comme d'un nimbe d'or piqué de diamants. L'auréole des élus semblait couronner son front ; et, plongé dans l'oraison, il ne voyait plus rien de la terre, rien de ce qui l'entourait : il ne sentait plus la pesanteur de son corps, il ne lui était pas un obstacle aux élans et aux bonds de l'âme dans l'au delà. Nouveau Dante, il avait franchi le seuil de la vie terrestre, traversé le fleuve noir de la mort, il avait abordé sur cette rive douloureuse mais pleine d'espérance et de douce certitude, qui est le vestibule de la gloire et de la paix. Et comme il cheminait dans les sentiers des pleurs expiatoires, il fut arrêté par un des suppliants qui mettait plus d'insistance dans sa prière, et il lui tint à peu près ce langage : « J'ai déjà beaucoup fait pour toi, âme chère que j'ai connue durant mon pèlerinage terrestre, c'est à toi de me le rendre. Vois dans quel embarras je me suis mis pour te soulager, j'ai complètement épuisé mes ressources. On me reproche l'abondance, ou mieux, l'incontinence de mes aumônes, et cependant mes pauvres vont périr faute de quoi, si tu ne me viens en aide. — Mais comment te puis-je secourir, si mes mains sont liées? répondit la suppliante. — Je vais encore prier pour toi, afin que tes chaînes tombent et que tu ailles trouver mon seigneur Dieu et que tu fasses valoir auprès de lui ce que j'ai fait pour augmenter sa cour. » Ainsi parla le saint archevêque, et joignant la promesse et l'action, il se mit en prière. Il n'avait pas achevé son oraison qu'un cri d'allégresse et de reconnaissance fit retentir la vallée de la douleur; l'âme suppliante était ange devenue, et, battant de l'aile au sein d'un océan de gloire, il payait sa dette à son bienfaiteur.

Lorsque, après deux heures de profonde méditation et d'oubli de la terre, le saint archevêque revint à lui, l'obscurité discrète du saint lieu avait succédé aux clartés radieuses du crépuscule, et, à la lueur vacillante de la lampe du sanctuaire, il s'aperçut que des trésors de richesse chargeaient ses mains et encombraient ses genoux.

Je vous ai peut-être retenu trop longtemps, amis lecteurs, dans une rue qui n'a rien d'épiscopal, si ce n'est son indigente et triste apparence; c'est la jolie légende qui m'a séduit qui en est la cause. Pour vous en faire oublier le souvenir je me hâte de vous ramener aux splendeurs de la calle-mayor (1). Au sortir de la ruelle, d'où j'ai pu vous tirer, je crois, sans encombre, encore qu'il faille bien garder ses pieds et sa tête, nous nous trouvons en face d'un magasin fort achalandé qui porte le n° 30.

C'est actuellement la maison des de Laborda, famille ancienne aussi, car j'en ai trouvé les traces au delà du quinzième siècle. Un Miguel de Laborda bachelier fut un ecclésiastique de valeur et de distinction. Il dirigea longtemps le collège de Huesca (l).

Juan et José de Laborda se sont illustrés par leur vaillance dans les armées de terre et de mer. C'est à la suite d'une action d'éclat dans la journée mémo-

(i) Calle Mayor, grand'rue ; Calle, rue'; Mayor, principale.

(2) Lope de Isasti, Compentlio Historial, lib. IV, cap. i, n° 98, page 464.

rable de San-Miguel que Pepe de Laborda, comme on l'appelait dans le peuple, avait reçu en 1558 ses titres de noblesse (1). En 1625, les de Laborda habitaient, sur la hauteur de la Grâce, leur maison de famille.

Ils avaient dans leurs armes un griffon sur fond de gueules (2). Aujourd'hui les de Laborda s'imposent à la reconnaissance du peuple par leurs bienfaits, et le généreux accueil dont ils sont prodigues à l'égard de tous indistinctement. Je ne dis pas ceci dans un sentiment de satisfaction personnelle; ma personne est de fort peu de mise sur une terre hospitalière où je ne fais que passer comme une ombre fragile de ce que l'on appelle les rencontree de la vie. 'L'ancien maire Félix de Laborda est mort à la peine. Il ne rêvait que bienfaits de toute nature à répandre dans sa bonne ville de Fontarabie. Veiller à l'entretien des rues, faire des routes afin de rendre les excursions autour de la ville faciles et agréables, semer çà et là des promenades peuplées d'arbres feuillus, protéger le faible et l'indigent, ce fut l'occupation de sa belle carrière. Il cherchait sans cesse, à l'époque surtout où la mer par ses furies et ses bonds rend ses flots impraticables, de nouvelles occasions d'obliger les malheureux pêcheurs condamnés par les tempêtes au chômage et partant à la mi- sère. Aussi son nom est en honneur sur toutes les lèvres.

 

(1) Juan de Laborda, capitaine remarquable aussi, a donné son nom à une rue; il était originaire de Lezo. Lope Isasti, Compendio Historial, lib. IV, cap. v, n° 17, p. 486.

(2) Aitzenjaiyoak aitzera nahi.

 

CALLE  PAMPINOT

Ses frères, qui lui ont succédé dans sa charge et ses bienfaits, se disputent son héritage de labeur et de dévouement. Ils conservent et confirment, par actes dignes d'elle, les traditions anciennes de leur famille. Bien qu'ils soient encore à la peine, ils en ont déjà l'honneur à cause de l'ombre chère et sacrée du frère disparu qui préside à leurs actes. L'Amérique les avait tentés quelques jours, mais elle ne put les retenir longtemps : le Basque, comme il le dit lui même, de si loin qu'il soit, aspire toujours à retourner au foyer qui l'a vu naître. Celui qui est né sous le chêne veut y mourir.

La maison que vous voyez maintenant est moderne ; elle n'a d'autre caractère que celui qu'elle emprunte à ses hôtes et à l'emplacement presque royal qu'elle occupe. Elle a été bâtie, en effet, par le père des de Laborda, il y a environ quarante-cinq ans, sur les ruines de la célèbre maison des Venesa, rivale de celle que nous venons de voir et de contempler.

Le château Venesa! ce nom évoque mille souvenirs de grandeur. C'est là que naquit Pérot Sanz Venesa, prévôt perpétuel de la ville; Domenjon de Venesa, grand de la cour et ami d'Enrique IV, roi d'Espagne, Perot Sanz de Venesa, conseiller du roi Ferdinand et de la reine Isabelle, sa femme ; Juan Sanchez de Venesa, prévôt perpétuel du roi et commandant de la place de Fontarrabie ; Miguel Sanchez de Veneza, capitaine qui, au siège de 1521, fit une sortie mémorable pour rejoindre Charles-Quint à Burgos ; Perot Sanz de Venesa, capitaine général des armées de terre et de mer; Miguel Sanz de Veneza qui, quoique jeune étudiant, se battit à Saint-Jean-de-Luz et en fit l'incendie et le pillage en 1558 ; Miguel Sanz de Venesa, officier d'infanterie qui s'illustra en enlevant un drapeau ennemi à la journée mémorable de San-Miguel, 1582; Miguel Sanz de Veneza et Esquivel qui commandait l'escadre du Guipuzcoa (1). De toutes ces gloires et de tous ces noms illustres, il ne reste plus rien, pas même les murs en ruines et les fondements de la tour où tous les rois catholiques s'étaient succédé, où Henri III d'Espagne avait séjourné longtemps, où Henri IV, son successeur, et Louis XI s'étaient donné rendez-vous pour trancher leur différend avec le roi-d'Aragon, le mois d'avril 1463 (2).

Un tombeau à l'église, à gauche, sous une Vierge enfermée dans une niche vitrée, enserre toutes ces gloires. C'est le tombeau des Venesa. Leurs armes mêmes ont disparu : un chien levrier d'argent en sautoir disait à la postérité la grâce aimable, la droiture, l'amour de la justice et la vaillance de la noble lignée; plus rien qu'une tombe, et la famille de Laborda dont le nom fut allié par les femmes à celle de

(1) Isasti, Compendio Historial, lib. IV, cap. i, n.0 47! — Mariana, Historia de Espana, tome III, p. 42.

(2) Isasti, Compendio Historial, Diccionario historial. Pablo Gorosabel, p. 181.

Venesa, car Domenja de Laborda fut femme de Juan de Esquivel, capitaine général, et belle-sœur de Miguel Sanz de Venesa y Esquivel (1). Passons.

- La maison Iriarte. — Nous avons ici l'écusson primitif des Iriarte. Le damier en long qui sépare les deux quartiers appartient à la vallée de Bastan en Navarre. Or, Sanche Iriarte, le premier en nom qui a percé dans l'histoire était un Navarrais de forte trempe. Il avait suivi et secondé de sa valeur Ferdinand III à la victoire et à la prise de Baeza. Il fut l'un des plus vaillants capitaines du saint-roi, dans les grands combats qu'il livra aux infidèles maures qui occupaient l'Andalousie.

C'est pour ce motif qu'il reçut, des mains aussi augustes que vaillantes et justes, ses titres de noblesse.

Plus tard un de ses descendants, Martin Iriarte, vint à Fontarrabie s'y établit et y fit souche. La valeur et le bon renom de ses ancêtres lui en ouvrirent incontinent les portes. Il y fut reçu, comme noble et chevalier n'ayant aucune tare, aucun mélange de race -- nègre, bohémienne, ni aucun dans sa lignée qui eut mérité les rigueurs de la sainte Inquisition. La preuve en avait été faite dans les formes requises.

Par les unions successives de ses enfants, les armes se modifièrent ; c'est pourquoi l'armoriai d'Espagne porte maintenant un chêne vert avec deux loups aux gueules sanglantes au pied.

 

(1) Certificacion dada por Don Juan Alfonso de Guerra.

Chronista mayor y rey de armas de Felipe V, rey de las Espafias, 1° junio 1744.

Parmi les alliances de marque contractées par les descendants d'Iriarte, il faut compter celle avec les Arinez de Béthencourt, car Jean de Béthencourt, gentilhomme normand, fut un conquérant et un roi, ni plus ni moins. Jeune encore et se pouvant donner une vie de plaisir et de repos, le sire de Béthencourt et de Grainville-la-Teinturière au pays de Caux, en quête de valeureuses aventures, fit ses offres de services au roi de France pour aller, à ses propres frais, à la découverte des îles nouvelles dans la mer océanique. Sur le refus du roi de France, qui se rit de sa jeunesse et de son audace et le tint quelque peu pour timbré, il vendit une partie de ses vastes domaines, hypothéqua le reste et, ainsi lesté, vint trouver le roi d'Espagne Henri III, lui fit part de ses desseins et de sa déconvenue avec le roi de France. C'était l'an 1401.

Henri III accueillit avec bienveillance et empressement les offres du courageux gentilhomme. Il était écrit dans le livre des nations que la France serait toujours défiante de la valeur de ses enfants, et que l'Espagne, plus accueillante, plus généreuse, saurait en profiter, et qu'ainsi son hospitalité grande et noble recevrait la récompense méritée de nouvelles conquêtes. Grâce à l'appui d'Henri III, le jeune Jean de Béthencourt partit sur la mer, découvrit les Canaries et en conquit quelques-unes en juillet 1402.

Manquant de ressources pour achever sa conquête, il revint tout glorieux trouver le roi d'Espagne. Celuici le combla d'honneurs, lui confia de nouveaux navires de guerre, chargés de vivres et d'hommes résolus, avec la souveraineté sur les îles conquises.

De retour aux îles Canaries, le gentilhomme français s'empara de toutes les terres encore libres autour de l'île principale, prit le titre de roi, et fut appelé le grand. La reine Catherine, veuve d'Henri III, le confirma dans ses honneurs et ses attributs royaux. Le pape Martin lui envoya un religieux, comme évêque de ces nouvelles régions, avec mission de les évangéliser. Les peuplades de ces îles, quoique barbares, avaient des mœurs douces. Ils adoraient la nature, avaient horreur du sang répandu. Leurs prêtres, véritables vestales appelés Magade, recevaient les honneurs divins. Ils embaumaient les cadavres de parfums, de fleurs et de substances aromatiques. Ils voulaient au moins conserver les restes de ceux qu'ils avaient aimés, ne pouvant leur rendre la vie.

Ils leur chantaient des vers, les conviant à l'immortalité, car ils aimaient la poésie et la musique.

L'Évangile trouva son développement naturel dans des cœurs ainsi préparés, et Jean de Béthencourt, de gentilhomme, devint roi, à l'âge où tant d'autres ont à peine le souci d'être eux-mêmes, de soutenir leur nom et leur rang. Sa mort fut pleurée et chantée de tous les insulaires, comme celle d'un bienfaiteur et d'un ami. Et ses successeurs, par leur tyrannie, ne firent qu'accroître les regrets qu'il avait laissés sur sa tombe, baluez, voyageur : le sang du vaillant gentilhomme français survit encore à toutes les ruines dont vous êtes le témoin (1).

La maison Zabaleta et Arburunea porte les armes de la famille de Lesaca, dont l'un des fils, Salvador de Lesaca, -fut capitaine général aux Philippines ; l'autre, Agustin, s'illustra, comme capitaine au Chili.

L'origine de cette famille est Lesaca en Navarre.

Au milieu de la rue se trouve la mairie surmontée des armes de la ville ; elle date de la fin du XVIIe siècle et du commencement du XVIIIe; commencée le 14 juin 1677, elle fut achevée en 1740.

C'est devant cette mairie et sous ses arcades que, les dimanches et les fêtes, le peuple danse au son du flageolet de  bois et de deux tambourins. La musique en est monotone, mais l'allégresse et la grâce des élégantes danseuses y suppléent. Toute la rue est em plie des voltes, des allées et venues, des saluts et des courbes de la sauterie populaire. Les doigts claquent en castagnettes, à chaque mouvement des bras, et c'est une joie qui déborde dans tous les rangs et sur tous les balcons. A voir ce peuple qui s'amuse si simplement et se contente de cette innocente sauterie, on se dit à part soi : Oh! que voilà des gens heureux !

(1) Pascual Madoz. L'Espagne et ses Possessions d'outre-mer, tome Y, page 409. Madrid, 1846.

Hier encore c'était l'élection de l'alcade, et il fallait voir de quel respect joyeux et satisfait on l'acclamait. Dès le matin le flageolet et les deux tambourins ont été le prendre chez lui pour le conduire jusqu'à la porte de l'église. Là, parmi la foule accourue pour le féliciter, au milieu des autres membres de l'ayuntamiento, le maire dont les pouvoirs expirent, lui a remis la bara, la baguette du commandement, selon les règles de l'ancien for ou fueros. Les saluts étant échangés dans la transmission des pouvoirs, la musique rustique, suivie du cortège de l'ayuntamiento et du nouvel alcade, est descendue en procession le long de la rue que nous parcourons, puis, arrivée devant la porte, elle a tourné à droite sur le magnifique plateau que forment les vieilles murailles en face du mont

Jaizkibel. La foule est immense : les murailles ourlées de verdure et de mousse, habillées d'adiantes, de violiers et de lierre, sont couronnées d'une multitude joyeuse et endimanchée. Que va-t-il se passer? Riez, ô vous sceptiques, qui n'avez pas les nobles aspirations, les douces et candides hantises de la foi, qui ne voyez dans la transmission de l'autorité que la transmission d'une force, et non une émanation de la puissance divine, riez ou plutôt admirez dans un peuple noble et vigoureux les belles choses que nous avons perdues, car l'autorité séparée de Dieu est une tyrannie, et partant un joug qu'on méprise et qu'on rejette. Sur le mont Jaizkibel se trouve là chapelle de Notre-Dame-de-la-Guadeloupe, de Notre-Dame qui a si souvent sauvé sa bonne ville de Fontarabie. Le nouvel alcade, avant de prendre possession de sa magistrature, vient la saluer. Il se découvre noblement, la foule entière suit son exemple ; le flageolet rustique et les tambourins se taisent ; et sur le silence de tout ce peuple assemblé, il s'écrie d'une voix émue : Salve, Regina. Et la multitude, sur ces mêmes murailles dont Saint-Simon et Condé avaient fait l'assaut, salue la Vierge en chantant : Salve, Regina! Puis la procession du nouvel alcade et de l'ayuntamiento revient à l'église dans le même ordre pour y entendre la messe.

N'admirez-vous pas la grandeur de ces coutumes anciennes qui relevaient sans cesse l'autorité, en faisaient quelque chose d'auguste, de divin, en la rapprochant de la divinité dont elle découle? Cette baguette reçue devant l'église ne disait-elle pas que la magistrature qu'elle représentait venait du Dieu de toutes les justices et qu'elle requérait la droiture et l'équité dans celui qui la prenait. Cette procession civile à la Vierge, cette action de grâce sur les murailles emblèmes de la force et de la grandeur, n'enseignaient-elles pas que le pouvoir doit être toujours revêtu de mansuétude, que la bonté en doit adoucir les commandements et les rigueurs? Jamais, pour ma part, je n'ai si bien senti tout ce que la foi dans l'au-delà, met de grandeur, de force et de douceur, dans l'autorité qu'elle tempère et moralise. Ces vieux et farouches remparts qui rappellent tant d'héroïques combats, ce plateau dominant la plaine et la mer, cette multitude suppliante qui se presse, cet ayuntamiento, cet alcade, qui s'inclinent et s'humilient devant la fille d'Israël assise là-bas sur le flanc de la montagne, tout ce spectacle d'un siècle de foi, jeté en défi sur la frontière française, terre autrefois franche de toute oppression, et aujourd'hui subjuguée, desséchée par le scepticisme, m'a mis dans l'âme un sentiment qui ne se peut définir et y a gravé d'impérissables souvenirs. C'est un retour vers les temps heureux des légendes et de la poésie, au milieu de l'affaissement et de l'indifférence qui ravagent notre civilisation décrépite, qui, suivant l'expression de Joseph de Maistre, s'achemine par ses raffinements et ses inventions meurtrières, vers la dernière barbarie. J'ai été ému jusqu'aux profondeurs de l'âme ; l'étincelle vive qui couve au cœur de tout homme et attend son heure, a jailli sous ce coup et j'ai chanté avec le peuple : Salve, Reqina !.

Voyez-vous, en face de la mairie, cette vieille maison à l'allure originale et dont les balcons sont soutenus par des socles en pyramides renversées? C'est la maison du plus grand héros de la ville, de l'alcade qui la gouvernait durant le siège de 1638, la maison du grand don Diego Butron.

 

Après 64 jours d'un siège horrible et plus de vingt assauts repoussés, la ville allait se rendre. Déjà le conseil de guerre réuni avait déclaré que Fontarrabie n'en pouvait plus, que les remparts étaient ouverts, que, les fossés franchis, l'ennemi demeurait maître de toutes les issues, que la défense elle même était réduite à quelques hommes désarmés puisqu'ils n'avaient ni balles, ni de plomb pour en faire (1). A cette déclaration, don Diego Butron s'écria de l'accent le plus indigné : « Je sais très bien où en est la défense et quelles sont nos ressources. Le plomb ne manque pas autant que le courage, et manquerait-il, nous le pouvons remplacer par l'argent dont nous ferons des balles. J'en ai quinze cents livres dans ma maison, on le peut prendre et le fondre. Quand la valeur existe dans l'âme, les moyens de la montrer ne font jamais défaut. Que toutes nos richesses passent en balles meurtrières à l'ennemi ; ainsi, quand il entrera chez nous pour le pillage, sa cupidité déçue trouvera nos trésors épuisés, mais non la valeur. Que quelqu'un de vous ose parler encore de rendre la ville et je le perce démon - poignard » (2).

Condé ayant appris la courageuse résolution de l'héroïque alcade, fit cependant une dernière tentative pour l'amener à une entente. Il lui manda par un tambour ces quelques mots : « Réfléchissez bien à votre situation personnelle : vous n'avez qu'une fille ; elle est l'unique espérance de vos vieux jours

(1) Archives de Fontarabie, année 1638.

(2) Archives de Fontarabie, 1638.

 

CALLE MAYOR.

et de votre foyer ; la prise violente de la place l'exposera aux derniers outrages d'une soldatesque furieuse et se livrant aux représailles les plus cruelles (1). —

Je m'étonne, dit don Diego Butron au jeune tambour de Condé, que ton maître ait une confiance si présomptueuse en ses armes. Dis-lui donc que celui qui ne se laisse pas mouvoir par la perspective ou la menace des malheurs publics, ne saurait être touché, moins encore réduit par la crainte de ses maux domestiques; j'ai un bras et une épée à la ceinture pour défendre mon foyer et l'honneur de ma maison (2) ».

Entraînés par l'exemple du vaillant alcade, tous les autres citoyens de la ville portèrent l'or et l'argent qu'ils avaient chez eux, dans un réduit de la rue aujourd'hui appelée calle de la Plaieria, rue de l'Argenterie, où un creuset avait été préparé pour la fonte des métaux précieux. Les femmes y jetèrent leurs bracelets, leurs anneaux, tout ce qu'elles avaient de joyaux. Ainsi dépouillées de leurs biens et de leurs richesses, elles se portèrent en foule sur les remparts, et se livrèrent aux derniers excès sur les assaillants. Les chaudières d'huile bouillante, les coutelas de cuisine, tous les ustensiles de ménage leur servaient d'armes défensives, et elles en usaient dextrement. Pour animer davantage leur ardeur, elles avaient porté avec elles sur les murailles la Vierge

(1) Archives de Fontarabie, 1638.

(2) Archives de Fontarabie, 1638.

de la Guadeloupe qui présidait au combat. Sa vue leur donnait à tous et à toutes un regain de courage. Elle fut généralissime, pour la défense de la ville en ces heures désespérées où toute tentative humaine paraissait inutile. On n'interrogeait que ses regards.

On n'implorait en bataillant de mains vigoureuses que son secours. Sous son commandement tout marcha de si ferme allure et d'un si grand courage, que, pour le jour de sa fête du 8 septembre qui arrivait le lendemain, elle refoula les troupes françaises sur les montagnes, et les força à demander paix et quartier à ses vaillantes héroïnes. Aussitôt on la couvrit d'acclamations et de couronnes. « Vive notre Vierge ! vive Notre-Dame! vive notre Reine! » On la chanta; on la promena dans toutes les rues de la ville, avec des transports inouis ; on la porta devant Condé qu'elle avait vaincu afin qu'elle présidât aux conditions de paix comme elle avait présidé au combat et à la victoire. Et l'une des premières clauses du traité imposé au général français fut que le sanctuaire de la Vierge victorieuse, démoli dans la bataille, serait restauré et embelli à ses frais. Condé, en galant chevalier de Notre-Dame, plus flatté de sa défaite qu'il n'eût été de son triomphe, à cause de l'honneur qui en revenait à l'auguste généralissime, ne se le fit pas dire deux fois : il donna incontinent et largement, pour qu'on célébrât dans la pompe qu'elle méritait, la glorieuse intervention de sa très haute et très puissante rivale.

Deux maisons portent les écussons de la famille Zuloaga de Torrealta, dont la comtesse de Llobregat est l'unique descendance. Elle a donné des hommes de valeur et de gloire à la patrie et à l'Église. Un Pedro Zuloaga fut bachelier, archiprêtre de la paroisse et commissaire du Saint-Office en 1604, comme en témoignent les comptes de la paroisse laissés aux archives de la ville (1), et l'histoire de don Lope Isasti (2).

Un autre Zuloaga est une des gloires de l'Espagne. Il conquit par sa valeur le titre de comte de Torrealta dans la défense de Guaira et de Puerto-Cabello en 1740 (3). Les Zuloaga sont originaires de la Navarre, c'est pourquoi ils ont dans leurs armes un damier; l'arbre et le sanglier percé au pied, sont des Zuloaga d'Oyarzun (4)

Nous voici devant une maison fort ancienne aussi et à la résonnance glorieuse, comme semblent le dire les trois lions et les trois demi-cloches de ses armes. La guerre n'a laissé subsister que les murs de la noble demeure des Casadevante avec son avant-toit sculpté et sa porte aux clous anciens. Elle fut appelée longtemps, dans la langue du pays, Aurreko-echea, qu'on

(1) Relation de cargo y descargo del dinero que hemos recibido nos Pedro Zuloaga. Archives de la ville, 1604.

(2) De Isasti, Hitloria de Guipuzcoa, lib. IV, cap. II, n° 98, p. 464.

(3) Miguel Rodriguez Ferrer. Illustracion Espanola, n° vi, 94.

(4) Lope de Isasti, Compendio Hiatorial, lib. 1, cap. xi, no 14.

traduit en espagnol Casadevante (1). Juan de Casadevante fut le premier de son nom qui s'illustra et s'ennoblit comme capitaine d'infanterie espagnole, Miguel de Casadevante fut homme généreux et de grande valeur qui s'était fait remarquer à côté de Diego Butron et Izquierdo Eguia. De tous les palais qui existaient avant le siège, celui de Casadevante que vous avez sous les yeux fut le seul épargné. La forteresse de Charles-Quint était inhabitable. Ce que voyant, don Miguel de Casadevante offrit sa maison ; c'est dans son enceinte que se réunirent tous les héros du siège. Généraux, capitaines, - gouverneur, alcade, chevaliers et nobles assemblés, célébrèrent en chœur la victoire entre ces murs aujourd'hui silencieux et abandonnés (2). Voyez-vous à droite du palais une petite pharmacie fort achalandée, avec de charmants enfants à l'allure distinguée, qui vous regardent avec surprise ? Ce sont les descendants de la noble lignée des Casadevante.

Enfin, presque en face de l'église se trouve l'écusson des Ladron de Guevara. Nom illustre encore quoique précédé d'un qualificatif injurieux qui ne se supporterait point devant un autre nom que celui de Guevara, car ladron en espagnol signifie voleur. On n'a pas accoutumé, pour ennoblir et illustrer un nom, d'y ajouter un terme qui en langage courant est une  injure

(1) Lope de Isasti, Compendio Historial, lib. IV, cap. i, n° 91

- (2) O'Reilly, Sitio de Fuentetrabia, p. 291.

 J'ai voulu savoir d'où venait à une famille noble un titre aussi étrange et pourquoi on a appelé les de Guevara ladron, voleur, et j'ai découvert que ce nom convenait à cette noblesse, qui n'est issue que d'un noble vol, d'un vol royal et courageux.

C'est pour ce motif que l'écusson lui-même en est fier et dit à la postérité : « A que buen ladron. Ah ! quel bon voleur! »

 Aventure de  la naissance du roi 

 

Íñigo Arista
(vers 771 – 851)

824

851

Premier roi de Pampelune connu. Fils d'Íñigo Ximenes Arista (mort en 781).

García (Ier) Íñiguez
(810 – 882)

851

882

Fils d'Íñigo Arista et d'Oneca Velázquez. García Jiménez a peut-être régné conjointement avec lui.

Comme le roi de Navarre Garcia Iniguez, qui habitait en ce moment la vallée d'Aybar, se promenait dans ses terres avec sa femme en grossesse avancée, il s'avantura par mégarde aux environs de Lombier, frontière du pays occupé par les Maures, et fut surpris par leurs troupes, et mis à mort.

Son épouse, la reine de Navarre, dona Urraca, tomba près de lui sans vie et le ventre ouvert par une lance. Aux cris déchirants qu'elle poussait, les gens d'alentour accoururent, mirent en fuite la bande de brigands qui s'acharnaient après elle

L'un des officiers de la cour venu à son secours se fit remarquer par son énergie à disperser les barbares, puis il revint à la reine qui réclamait des soins immédiats, laissant à d'autres l'honneur de la venger. Il la trouva étendue mourante auprès de de son royal mari.

Tandis qu'il s'apprêtait à la relever, il aperçut une main d'enfant qui sortait et s'agitait à travers la plaie que la lance du soldat maure lui avait faite.

 Incontinent il prit la petite main, la tira doucement, et eut bientôt sur ses bias le fils de l'infortuné Garcia-Iniguez. Il l'enveloppa avec mille précautions dans son manteau, l'emporta chez lui, le nourrit quelques jours.

 Il avait ainsi conservé à la Navarre son roi et le meilleur de tous.

 Cet officier, qui avait ainsi arraché du sein de sa mère le jeune roi, s'appelait Fortuno de Guevera ; l'enfant devint plus tard Sancho Abarca.

 Devenu roi, il appelait son bienfaiteur son père, et lui disait souvent par manière plaisante : « Bon voleur, tu m'as ravi à la mort qui me tenait, tu seras désormais Fortuno Ladron de Guevera; je fais d'un voleur le premier noble de mon royaume ». Ceci se passait en l'année 891. (1) En 1763 Francisco Ladron de Guevara, l'un des descendants de l'illustre et noble voleur, fut alcade de la ville de Fontarabie et majordome de l'église paroissiale (2).

(1) Mediua, lib. Il, cap. 159. — Zurita. — Fernandez Perez, Historia de la Iglesia y Obispos de Pamplona, tomo I, lib. I, cap. XXXVIII, pages 47-48. - Rode", Tolet. de rébus in Hispania gestis, lib. V, cap. XXII. — Masdeu, Espaiia arabica, lib. I, n° 124.

— Lope de Isasti, Historia de Gllipuzcoa, lib. I, cap. xi, 47.

(2) Chron. Albed. continuatio, n* 87. Chron. Silens. cont, no 74.

 

CHAPITRE III

SANCHO ABARCA ET LA MAISON DE GUSTIZ

Ou le Roi, la bergère et le vieil homme

Le jeune Moïse de la Navarre sauvé de la fureur des Maures passa son enfance entre les mains de Fortuno de Guevara qui le combla de son affection et de ses soins paternels. Dès l'âge le plus tendre, il annonça les meilleures dispositions pour le bien et la justice. D'une intelligence rare, élevée, d'une foi vive, d'un cœur ouvert aux infortunes de la terre et aux souffrances des malheureux, d'une oreille attentive à leurs plaintes (1), il fut couronné roi à l'âge de quatorze ans,  en 905 (2).

Sanche Ier Garcés

905

925

Fils de García Jiménez et de sa deuxième femme, Dadildis de Pallars.

 Il avait une nature gaie, encline au bien, prompte à la riposte : son commerce était facile et doux. Pendant son adolescence, il partait dès l'aube avec de jeunes Basques de son âge pour chasser, et ne dédaignait pas de chanter au milieu

(i) Chron. Burg., n° 943. — Roder. Tolet. lib. V, cap. XXII.

(2) Masdeu, id., lib. I, n" 125.

d'eux, dans la langue des vieux Cantabres, les anciennes chansons eskuariennes de la Navarre; mais dès qu'il reçut la couronne des mains de l'évêque de Pampelune, donXimeno, les occupations de lacharge royale absorbèrent sa grande intelligence et sa belle âme. Le fier roi des Eskualdunaks avait bien les énergies et les nobles élans de sa race. A peine en possession du commandement suprême, il n'eut d'autre pensée que celle de venger le nom chrétien sans cesse opprimé par les infidèles. Son enfance avait été bercée au souvenir de la mort terrible de son père et de sa mère, de sa merveilleuse et tragique naissance.

Sa mémoire en était remplie, et cette perpétuelle hantise d'un drame sanglant dont avaient été victimes les auteurs de ses jours l'enflammait de colère.

 Les charmes de la jeune Theuda, princesse de sang royal qu'il avait épousée, ne purent étouffer les nobles ressentiments qui couvaient en son cœur. Malgré l'ardeur de son amour, il échappa promptement de ses douces étreintes pour aller guerroyer.

 Il fondit sur les Maures, les battit à la Rioja et sur le mont Oca, les refoula en dehors de la Navarre et d'une partie de l'Aragon jusqu'à Huesca. L'hiver l'ayant surpris dans l'entraînement de sa poursuite, Sancho Garces, toujours attentif, malgré l'ardeur du combat, aux nécessités de ses Navarrais et de  ses Guipuzcoans, s'aperçut que leurs pieds ensanglantés aux roches anguleuses que la neige couvrait les faisaient souffrir et il leur ordonna de chausser incontinent une sandale rustique de cuir appelée Abarca.

 En souvenir de cette attention généreuse et pour en perpétuer la mémoire, ses soldats et compagnons d'armes le surnommèrent Abarca. A partir de ce moment, l'Histoire ne le connaît, lui et sa descendance, que sous le nom de Sancho Abarca. Les comtes de Aranda qui en descendent se nomment encore aujourd'hui Aranda de Abarca.

Les Maures revenus de leur fuite, ayant envahi la ville de Pampelune, il se jeta sur eux d'un tel emportement et en fit une telle tuerie qu'il n'en resta presque plus pour en porter la nouvelle au roi de Cordoue (1).

La citadelle dans laquelle se retranchaient les infidèles et d'où ils tombaient sur les populations d'alentour était réputée imprenable, inabordable  Elle se dressait orgueilleuse et menaçante sur le mont Monjardin, non loin de l'endroit où s'est élevée depuis la petite ville d'Estelle en Berrueza. C'était la citadelle de San Esteban.

 Sancho Abarca voulant en finir avec les Maures résolut de s'en emparer : la tentative était audacieuse et témoignait d'un courage peu commun.

Il le savait ; mais rien n'arrête un Navarrais dans ses résolutions quand une fois il les a sacrées justes. Il les appuie seulement pour plus d'assurance sur le sentiment religieux, qui les rend invincibles. Dans cette pensée, Sancho Abarca se rendit avec ses Basques au

(1) P. Moret, Anal. de Navarre, lib. VIII, cap. n.

monastère de Hyrache, à une lieue de la citadelle ennemie. Il s'y agenouilla de solide foi, y entendit la messe célébrée par un religieux, s'anima au combat et commit à Notre-Dame le soin de la victoire. Au sortir du monastère et de la prière, il commanda l'assaut; aussitôt, tous les Basques aux pieds agiles gravirent, en poussant des cris et des hurlements, les hauteurs escarpées du Monjardin, escaladèrent les murailles fortes, égorgèrent ceux qui s'y abritaientet plantèrent sur le sommet où brillait le croissant le drapeau chrétien et la croix.

 En reconnaissance de cette victoire et de la déroute complète des infidèles, Sancho Abarca fit don à l'église de Pampelune et au monastère de Hyrache de toutes les terres conquises sur les Maures et de la forteresse de San Esteban.

Pendant les trêves et les répits que lui laissaient les soucis du fardeau royal et des combats, Sancho Abarca venait se reposer dans son château de Fontarabie, sur les bords de la Bidassoa, en face de l'Océan. Là, il reprenait sa vie de jeunesse et d'aventure, et se livrait au plaisir longtemps oublié de la chasse.

Or, un jour que, las et altéré, il s'était arrêté sur les flancs du mont Jaizkibel, ayant perdu ses compagnons et les sentiers connus, il vit une jeune fille d'une éclatante beauté qui se rendait à la ferme voisine. Sa vue fut un allègement à ses fatigues, l'éclat de ses yeux qui inondait ses regards ravis une enivrante douceur à son âme.

 Encore que sa fatigue lui eût engourdi les membres, il se redressa pour la saluer. La jeune fille, dont la craintive timidité avait ralenti la marche et suspendu la parole, chercha un instant à se dérober à son attention, mais le jeune roi, qui connaissait le canal le plus sûr pour toucher et vaincre le cœur d'une chrétienne eut recours à sa charité La pitié est, en effet, chez une femme, la voie la plus sûre qui conduit à l'amour.

— Je suis, lui dit-il, dans la belle langue eskuarienne, un pauvre voyageur égaré dans ces lieux, sans asile et sans secours d'aucune sorte : la nuit vient et je ne sais où m'abriter ; j'ai soif et je ne trouve point de fontaine, ni de source parmi ces rochers arides pour me désaltérer. Connaissez-vous un ruisseau limpide où je puisse plonger mes lèvres comme les brebis que vous pressez devant vous?

Pourrez-vous me laisser m'étendre quelques heures dans l'étable ou la caverne sous le roc, où elles se retirent, afin de reposer ma tête sur leur laine blanche et chaude? Dites-moi, le pourrez-vous?

Il n'en fallut pas davantage pour arrêter la marche déjà ralentie de la jeune fille: son désir d'obliger avait vaincu sa timidité, et dissipé ses craintes.

— Seigneur, lui fit-elle, nous ne sommes pas riches, mais nous avons, non loin d'ici, une petite chaumière et de la paille fraîche pour dormir, et du lait bien doux pour épancher la soif et apaiser la faim; suivez le sentier où cheminent mes brebis, et nous ne tarderons pas d'y arriver.

La jeune pastourelle accompagna son invitation du sourire le plus engageant. Ce sourire idéal, où la bonté le disputait au charme, où l'innocence et la candeur se mariaient avec la modestie, illumina sa figure incomparable. Les étoiles, qui commençaient de paraître, en pâlirent et Sancho la suivit, aussi léger et allègre que s'il n'eût marché tout le jour. Il ne sentait aucune lourdeur dans ses membres, sa marche était dégagée.

Il franchissait d'un bond rapide les cours d'eau qui d'aventure sillonnaient la montagne, et lorsque la nuit venue, la lune, qui paraissait dans un beau ciel semé de perles d'or, illumina la figure angélique de cette Rachel des bois, il ne put contenir son transport et la regardant fixement : « Gustiz ederra zera, lui dit-il. Vous êtes tout à fait belle, chère enfant! »

La jeune fille, pour toute réponse, fit un bond de chèvre en dehors du sentier, comme si elle se fût blessée aux ronces de la montagne. Une fois à distance, elle se retourna et, avec un regard sévère et plein de reproche :

 « Ne vous moquez pas, seigneur, d'une pauvre fille qui est ici sans défense ». Le silence suivit ces paroles, et le roi et la pastourelle arrivèrent à la petite ferme. A la façon empressée dont on l'accueillit au foyer de la vierge, le jeune Sancho comprit que l'hospitalité, loin d'être une charge, y était un devoir sacré. Il prit le lait qu'on lui offrait avec abondance, et il s'y reposa jusqu'au jour : mais son sommeil fut bercé par les rêves les plus enchanteurs.

L'image de la touchante rencontre qu'il avait faite l'avait rempli et illuminé. A partir de ce jour il s'égara souvent dans ses courses sur le mont Jaizkibel. Ses chasses eurent un autre objet que le gibier vulgaire qui hante les monts et les bois ; d'autres en eurent le soin et le plaisir, tandis que lui venait se reposer sous les regards et les grâces aimables de celle qui, moins farouche dans le commerce que dans la rencontre, l'avait accueilli, et à laquelle il répétait sans cesse le cri de son admiration: « Gustiz ederra zera. Vous êtes tout à fait belle. » Il avait demandé la toison blanche des brebis pour reposer sa tête ; il eut les épaules d'albâtre de la jeune pastourelle qui, pour le récompenser de son amour, lui donna un fils.

Quand le galant roi de Navarre eut ce fils dans ses bras, il ne put contenir son bonheur.

« Voyez-vous, dit-il à la jolie bergère, mère d'un fils royal devenue, voyez-vous ces monts, ces bois ces prés de fleurs diaprés, toutes ces terres enfin qu'embrassent vos regards, je vous les donne en échange de cet enfant. » Puis, déroulant un parchemin qu’il portait sur lui

: « Voici le titre de possession et de noblesse que j'ai créé pour vous. Notre fils portera le nom que vos charmes ont souvent mérité. Vous êtes Gustiz ederra, toute belle : il sera Gustiz ederra. » Grâce à la munificence royale qui vint couronner les amours poétiques du plus aimable roi de Navarre, le domaine de la pastourelle du mont Jaizkibel s'étendit aussi loin que sa vue.

J'ai visité ce domaine qui est à une heure de Fontarrabie, en deçà de Notre-Dame-de-la-Guadeloupe.

La belle maison basque élargit sa belle toiture rouge, comme deux immenses ailes, parmi les chênes et les noyers qui couronnent la colline.

 Dans les champs cultivés avec soin, un vieillard, dont la figure accuse la noblesse et la loyauté, le front ruisselant de sueur, travaillait à la terre. Il n'avait rien d'affecté dans sa tenue et dans sa mise : le béret traditionnel des Basques couvrait sa tête, des sandales chaussaient ses pieds. Il était en manches de chemise, une pioche à la main. Il me salua d'un sourire amical et ouvert, « Où donc allez-vous? me fit-il d'un ton de surprise.

— N'est-ce pas ici la maison de Gustiz? — Parfaitement. — Sauriez-vous me dire si Gustiz est chez lui?

- C'est moi-même et je suis dehors, comme vous voyez. »

A ces mots je le regardai fixement, comme pour me graver davantage ses traits et son regard dans, la mémoire, et m'inclinant avec respect je le saluai.

J'avais sous les yeux le descendant du plus grand roi de Navarre, de l'enfant du miracle comme Jean-Baptiste, le père d'une famille qui subsiste là dans le même lieu depuis plus de mille ans.

« Vous venez peut-être, reprit le vieillard, voir un pauvre paysan du bon Dieu, dont tout le bien est la terre qu'il travaille?

 — Je viens saluer en vous la noble descendance de Sancho Abarca, car vous êtes, grand vieillard, comme l'arbre de Guernica, l'arbre sacré des fueros et des libertés ; comme lui, vous portez sur le front dix siècles d'intégrité et de droiture. —

Bah ! m'interrompit le vieillard en me tendant la main, laissons tout cela, vous êtes fatigué et altéré, venez vous reposer. J'ai du bon cidre de mes pommes à vous offrir et cela vaut mieux que le vin quand il fait chaud comme aujourd'hui. »

Je serrai avec empressement la main rugueuse que me tendait le vieillard qui, plantant sa pioche à une motte argileuse, me conduisit dans sa belle ferme basque. Je ne pensais, moi, qu'à ce magnifique descendant des rois de Navarre, à son origine si gracieuse, à la jolie bergère des bois que je venais de traverser, mais je vous assure que lui n'y pensait pas.

Il n'était attentif qu'à me bien recevoir, à me désaltérer d'un bon cidre mousseux et panaché dont il était prodigue. Les poules et les poulets m'environnaient et picoraient à mes pieds, sans s'effaroucher de ma présence; un beau chien blanc des Pyrénées, terreur des maraudeurs pendant la nuit, me léchait les mains comme s'il eut deviné les sentiments que j'éprouvais pour ses maîtres si hospitaliers et si bons.

La laine des brebis qu'on venait de tondre était en monceau sur le seuil de la porte et Gustiz était devant moi, la bouteille de cidre qu'il venait de déboucher dans une main, et le verre qu'il me présentait dans l'autre.

Voyant le peu de cas qu'il faisait des souvenirs que j'avais évoqués, je n'insistai pas davantage et je lui parlai de tout autre chose, de ses troupeaux, de ses récoltes de pommes, de ses espérances pour l'année.

Cependant on m'avait parlé d'un document positif établissant la royale lignée des Gustiz et je tenais à le voir. Comment reprendre ce sujet devant un vieillard qui en use d'un tel dédain ? Je profitai d'une courte absence qu'il fit dans ses étables pour témoigner mon désir à sa femme. Aussitôt, sa fille, dona Benita, m'apporta le document aux armes royales de Navarre, que je lus et copiai avec soin. Il fut donné par les archives des armoiries le 2 juillet 1613 à D. Martin Gustiz, sur l'ordre de Philippe III, roi d'Espagne. Comme je lisais encore ce document, le vieillard rentra.

« C'est un bien vilain papier que vous tenez là ?

s'écria-t-il. — Comment l'entendez-vous? lui répondis-je, étonné. — Mais, oui, ajouta le vieillard, ne voyez-vous pas que ce titre est un témoignage de faiblesse et l'ennoblissement d'une faute? »

C'était l'âme du chrétien qui se révoltait contre une origine coupable. Et ce disant, le front du vieillard s'assombrit, mais aussitôt je le relevai par ces mots de saint Augustin à propos de la faute originelle : « Oh ! heureuse' faute ! que celle qui a donné à l'Eglise et au pays basque, une si auguste descendance! Votre famille a toujours été en honneur par la vertu et le bien faire. Vos aïeux ont fait revivre sur ces montagnes les mœurs pures et les saintes pratiques des anciens patriarches. Les capitaines Diego Gustiz et Martin Gustiz se sont illustrés dans les armées du roi par leur vaillance et leur courage. Le  dernier Martin Gustiz abandonna toutes ses affaires et vint en courrier de Valladolid pour défendre héroïquement, avec don Diego Butron, sa ville de Fontarabie.,11 fut un des héros du siège de 1638. Je ne compte pas les vertus que vous montrez ni celles plus nombreuses que vous ne montrez pas, que vous cachez, au contraire, dans la simplicité du travail quotidien.

SanchoAbarca, en son temps, s'était battu pourla foi : il avait exposé sa vie en mainte circonstance pour elle ; et cela suffit à couvrir la multitude des fautes échappées à la fragilité humaine.

 Saint Pierre luimême, qui est cependant fort sévère, les avait oubliées et pardonnées. A preuve, c'est qu'un jour, Sancho se trouva en grand péril de payer tribut à nature, par suite d'une fièvre maligne qui le dévorait (1). Et savez-vous qui le sauva de la fièvre et de la mort, sa compagne? Ce fut saint Pierre. Le roi malade courut an monastère du grand apôtre à Usun, non loin de Lombier. Il se prosterna en grande foi devant ses reliques, et saint Pierre l'écouta de si bonne oreille, qu'il en .revint guérit et consolé (2). Or, saint Pierre tient un compte rigoureux des fautes des pécheurs, car il a le registre des condamnés et des élus. Lorsqu'il ayait exaucé les prières et les larmes de Sancho, c'est qu'il avait aussi déjà effacé ses fautes du livre de vie car entendre une prière et l'exaucer, c'est donner le pardon, c'est une preuve de réconciliation et d'amitié. Ne soyons donc pas plus sévères que le prince des apôtres à qui Dieu a commis les clefs de la justification et du salut. »

(1) Fernandez Perez, Hisloria de Pamplona, tom. 1, lib. I, p. 57.

(2) Sandoval, loc. cit., fol. 23. Moret, loc. cit., lib. VIII, cap. v, 15.

 

CHAPITRE IV

CALLE PAMPINOT. — CALLE UBILLA. — CASA DE ARSU

En suivant la rue qui fait le coin de la Maison noble des Zuloaga, n° 8 de la Calle Mayor, rue étroite et presque couverte à son entrée par la panse proéminente de la maison de droite, et l'avant-toit de la maison de gauche, on trouve d'abord une rue qui rappelle l'Orient. C'est la calle Pampinot. Parcourez-la : vous vous croirez un instant égaré dans un carrefour du Caire. Toutes les maisons en sont originales, mais celle qui porte le n° 22 et dont la toiture richement sculptée avance de trois mètres sur la rue, est la plus remarquable de beaucoup. Sa façade depuis le premier étage est en briques blanchies à la chaux suivant la coutume basque, et en boiseries, qui se croisent comme dans les chalets suisses.

Des fenêtres crevées et noircies par le temps, des linges qui pendent à tous les balcons, des figures hâlées, avec de grands yeux lutins, qui sortent des ouvertures noires et profondes, une légère odeur de moisissure et de bergamote qui échappe des portes et fenêtres achèvent l'illusion de l'Egypte. Il n'y manque que les ânes traditionnels et la danse du ventre.

Sans sortir de Fontarabie vous avez fait un voyage en Orient; vous avez parcouru une rue du Caire, moins les terrasses. Remontez maintenant au point d'où vous êtes descendu, vers la maison ventrue de la calle de las Tiendas et continuez à gauche, maisde grâce, qu'il n'y ait pas de peintre et d'amateur parmi vous, car nous n'en finirions pas avec leurs cris d'admiration et leurs croquis.

Nous voici à la calle Ubilla. Nous sommes toujours en Egypte, sauf devant la Halle qui jure parmi tant de belles ruines. Au bas de la rue se trouvent les quatre murs délabrés de la maison qui fut le palais Ubilla. Hélas ! il n'en reste que des pierres mousseuses ; les deux colonnes de marbre qui, il y a quelques années, faisaient, sentinelle sur la porte, ont été transportées ailleurs.

D. Miguel de Ubilla méritait plus des hommes et des siècles, car 'il fut un des héros du mémorable siège et de la victoire de 1638.

Avec une poignée de soldats, trois cents à peine, par une nuit obscure, à travers la haie des sentinelles ennemies qui emplissaient tous les postes des monts et des ravins, il osa venir au secours de la ville assiégée. A pas de loup, rampant sur l'herbe humide et dans la boue, retenant l'haleine, donnant des ordres par une pression de main qui courait de l'un à l'autre, il arriva au pont de Mendelo. Il voulut traverser les lagunes fangeuses qui se trouvent dans ces régions, mais il avait compté sans la marée qui était haute. Quand il eut de l'eau jusqu'à la poitrine, ayant reconnu son erreur, il donna ordre à ses hommes de s'arrêter et d'attendre dans cette situation, l'escopette en l'air, le retrait des flots.

 Cette nuit fut une nuit héroïque pour Ubilla et ses vaillants soldats. Le corps dans la vase et dans l'eau, la tête exposée aux balles meurtrières, au moindre réveil, à la moindre alerte l'âme remplie d'émotions et d'anxiétés, ils avaient passé déjà trois heures sans mouvement en cette horrible torture, lorsqu'un soldat irlandais, prenant une ombre pour un ennemi, pressa la détente de son escopette. La détonation réveilla les échos et compromit l'expédition. Aussitôt les sentinelles françaises, s'écrient: « Garde à vous ! »

et font feu dans toutes les directions ; les trois cents hommes d'Ubilla se dispersent dans l'eau, les uns à la nage, les autres sur la vase. A l'aube naissante, quand il arriva à la brèche qui lui était ouverte, il n'avait plus que quatre-vingts hommes. Il fut reçu en grand honneur dans la ville par le vaillant Pedro Sanz Izquierdo, adjoint du maire Diego Butron. C'est pour cette nuit héroïque passée toute entière entre la vie et la mort que le roi lui donna la croix des chevaliers de Saint-Jacques et qu'il l'anoblit.

Sur une vieille maison, n° 4 de la même rue, se trouve l'écusson de la noble famille de Arsu. Vous n'avez ici qu'une maison dépendante : la maison principale et primitive se dresse sur la montagne d'Olearso, aux confins de Cornuz. S'il vous prend envie de vous y rendre, je vous assure d'avance l'accueil le plus empressé, le plus noble, le plus cordial.

Ce n'est pas là une noblesse d'or et de clinquant, une noblesse d'arlequin, telle qu'en ont obtenue les juifs de nos gouvernements de mercantis. Nous avons ici une noblesse de sang, une noblesse de vaillance et de courage, une noblesse pure de toute infamie, de toute compromission et de toute lâcheté. C'est une tour d'or surmontée de trois fleurs de lys sur fond de gueule et au bas cinq têtes décapitées que portent les ondes vertes. En voulez-vous entendre l'histoire?

La voici : Quoique les historiens et les archives elles-mêmes se soient complus à l'embrouiller, nous allons tâcher de nous frayer une voie claire à travers les broussailles épaisses de leurs contradictions.

M. Gorosabel, auteur d'un dictionnaire d'Histoire et de Géographie de la province, place l'événement en 1280, sous le règne d'Alphonse le Sage (1). Claudio Otaegui, l'aimable poète, prétend que l'héroïque conduite de Machin de Arsu eut pour théâtre le mont Olearso sous le règne d'Alphonse XI (2). Il a pour appui de son dire le document donné par l'armorial d'Espagne à la famille (1). Lope de Isasti fait remonter l'action d'éclat du célèbre Guipuzcoan au temps des rois de Navarre (2). Tous disent unanimement que Machin de Arsu s'illustra comme capitaine durant une guerre contre la France. Mais quelle guerre?

 (1) Gorosabel, Diccionario Historîal, p. 193. Machin Arsu, capitan à quien el rey D. Alonso el sabio comisionÓ en el afio 1280, para desalojar al ejercito francès.

(2) Claudio Otaegui. Machin Arsu. Azana bat., p. 21. Alonso amaikagarrena.

sous quel roi? à quelle date? Ils sont muets sur tout ce qui peut fixer le fait et en confirmer l'authenticité.

J'ai beau parcourir toutes les histoires de France et d'Espagne, je ne découvre pas de guerre entre les deux peuples à cette date de 1280. Je ne vois pas le roi de France sur le mont Olearso et à Fontarrabie à cette époque. En revanche, l'histoire entière est sillonnée de guerres entre les Maures et les Navarrais.

Depuis leur séparation, les deux provinces sœurs ont été souvent en querelle. Le Guipuzcoa, par un coup de tête regrettable pour l'autonomie du pays basque, s'étant donné au roi de Castille qui par ambition attisait sa dispute, épousa les intérêts de sa nouvelle alliance et combattit pour les défendre contre la Navarre, sa sœur.

Si Machin Arsu a guerroyé sous Alphonse XI, ce n'est pas sous Alphonse le Sage, qui était le dixième de ce nom, ce n'est pas non plus en 1280. mais plus tard, en 1312. Si c'est sous les rois de Navarre, comme

(1) Document qui se trouve entre les mains de Domingo Berretaran de Arsu.

(2) Lope de Isasti. Historia de Guipuzcoa, lib. IV, cap. I, p. 459, ano 1625.

le prétend Lope de Isasti, si l'on a confondu Alphonse le Sage, roi de Castille, avec Sancho, le sage roi de Navarre, il nous faut remonter d'un siècle jusqu'à l'an 1150. Où faut-il donc placer l'action valeureuse de Machin Arsu ?

Le certificat de noblesse donné par l'Armoriai de Madrid, le 24 mars 1620, à don Miguel de Arsu, certificat qui devrait être un argument décisif en pareille matière, raconte le fait en ces termes. Je traduis littéralement le texte espagnol que je reproduis en appendice.

le Gipuzkoa quitte la Navare pour rejoindre la Castille

Sous le règne de Sancho VIII le Fort, la province du Guipuzcoa fut durant quelques années gouvernée par un monsieur français du nom de Artenet.

 Cet Artenet, nommé gouverneur de cette province par le roi de Navarre, se montra si dur, si tyrannique dans l'exercice de sa charge, que les Guipuzcoans se révoltèrent, le mirent à mort et refusèrent leur obéissance à Sancho VIII pour passer sous la juridiction du roi de Castille Alphonse IX auquel ils offrirent obéissance et secours. A partir de cette époque, l'an 1200, le Guipuzcoa ne fit plus partie du royaume de Navarre, mais bien de celui de Castille.

Environ soixante-dix ans après cette rupture, d'une part, et cette alliance de l'autre, Tibaot ou Theobaldo, second de ce nom, roi de Navarre, étant mort, on lui donna pour successeur son frère Henri, surnommé le Gros. Celui-ci ne régna que peu d'années.

 En effet, élu en 1271, il mourut en 1274, laissant pour unique héritière sa fille, la princesse Jeanne, encore en bas âge, sous la tutelle du roi de France Philippe III le Hardi.

 Philippe III, voulant s'assurer le royaume de Navarre, fit épouser plus tard Jeanne par son fils aîné Philippe IV.

Par ce mariage Philippe IV le Bel devenait le premier roi de Navarre de ce nom. Il arriva qu'au temps où il exerçait sa tutelle, en 1280, Philippe III le Hardi envoya des ambassadeurs auprès de don Alphonse XI, roi de Castille, pour lui demander de vouloir bien mettre en liberté les infants Alphonse et Ferdinand de la Cerda, ses petits-fils, et neveux du roi de France par sa sœur, qui étaient détenus en prison au fort de Xativa depuis deux ans par le roi d'Aragon, à l'instigation du roi de Castille.

Il fut convenu par les ambassadeurs que les deux rois se verraient à Bayonne le mois de décembre. Au mois de décembre, le roi de Castille traversa donc le Guipuzcoa avec ses fils, sous bonne escorte et avec toute la garde de Bayonne.

 Le roi de France, de son côté, arriva jusqu'à Sauveterre-de-Béarn. Les deux monarques, avant de se voir, se parlèrent par la voie des interprètes, au sujet de la délivrance des deux jeunes princes injustement détenus. L'accord n'ayant pu se faire de loin, ils refusèrent de se voir de près.

Le roi de Castille revint en sa province de Guipuzcoa.

Philippe le Hardi, vexé de l'inutilité de sa démarche pour sauver ses neveux, résolut incontinent de les délivrer lui-même, et, dans cette pensée, il poursuivit le roi de Castille d'une telle vitesse qu'avant l'arrivée de ce dernier à Saint-Sébastien, il avait déjà tenté de de réduire le Guipuzcoa sous l'obéissance de la Navarre

. Il y était entré en faisant grand ravage sur son parcours, et avait établi son campement et son armée sur les hauteurs du promontoire d'Olearso, aux confins de Cornuz. Il ne pensait pas qu'on pût le venir surprendre par la chaîne plus élevée de Jaizkibel et lui causer les plus grands dommages.

 Au courant de ses projets, le roi Alphonse convoqua les personnes d'expérience et de savoir de son entourage et les écouta longuement. Après avoir pesé tous les avis, il se rendit à celui d'un officier de haute lignée du nom de Machin de Arsu en Cornuz, qui lui dit que, s'il le voulait bien, il le conduirait au passage retiré où les Français se croyaient en sécurité, et que, les surprenant dans le désarroi d'une irruption inattendue, il en serait facilement le maître ; que ce passage sur le mont était de facile accès pour la cavalerie, qu'il n'y voyait qu'un moyen d'y aborder sans bruit, tout d'abord d'envelopper de drap les fers des chevaux, afin qu'ils ne sonnassent pas sur les rocs et les heurts du chemin, en second lieu demander aux hommes qu'ils missent leurs chemises au vent par-dessus les habits, afin qu'ils se reconnussent dans la marche ; qu'ainsi, quand ils avanceraient en silence,

 les Français n'étant pas avertis leur tomberaient dans les mains comme rats en ratière. Le conseil parut bon et le roi, sans plus, ordonna qu'on le suivit sous la conduite de Machin. Aussitôt, la troupe en chemise gravit les hauteurs, si bien que le matin du 20 décembre 1280, elle tomba avec l'aurore sur le roi de France et son armée qui, saisis d'un réveil si subit, si impétueux et d'une telle fureur, ne pensèrent même pas à se défendre et se mirent à fuir à qui plus vite abandonnant tentes, armes et bagages

 Machin les poursuivit d'une telle ardeur, frappant les uns, tuant les autres, qu'il arriva jusqu'à la tente royale qui était sur le bord d'un ruisseau, tua de sa seule main cinq gentilshommes de la suite du roi et mit Philippe le Hardi lui-même en grand péril de perdre la vie.

Alphonse de Castille, en reconnaissance d'une victaire aussi éclatante qu'inattendue, lui donna tout le territoire de Cornuz, une partie des terres de Fontarrabie avec des rentes et les armes ci-jointes (1).

Le document de l'armorial que je viens de vous donner est rempli d'erreurs qui feraient douter de son authenticité si la tradition constante de l'héroïque conduite de Machin de Arsu n'était consacrée par les siècles. Il est certain que le valeureux capitaine basque a combattu, qu'il a tué de sa main cinq chevaliers surpris ou endormis; mais quand? Dans quelle circonstance? Sous quel roi? A quelle date?

Rien de moins établi, rien de plus fantaisiste, que ce qu'en dit l'armorial. Et d'abord, ce n'est pas sous Alphonse IX, mais bien sous Alphonse VIII que le

(1) Voir à l'appendice.

Guipuzcoa a passé sous la juridiction des rois de Castille, car Alphonse VIII n'est né qu'en 1214 (1), et d'après le titre de l'armorial lui-même, c'est en 1200 que le Guipuzcoa a cessé d'appartenir au royaume basque.

En second lieu, le titre de l'armorial prétend que soixante-quatorze ans après, Philippe III le Hardi envoya des ambassadeurs auprès d'Alphonse XI.

C'est encore une erreur; c'est à don Alphonse X le Sage qui régnait à cette époque en Castille (2).

En troisième lieu, et c'est ici que surgissent les doutes et les difficultés les plus graves, tout le document et la noble conduite de Machin de Arsu reposent sur une guerre, sur une invasion des troupes françaises dans le Guipuzcoa dont il n'est fait mention dans aucune histoire. Les historiens espagnols s'accordent à dire que le roi de France, frère de Blanche, prit sous sa protection ses neveux et revendiqua leurs droits à la couronne dont on les avait injustement dépouillés pour les jeter en prison, mais que l'intervention du pape empêcha les hostilités entre les deux peuples français et espagnol. « El rey de Francia, hermano de donia Blanca, tomô baj o su amparo los derechos de sus desheredados sobrinos pero laintervencionpontificia evità el rompiminto queamagaba à los dos reinos, francèsy castellano (3) ». Dans ces

(1) Eduardo Orodea è Ibarra. Leccion 40, p. 223.

(2) Eduardo Orodea è Ibarra. Leccion 40, p. 223.

(3) Eduardo Orodea è Ibarra. Curso de Lecciones de Historia de Espana, Lecc. 42, p. 236.

conditions, que devient l'irruption de Philippe le Hardi dans le Guipuzcoa, son campement à Cornuz sur le mont Olearso, et sa fuite devant l'attaque subite de Machin de Arsu ?

Les historiens français disent à leur tour que le roi Philippe s'avançait lui-même à la tête d'une armée formidable, qu'il allait demander au roi de Castille compte d'une perfidie qui privait de la couronne ses neveux : qu'arrivé près des Pyrénées, il s'arrêta à Sauveterre. Que là, ses projets s'évanouirent, que l'imprudence ou la trahison avaient négligé les approvisionnements el, que la famine menaçant ses troupes avant même qu'elles eussent touché le sol ennemi, force lui fut de retourner sur ses pas (1).

Il est étonnant qu'un fait comme celui de l'attaque subite d'un roi de France mis en péril de mort par un chevalier espagnol et la disparition de cinq gentilshommes nobles de sa suite ait ainsi échappé à toute l'histoire et que, seul, en fasse mention l'armoriai de Madrid.

 Il y a évidemment confusion de lieu, de temps et de personne. Si Philippe le Hardi s'est arrêté à Sauveterre, il n'est pas venu camper sur le mont Olearso et faire autour de Fontarabie un siège dont aucun historien ne parle. Si son armée s'est retirée à cause de la famine avant même de toucher le sol ennemi, comment aurait-elle pu assiéger Fontarabie ?

Il y a eu en l'année 1276 invasion de l'Espagne par

(1) Nangis. — Marca.- Dom Vaissette, tome IV.

l'armée française, mais le roi de France ne suivit pas l'armée, qui était plutôt composée de Navarrais et de Gascons. La vaillante tactique de Machin Arsu peut avoir sa vraisemblance, en la plaçant à cette époque et dans cette circonstance. Il est impossible de la maintenir ailleurs et selon le récit de l'armorial.

Le roi d'Aragon don Jaime et le roi de Castille don Alphonse, qui s'entendaient comme larrons en foire pour tout ce qui s'offrait à leur ambition, convoitaient depuis longtemps le royaume de Navarre qui, en outre de sa richesse et de son étendue, était une menace perpétuelle pour sa sœur séparée, le Guipuzcoa.

Ils cherchèrent à profiter du trouble dans lequel tomba ce royaume à la mort d'Henri le Gros qui en était le souverain.

 Dans cette admirable pensée, ils voulurent s' emparer de sa fille et unique héritière Jeanne, comme voie plus sûre de s'emparer de son héritage.

La chose allait à bien par leur astuce et leurs fourberies; ils faisaient disparaître la fille du roi de Navarre, comme ils avaient fait disparaître leurs neveux, les infants Alphonse et Ferdinand de la Cerda et ils héritaient tout uniment et sans bataille de sa couronne; mais ils se trompèrent.

 La reine mère de Navarre, qui était sœur de Philippe le Hardi, instruite des projets usurpateurs et criminels de don Jaïme d'Aragon et d'Alphonse de Castille, alla se réfugier avec sa fille auprès du roi de France, son frère (1).

(1) Eduardo Orodea è Ibarra. Curso de Lecciones de Historia de Espana. Lecc. 33, p. 247.

Son absence augmenta les troubles dans son royaume abandonné désormais à toutes les compétitions. Pour y rétablir l'ordre et la paix, Philippe le Hardi envoya Robert comte d'Artois, en Navarre, le priant de s'assurer, chemin faisant, l'aide et l'appui de deux puissants seigneurs voisins des Pyrénées, Gaston de Béarn et Roger-Bernard comte de Foix.

Robert et les deux seigneurs gascons envahirent aussitôt l'Espagne avec une armée de vingt mille. hommes. Arrivés en toute hâte sous les murs de Pampelune, que les rois d'Aragon et de Castille poussaient à la résistance, ils en firent l'assaut et s'en emparèrent le 6 septembre Ï270 (1).

Philippe le Bel, devenu époux de sa cousine Jeanne de Navarre, y fut proclamé roi.

 Il est donc probable que Machin de Arsu chercha querelle à cette armée qui passait en Navarre ou qui en revenait, et Alphonse de Castille eut quelque satisfaction à voir sa décon- venue politique vengée par une déroute partielle de l'armée gasconne et navarraise sur ses terres, et la mort de cinq chevaliers ennemis. On a confondu le roi de France Philippe le Hardi qui était en son Louvre, avec Robert comte d'Artois ou Gaston de Béarn ou Roger-Bernard comte de Foix. Les cinq gentilshommes tués par le vaillant Arsu sont assurément cinq gentilshommes gascons ou navarrais de la suite de ces grands seigneurs. Encore une fois l'ac-

- (1) Marca, livr. VII, ch.XIII— Dom Vaissette, tome IV.

tion d'éclat de Machin Arsu est authentique, mais les circonstances de lieu, de temps, de personnes, rapportées par l'armorial, ne supportent pas la critique et se dissolvent par une analyse attentive.

 Comment a-t-on pu glisser dans un document aussi grave que l'extrait de l'armoriai royal de Madrid, des erreurs aussi grossière que celles qui confondent deux rois et deux règnes : Alphonse VIII avec Alphonse IX et Alphonse X avec Alphonse XI ? Ces premières erreurs, établies avec la dernière évidence dans une pièce qui devrait toujours être frappée au coin de la plus rigoureuse exactitude, confirment l'erreur de la confusion du roi de France avec les seigneurs gascons ou Robert d'Artois, car si l'armorial de Madrid a pu confondre, à la légère, un roi d'Espagne avec un autre roi d'Espagne, il a pu également confondre un roi de France avec un de ses seigneurs. Il a bien pu transporter un fait d'une époque à une autre !

Lope de Isasti, historien grave et judicieux, dans son Compendio Historial du Guipuzcoa écrit en 1625, dans son livre IV, chapitre i, n° 63, page 459, fait remonter la glorieuse aventure de Machin de Arsu sous le règne des rois de Navarre, par conséquent à une époque plus reculée. Il détruit la version de l'armorial. « Machin de Arsu, dit-il, homme de valeur estimé des rois de Navarre, sous lesquels se trouvait en ce

(1) Eduardo Orodea è Ibarra. Curso de Lecciones de Historia de Espaiia. Lecc. 43, p. 247.

temps la province du Guipuzcoa, fut le maître de l'antique maison noble des Arsu qui est sur le promontoire d'Olearso.

 L'armée française s'étant établie sur les hauteurs de Cornuz avec le projet d'assiéger Fontarrabie, il vint au secours du roi de Navarre, qui, suivant le conseil de Machin de Arsu, surprit les Français et remporta la victoire. Le vaillant Machin marchait devant, et sous une tente de campagne il tua d'une main dextre cinq Français, et, pour ce fait d'armes, le roi de Navarre lui donna de grandes étendues de terrains et fit ajouter aux armes qu'il possédait déjà une tour avec deux fleurs de lis et cinq têtes en ondes de mer. Cette maison est la seul de ce nom.

C'est d'elle que sortit l'alferez Martin Saez de Arsu, valeureux soldat qui se signala dans les guerres d'Italie (1).

Maintenant, ami lecteur, si vous n'êtes pas satisfait,

(1) Machin de Arsu, valeroso hombre y estimado de los Reyes de Navarra (à quien en un tiempo estuvo encomendada laprovincia de Guipuzcoa), fue dueno de la casa solar antigua de Arsu que esta en el Promontorio sobredicho con terminos estendidos : y que tambien fueron de los primeros pobladores de esta casa. Habiendo llegado el ejercito de Francia al termino de Cornus con intento de sitiar à la villa de Fuenterrabia, llegô à socorrer el Rey de Navarra, y por consejo y parecer del noble Machin de Arsu, diô en los franceses, y alcanzô victoria de ellos en el mismo puesto de Cornus, siendo delantero el valeroso Machin el cualen una tienda de Campana matô à cinco caballeros franceses ; y por este hecho el rey de Navarra le hizo merced de algunos terminos, y que ademas de las armas que este solar ténia, pusiese un castillo, con dos flores de lis, y cinco cabezas sobre ondas de mar.

cherchez ailleurs ; quant à moi, je jette ma langue au chat. Je vous ai donné les versions pour et contre; à vous de trancher le litige. Vous avez la lanterne avec une bougie dedans; tâchez de l'allumer, afin qu'elle vous éclaire dans ce dédale de contradictions et de récits divers.

 

CHAPITRE V

LE  PALAIS DE CHARLES-QUINT

 

Arrivé au haut de la rue principale, de la calleMayor, se trouve le château de Charles-Quint, qu'on appelle à tort le château de Jeanne la Folle, qui n'y a jamais mis les pieds.

 Un immense mur de trois mètres d'épaisseur, n'ayant que quelques ouvertures étroites et petites sans accident, sans sculpture d'ornementation d'aucune sorte ; c'est le château. C'est un monument de guerre plutôt qu'un séjour royal. Il n'a rien de grand, de noble que ses proportions gigantesques, son austère uniformité et les souvenirs de gloire et de combat dont il porte les traces indélébiles sur son front noirci de poudre et de fumée.

Il paraît que durant les sièges, il reçut des hauteurs du mont Jaizkibel et de la Guadeloupe plus de douze cents boulets de canon, sans se dérider, ni sourciller d'une seule pierre (1). Le fait est que cet

(1) O'Reilly. Sitio de Fuenterrabia, p. 123.

immense mur est encore impavide, et qu'aucune fente creusée par le temps et la poudre n'en menace la solidité. Les gueules et crénelures qui la couronnent dans toute sa largeur, et d'où le canon répondait au canon sont seules légèrement échancrées sur les bords. Elles sont lasses d'avoir vomi la poudre et de l'avoir reçue. Une porte basse y donne accès : l'homme qui s'y glisse avec ce sentiment de surprise et de crainte qu'inspirent les édifices aux lignes colossales et hardies, ressemble à une fourmi qui entre dans le creux d'une montagne, tant il en est écrasé. Cet amas de pierres superposées donne l'illusion, en effet, d'une montagne coupée en forme de falaise rocheuse sur l'Océan. Les arcades massives sous lesquelles on s'avance ne contribuent pas peu à l'écrasement. En face, se trouve la petite cour couverte de ruines mousseuses et, sur l'une de ses ruines, quatre coulevrines rouillées, débris oubliés aux jours de combat. Cette cour sépare les deux châteaux des temps anciens: l'un, demeure que s'étaient choisie les rois de Navarre pour y séjourner durant les chaleurs estivales ; l'autre, forteresse que Charles-Quint avait élevée pour s'abriter derrière ses batteries et ses épaisses murailles. Les deux édifices se ressentent des époques qui les ont vus naître et des mobiles qui les ont fait concevoir.

Le premier, dont les ogives sont enveloppées de verdure, malgré les ravages que le temps et les batailles y ont creusés, porte fièrement encore les traces d'une certaine grandeur. L'art s'y montre davantage.

A travers le revêtement de lierre, d'amblyodes et d'adiantes, les formes primitives transparaissent plus élégantes, plus sveltes. Le second n'a rien d'artistique : c'est un immense bloc de pierre, avec les

L'ÉGLISE ET LE CHATEAU

ouvertures carrées nécessaires pour y pénétrer et s'y blottir. Il accuse une seule préoccupation : la défense. Ce n'est pas un palais, c'est une forteresse ; ce n'est pas un séjour de plaisance, c'est un abri sûr contre l'ennemi. Charles-Quint n'avait aucun souci de l'art, il en avait de sa personne et de sa puissance.

Il se défiait de tout le monde, car il n'y avait personne au monde dont il n'eût trompé la confiance. Il lui fallait des palais en forteresse d'où il pût tirer sans paraître lui-même. Les rois de Navarre, au contraire, confiants en leurs populations, avaient des demeures plus accueillantes, plus ouvertes. Le fier Wamba, dont on a trouvé le nom sur une pierre au siècle dernier (1), venait se reposer sur cette pointe de terre qui repousse la Bidassoa vers l'Océan, car il n'avait pas à s'armer contre la France: son empire embrassait les deux versants des Pyrénées, tout le peuple basque qui l'avait choisi pour roi. Ses efforts et ses armes ne se portèrent que sur la Gascogne et la Gaule Narbonnaise qu'il avait soumises (2), et dont il avait étouffé les constantes révoltes en 673   (3). Don Garcia Iniguez et don Sancho surnommé Abarca, qui lui succédèrent en 891, étaient venus souvent se reposer de leurs rudes batailles sur les rives de la Bidassoa. On les avait vus s'accoter à la margelle de ces croisées ogivales, on les avait entendus faire retentir les voûtes sonores de ce palais du chant des Cantabres. Ils avaient chassé sur le mont Aizkibel, ils avaient suivi les abattures du gibier jusque sur le promontoire d'Olearso. Écoutez, voyageur qui foulez ces ruines, ces voix lointaines qui semblent vous revenir de mille ans en réveillant les échos de ces murailles. Le vent, qui fait tressaillir l'adiante et le lierre dans les fentes mal assurées, vous les porte à l'oreille. Mais s'ils vous redisent les joies, les chan-

(1) O'Reilly, Sitio de Fuenterrabia, p. 113. — Gorosabel, Diccionario Izist., p. 170.

(2) Saint Julien de Tolède.

(3) Historia de la Iglesia de Pamplona, par Fernandez Perez, tome I, p. 19.

sons et les amours poétiques de Sancho Abarca, ils cessent d'être si doux quand vous gravissez les escarliers de bois de la forteresse de Charles-Quint dont  la grande masse écrase la ville. Montez, montez, vous

CHATEAU CARLOS

 n'aurez sous les yeux partout que d'immenses couloirs voûtés qui sentent la caserne, et les dortoirs où plus de huit cents lits roulaient à l'aise, et plus de mille soldats se tenaient aux aguets de l'ennemi.

Vous n'entendez plus que la voix sèche du commandement et du feu. Montez encore, montez : vous êtes au sommet de l'édifice, sur une immense plate-forme et tout à coup, sous vos yeux éblouis, ravis, le soleil du midi jette ses rayons d'or, et sous ses rayons d'or s'étale le beau tableau d'une nature incomparable.

Les rois disparaissent ainsi que des nains de la puissance souveraine : les batailles rangées, les armées se noient dans la brume lointaine des âges. C'est la nature immortelle qui l'emporte sur tous, c'est elle la seule reine séductrice qui se fait un jeu de nos enchantements. J'ai vu de grandes et belles choses sur la terre ; voyageur altéré d'infini et d'idéal, j'ai cherché partout ce qui en approche pour repaître mon âme. J'ai gravi les sommets des Alpes et des Apennins, je me suis assis au haut de l'Acropole d'Athènes, sur les armilles des chapitaux doriques, à côté d'un lézard qui buvait le soleil et me regardait sans frayeur, mais jamais je n'ai eu sous les regards un spectacle plus fini, plus achevé des beautés de la nature. D'un côté les Pyrénées, la pointe acuminée de la Rhune, les arêtes en couronnes de l'Aya, les dos arrondis de Biandi, de Mirall et de l'Hermana, les collines de Saint-Marcial, puis les vallées ombreuses, riantes, ombrées de Renteria et d'Oyarsun, puis l'île des Faisans qui émerge comme un bouquet de fleurs des ondes de la Bidassoa, puis la Bidassoa elle même, qui s'étend à son embouchure, qui déferle et s'égare en mille méandres gracieux dans les prés et dans les champs, comme si elle voulait se cacher de la mer, en éviter la rencontre, puis toutes les filles de la frontière, Fontarrabie, Hendaye, Irun, Béhobie, assises sur ses rives jonchées de fleurs. De l'autre côté, sur des mamelons chargés de vergers et de chênes touffus, des moissons dorées, d'antiques maisons basques se regardant coquettement, comme des jeunes filles au lever du jour de fête. Le mont Jaizkibel, avec ses tours carlistes et sa chapelle de Notre-Dame, festonne et dentelle l'horizon. La vue descend en suivant ces ondulations jusqu'aux rochers noirs et aux falaises abruptes de San-Telme et du cap Figuier, puis enfin c'est la mer, l'immensité bleue sous le ciel d'azur.

La poitrine se dilate comme pour aspirer l'infini dont elle éprouve la sensation. Les yeux s'ouvrent, le vent souffle en légère brise ; l'azur du ciel pâlit pour laisser place à un bleu plus tendre. Voyez, ce n'est plus du bleu, c'est du vert: la mer, sa fidèle compagne, se transforme avec elle ; elle change sa robe d'azur, en celle d'émeraude. Tous les tons, toutes les nuances s'estompent sur ses flots qui se rident. La voici transformée en une plaine immense où toutes les végétations se croisent avec leurs couleurs diverses, et sur cette plaine chevauche l'écume blanche des vagues, comme un troupeau de moutons que Neptune presse devant lui et qu'il fait bondir sur les falaises, et lance jusque sur les flancs des montagnes, où les vagues deviennent des brebis à laine pendante et aux mamelles gonflées. Trois immenses rochers, qu'on appelle les trois sœurs, semblent présider au bondissement des flots, comme des bergers auxquels le roi des plaines liquides a commis le soin de son troupeau. Derrière ces trois rochers, un large et riant coteau vêtu d'un bois de chênes, montre avec orgueil à la lune et aux astres le château d'un prétendu savant, appelé d'Abbadie. C'est le seul endroit où l'art humain a tenté de rivaliser avec la nature. Viollet-le Duc, qui certes s'y entendait, a construit une belle retraite à la vanité humaine, mais son œuvre, quelque belle et grandiose qu'elle paraisse, est écrasée par les splendeurs qui l'environnent, assombrie par les hôtes étranges qu'elle enserre et cache avec soin.

On quitte avec regret .la plate-forme de CharlesQuint d'où la vue se repaît de lumière et de splendeurs, pour entrer dans les immenses couloirs en sous-sols voûtés, et l'on descend en toute hâte pour ne pas perdre dans les dédales de la caserne abandonnée, les enchantements que l'on a goûtés là-haut. La place entière sur laquelle on tombe était autrefois environnée de murs et de forts. Les plans de ces fortifications, comme ceux du grand palais commencé vers la fin du XVIe siècle, se trouvent aux archives de Simancas, copiés en 1844 par la direction du corps des ingénieurs. Ils ne remontent pas au delà de 1574 et 1581 (1).

Dans ces archives se trouvent le nom d'un certain Frontino, maître des travaux de ce genre, à la date de 1574, et une lettre de Tiburcio Expanochi, du 20 novembre 1580, par laquelle il déclare avoir levé le plan de Fontarabie et de ses environs. En 1594, le Conseil de Cantabre proposait à Philippe Il de faire

(1) Archives de Simaucas, tomos I, II, siglos xvi, XVII. Seo cion 1 Fortificacio C Ingenieros.

venir Tiburcio Expanochi et de le charger, d'accord avec don Juan Velasquez, des plans et projets de fortification. Une lettre de don Diego Butron, conservée aux archives de la ville (1), déclare que ces projets et plans furent mis à exécution, et que les travaux incessamment commencés furent poursuivis jusque vers le milieu du siècle suivant, jusqu'au siège mémorable de 1638, et, chose étrange et qui accuse des tendances guerrières, à cette époque, jusque dans les hommes pacifiques du sanctuaire, il y est parlé du père Isasi, jésuite qui fut chargé de la direction des travaux, et du père Claude Richard, jésuite aussi, qui fut souvent consulté pour ces fortifications comme pour celles de Saint-Sébastien (2). Toutes les grandeurs des deux peuples qui se touchent par les Pyrénées ont gravi tour à tour les degrés de cet édifice guerrier qui n'a de royal que sa belle terrasse d'où nous avons admiré la nature. En 1613, ce fut Philippe III qui vint avec Anne d'Autriche, sa fille, pour la donner en épouse à Louis XIII. Ce fut Isabelle de Bourbon, fiancée du prince des Asturies, qui fut échangée sur la Bidassoa avec celle qui devait être la reine de France.

Le 2 juin 1660, ce fut Philippe IV avec sa fille Marie-Thérèse d'Autriche, qui devenait l'épouse de Louis XIV. Le 6 juin 1777, ce fut Joseph 11, empereur

(i) Archives de la ville de Fontarabie, année 1542.

(2) Archives de la ville de Fontarabie, année 1542.

d'Allemagne, qui venait reconnaître les brèches faites par les troupes françaises. Le 17 septembre 1858, ce furent Napoléon III et la belle et gracieuse Biscaïenne, l'impératrice Eugénie, puis enfin le prince impérial, en 1867, qui vint incognito de Biarritz. L'alcade, don Pedro Noguera, l'ayant reconnu, courut aussitôt lui présenter les hommages de la ville. En vaillant défenseur des Fueros et des privilèges de sa race, Noguera avait reconnu le sang basque dans les nobles élans du jeune prince, qui, comme le duc de Bourgogne, n'a laissé que des regrets immortels dans la France éplorée et dans tous ceux qui avaient eu l'heur de l'approcher et de le connaître.

Je ne parle pas des capitaines et des généraux qui ont arrosé ces murs de leur sang. Je ne parle pas des cris de victoire et des colères de la défaite qui ont tour à tour éveillé les échos de ces voûtes cintrées, ni des bruits de canon ou des chants d'allégresse, ni des fanfares joyeuses des unions pacifiques. De toutes ces magnificences, de toutes ces pompes royales et guerrières, il ne reste que ce grand mur noir et ces ruines vêtues de lierre, d'adiante et de violier, véritable mausolée élevé à la gloire des héros qui sont tombés sur le champ de bataille. Seule, une pierre s'est rencontrée plus parlante que les autres en son langage muet. Elle gisait sur le sol brisée, lorsque don Miguel Rodriguez-Ferrer la découvrit sous la mousse, la restaura, en ranima les caractères effacés par le temps et la donna au curé de la paroisse, don José-Joaquin Ollo, lequel l'a transportée et placée à Notre-Dame de la Guadeloupe sur le mont Aizkibel. Sa place primitive était au fronton de la porte d'entrée du palais de Charles-Quint; les traces s'y trouvent encore. Son langage est une prière ancienne empruntée au formulaire d'exorcisme, conjurant les éléments du ciel.

Elle accuse la foi de l'empereur qui survit à sa puissance oubliée, car elle dit : Le Christ est venu en paix et se fit homme de la vraie chair humaine.

Le Christ, guérison de tous, passait en paix.

Le Christ fut crucifié.

Le Christ fut mis à mort. Le Christ fut enseveli. Le Christ monta au ciel. Le Christ commande.

Le Christ règne. Le Christ nous défend de la France. Dieu est avec nous.

 

CHAPITRE VI

PRÉCIS d 'HISTOIRE

Les origines de la vaillante ville de Fontarabie remontent à mille ans environ. Ce que l'on raconte de son existence antérieure tient plutôt de la légende que de l'histoire.

 Fontarabie, en basque, Ondarrabia, corruption de Ondar-Ibaia, qui signifie épave de rivière, terre abandonnée par les eaux, doit ses premières fondations à un roi des Goths. Un bloc de pierre, qui a été trouvé, vers la fin du siècle dernier, dans les ruines du vieux château, semble l'établir, car il portait profondément gravé le nom de Wamba, roi des Goths. L'historien Isasti (1) après Beuter (2) et Florian de Ocampo (3), chroniqueurs de CharlesQuint, l'affirmait en 1625, et ceux qui ont écrit après lui, s'appuyant sur la pierre dite de Wamba,

(1) Isasti. Compendio Historial, lib. IV, cap. i, no 4, p. 446.

(2) Beuter, lib. I, cap. xxvii.

(3) Ocampo, lib. I, cap. n ; lib. VII, cap. xiii.

ont répété encore avec plus d'assurance son affirmation. Néanmoins, il existe un document que je donne plus loin, qui semble le contredire et donner à notre ville une antiquité plus reculée.

 Ce document, c'est l'acte du martyre de saint Léon, premier évêque de Bayonne, qui dit que le grand apôtre du golfe Cantabrique, arriva d'abord à Faberio, en Espagne, versus Hispaniam accedens in loco qui dicitur Faverio. Ce Faverio, d'après Floranes, homme de véracité et de grand savoir, serait Fontarabie (1).

Or, saint Léon est un apôtre des temps apostoliques ; ce saint Philippe, diacre et compagnon de Léon, dit Helcea, un des premiers évêques de Saragosse, revint à Rome en l'année 67 de l'ère chrétienne comme saint Pierre vivait encore. Hic sanctus Philippus qui diaconus erat comesque Leonis reversus Romam adhuc vivente Petro, anno 67 (2). Donc, d'après les actes de saint Léon, Fontarabie existait déjà au premier siècle de l'ère chrétienne (3). Il y a peut-être moyen de mettre les plaideurs de l'histoire d'accord en les entendant bien. Tous disent unanimement que les premiers habitants de Fontarabie avaient dressé leurs tentes sur le promontoire d'Olearso, au banc du mont Jaizkibel, qu'on y voit encore les premières maisons dont l'une porte le nom d'Arsu et l'autre de Gustiz. A ce compte, Fontarabie d'Olearso

 

(1) Garibai, lib. XII, cap. xxxi.

(2) Diccionario historial de Gorosabel, p. 174.

(3J Archives de l'évêché de Saragosse.

 devait exister aux temps apostoliques et Fontarrabie sur la rive gauche de la Bidassoa n'a commencé de s'élever que sur la pierre de Wamba, en 625, et tous les contradicteurs ont raison. Que Beuter Garibai, Gorasabel et Floranès se donnent donc la main et que la paix soit avec eux.

On ne trouve aucune autre trace écrite de l'existence de Fontarrabie jusqu'à l'année 1180. Cette fois le document ne laisse plus de prise à l'équivoque et au doute; nous n'avons plus des hypothèses, nous avons la certitude : c'est la lettre en mauvais latin du roi de Navarre, Sanche le Sage, lettre par laquelle il concède à la ville de Saint-Sébastien, ses privilèges et ses fueros. Il y est parlé de Fontarabie, Ondarribia : Dono ad populaires de sancto Sebastiano pro termino de Undarribia usque ad Oriam (1).

 

privilèges et fueros

 

Ces privilèges et fueros, d'abord propres à la ville de Saint-Sébastien, furent étendus à Fontarrabie par le roi de Castille don Alphonse VIII, le 18 avril 1203 (2).

D'après Enao et Gainza, c'est bien Alphonse VIII, en 1203, qui étendit et confirma les privilèges de SaintSébastien (3). Garibai et d'autres historiens tiennent pour Alphonse IX (4). Un tableau qui se trouve dans la sacristie de l'église de Fontarabie représente

(1) Enao, lib. I, cap. XLVI.

(2) Gainza. Historia de la Universidad de Irun, p. 62.

(3) Gorosabel, Diccionario Historial, p. 172. Isasti, Hist. de Guipuzcoa, lib. IV, cap. n, 16, p. 469.

(4) Garibai, tome II, lib. XII, cap. xxiii.

saint Julien, évêque de Cuenca, avec cette inscription : « Saint Julien, évêque de Cuenca, qui fut chargé par le roi Alphonse IX de venir à Fontarabie et de confirmer en son nom les privilèges et droits de la ville. »

L'une et l'autre thèses se peuvent tenir, car les privilèges peuvent avoir été concédés par Alphonse VIII et confirmés par lui-même et par Alphonse IX peu de temps après. Quoi qu'il en soit, ces privilèges accusent déjà, à cette époque, l'importance de Fontarabie. Ce document conservé aux archives, soit de Saint-Sébastien, soit de Pampelune, jette  jour sur les mœurs de l'époque, c'est pourquoi nous le donnons en son entier dans l'appendice. ,

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CHARLEMAGNE

En 778, Charlemagne, mû par son ambition, plutôt que par le zèle de délivrer l'Espagne des Maures, comme on l'a voulu dire, traversa les Pyrénées (1). Hibinaxalabo, roi des Maures de Saragosse, s'étant révolté contre son. maître, Abderamen, de Cordoue, et en craignant les réprésailles, offrit à Charlemagne de se soumettre à sa puissance et à sa merci avec toute sa province, s'il lui venait en aide. Il n'en fallut pas davantage pour exciter les convoitises du grand empereur. Il savait trop bon gré à son étoile de sa bonne fortune pour la dédaigner. Le désir .de civiliser n'était pour rien dans son expédition, car quelle civilisation pouvaient attendre des Francs les Maures de Grenade, de Cordoue et de l'Alhambra (2)? Il envahit donc sans

(1) Eginhard. Anal. de gestis Caroli Magni, an. 778.

f (2) Chron. Silens, num. 18, Era 816.

rencontrer de résistance la Navarre, s'empara de Pampelune et courut jusqu'à Saragosse, non sans causer de notables dommages aux populations désolées et atterrées (1). Après la surprise du premier moment, la colère succédant à la frayeur, un cri s'éleva sur toutes les montagnes du pays basque, depuis le sommet du Jaizkibel, qui touche à l'Océan, jusqu'aux arêtes rocheuses du mont Altabiscar, qui s'en éloigne d'environ quarante lieues. Les troupes ennemies avaient soulevé la vaillance avec la poussière sur leur chemin, et lorsque Charlemagne revint de son expédition, il trouva les montagnes couvertes d'une nuée d'hommes, noire et dense, résolus à en défendre les défilés.

 Les populations d'Olearso, de Fontarabie, d'Oyarzun, de Saint-Jean-de-Luz de  Hendaye avaient couru auprès de leurs frères de Roncevaux et de toute la vallée appelée depuis ce jour la vallée de Charles, Val Carlos. Troublés dans leurs paisibles retraites, ils s'étaient levés comme un seul homme pour une lutte de géants. Un immense cri avait éveillé les échos, longtemps endormis, des montagnes escuariennes.

Et l'Etcheco Jauna s'était dressé devant sa porte.

Et prêtant l'oreille au murmure lointain qui faisait ronfler la gorge rocheuse, il avait crié : « Qui va là !

Que me veut-on? »

(1) Hist. de la Iglesia de Pamplona, par Fernandez Perez, tome 1, p. 24.

Et le chien qui dormait à ses pieds avait bondi ; et il remplisseit de ses aboiements les échos d'Altabiscar. C'est du col d'Ybaneta que le bruit se fait entendre. Il approche, en frôlant les rochers, à droite et à gauche. Ce sont des voix qui se perdent d'abord et expirent au val silencieux, puis l'on distingue le bourdonnement d'une armée qui s'avance. Les nôtres, réveillés en sursaut, y ont déjà répondu du sommet des montagnes, en soufflant dans leurs cornes de bœuf.

 Et l'Etcheco Jauna aiguise ses flèches. Ils viennent! Ils viennentl Quelle haie de lances! Comme les bannières aux mille couleurs flottent dans leurs rangs ! Des éclairs jaillissent de leurs armes Combien sont-ils? Enfant, compte-les bien! - Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze, treize, quatorze, quinze, seize, dixsept, dix-huit, dix-neuf, vingt Vingt. et des milliers d'autres encore ! Comment les compter? ce serait perdre son temps.

Debout les gars ! unissons nos bras nerveux, arrachons ces rochers, de ces hauteurs lançons les sur leurs têtes.

Écrasons-les! Tuons-les ! Et qu'avaient-ils à faire sur nos montagnes, ces hommes du Nord? Quand Dieu fait des montagnes, c'est pour qu'on ne les franchisse pas. Cependant les rochers roulent, bondissent et tombent; ils écrasent les troupes ennemies. Le sang ruisselle de toutes parts, les chairs palpitent. Oh ! combien d'os broyés ! Quelle mer de carnage ! Fuyez, fuyez, ceux à qui il reste de la force et un cheval ! Fuis, roi Carloman, avec tes plumes noires et ta cape rouge. Ton neveu, ton brave, ton cher Roland est étendu mort, là-bas. Son courage ne lui a servi de rien. Et maintenant, Eskualdunack, laissons les rochers. Descendons vite en lançant nos flèches sur ceux qui fuient. Ils fuient! Ils fuient! Qu'est devenue la haie de lances? Où sont leurs bannières aux mille couleurs qui flottaient parmi eux? Les éclairs ne jaillissent plus de leurs armes, humiliées et souillées de sang. Voyons, comptons de nouveau : vingt, dix-neuf, dix-huit, dix-sept, seize, quinze, quatorze, treize, douze, dix, huit, sept, six, cinq; quatre, trois, deux. un. Un! Il n'y en a même plus un! C'est fini ! Etcheco-Jauna, vous pouvez rentrer avec votre chien, Embrasser votre femme et vos enfants, Nettoyer vos flèches, les serrer avec votre corne de bœuf, Et ensuite vous coucher et dormir dessus. La nuit, les aigles viendront manger ces chers écrasés. Et leurs os blanchiront dans l'éternité. Seigneur d'en haut, nous vous prions à genoux, Recevez-les en grâce et pitié dans votre gloire, car encore qu'ils fussent en guerre avec nous, ils sont aussi vos enfants. Après cette rude bataille de Roncevaux et de ValCarlos, la paix régna sur les sommets du pays basque. Ce fut le seul événement qui troubla quelques jours le repos du peuple escuarien et, par conséquent, celui de Fontarabie.

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 A partir de cette époque, sous le sage gouvernement des rois de Navarre et l'égide protectrice de ses fueros et privilèges elle reprit sa vie paisible de pêche et de labour. Elle faisait de lointaines et périlleuses expéditions sur la mer à la recherche de la morue et de la baleine, comme l'indique la partie inférieure de ses armes.

Elle découvrit avec les marins de Saint-Jean-de-Luz, les îles de Bacalaos, et de retour au foyer, après avoir essuyé plus d'une tempête, assise sur ses rives enchanteresses, elle s'occupait à renouer les mailles rompues de ses filets.

 Pour en assurer la vie paisible contre les surprises ennemies, Sanche le Fort commença à la fortifier en 1194 : les murailles commencées par lui ne furent achevées que par le roi Alphonse VIII, en 1203 (1).

Tour à tour sous la couronne de Navarre et sous celle de Castille, elle fut souvent troublée par des événements de différente nature, qui tantôt la remplirent d'allégresse et de joie, et tantôt, l'accablèrent d'amertume et de tristesse.

 Un jour, en 1412, comme elle s'occupait aux semailles de maïs dans ses champs, et à la pêche dans son océan bleu, elle fut envahie par les troupes de la Navarre unies à celles de France sous le commandement d'Aman Labrit, livrée au pillage et aux flammes qui la dévorèrent presque en entier.

Un second incendie, survenu en 1472, acheva ce qu'avait épargné le premier. Il ne resta que neuf maisons debout sur toutes les ruines fumantes et amoncelées (2). Quelques années à peine écoulées, en 1488, Alain d'Albret y assemblait quatre mille hommes d'élite, que le roi Ferdinand d'Aragon avait mis à sa disposition pour aller combattre le duc d'Orléans.

C'est de Fontarabie qu'il prit voile pour les côtes normandes après avoir vendu sa vaisselle d'argent (3).

(1) Garibai, tome III, lib. XXIV, cap. xv, fol. 164, année 1567.

— Hisloria de la Universidad de Irun, por Francisco Gaiuza, cap. XVII, p. 82, an. 1738.

(2) Gorosabel, Diccionario historial, p. 168. — O'Reilly. Sitio de Fuenterrabia. — Moret.

(3) Monlezun, Histoire de la Gascogne, tome V.

 

l'indépendance du pays basque menacée par l'Espagne

 

A cette période d'agitation succéda une période de paix qui alla jusqu'à l'année 1521. On se trompe gravement lorsqu'on affirme que la guerre lui vint alors de la France ; la guerre et le siège de 1521 ne furent portés à Fontarabie que par les Navarrais, car il s'agissait de l'indépendance du royaume de Navarre, et, par conséquent, de l'indépendance du pays basque menacée par l'Espagne (1).

 Les Français, dans la circonstance, ne furent que les alliés des Basques navarrais qui voulaient venger la félonie de CharlesQuint, qui après avoir promis à leur roi Jean d'Albret de le rétablir sur le trône de Pampelune dont il avait été injustement dépouillé par Ferdinand, roi d'Espagne, se rit et se joua de ses serments et du traité de Noyon, et s'opposa aux prétentions de la Navarre soutenue par François Ier.

C'est Charles-Quint qui acheva le royaume de Navarre tout en promettant de le reconstituer (2).

 Aussi, les Basques le considérèrent comme un traître et un félon. L'astucieux empereur eut beau s'entourer d'un médecin basque, et des conseils d'un confesseur basque, il eut beau apprendre la langue des vieux Cantabres et s'entretenir dans cette langue avec eux pour se rendre populaire, jamais il ne perdit la défiance et le mépris dans lequel le tenaient les Navarrais. Si bien qu'un jour, comme il cheminait sur la montagne, il reçut une franche leçon d'un muletier qui poussait devant lui ses mules chargées de

(1) MOlllezun, Histoire de la Gascogne, tome V.

(2) Gorosabel. Diccionario Historial, 178. — Moret. — Gainza.

froment. - Muletier, lui dit l'empereur, d'où viens-tu?

Mandozaïa nondic zatoz? — De la Navarre, Nafarrotic.

—11 y a en Navarre beaucoup de froment? — Oui, seigneur, beaucoup. — Nafarroan gari asco. — Bai jauna asco. En Navarre beaucoup de froment, mais, pas du tout pour moi. — Seigneur, vous l'avez dit, pas du tout pour vous. Nafarroan gari asco, batere, batere, ez neretako. - Jauna batere zuretako (1).

FRANCOIS 1er

C'est sous les murs de Fontarabie, sur la Bidassoa, en face du château de Charles-Quint qui la domine que se fit l'échange entre François Ier et ses deux fils, le Dauphin et le duc d'Orléans, livrés en otage (2).

François Iers'était battu avec une telle vaillance à Pavie qu'il avait tué de sa propre main sept soldats ennemis.

Le soir venu, comme il s'aventurait trop loin dans l'ardeur du combat, un arquebusier lui tua son cheval, et dans sa chute il se trouva en face d'un Basque d'Hernani, du nom de Jean Urbieta, que cette circonstance a rendu célèbre.

 Le brave soldat guipuzcoan, frappé de sa distinction, l'arrêta en lui mettant la pointe de son épée sur le flanc, à l'endroit laissé découvert par son armure. « Rendez-vous, lui dit-il. - Je suis le roi, répondit François Ier, et je me rends à l'empereur. » Urbieta le comprit, mais voilà qu'au moment où il était tout entier à la joie de sa royale capture, il aperçoit le porte-étendard de sa

(1) Lope de Isasti, ano 1625, lib. I, cap. XIII, 13, p. 168.

(2) Lope de Isasti, aiio 1625, lib. IV, cap. VIII, 12, p. 529. —

Sandoval, Historia de Carlos V, tomo I, lib. XII, 31.

compagnie qui se débattait parmi les fantassins français-. Aussitôt il s'écria en toute hâte : « Si vous êtes le roi, quelle preuve m'en donnez-vous? » Pour toute réponse François Ier souleva son amulette, découvrit son visage, lui montra sa bouche édentée dans sa partie supérieure, avec ces mots.: « A ceci vous me reconnaîtrez.— Bien, » fit Urbieta, et, sans s'attarder davantage aux gages et aux questions, sur la simple foi d'une parole du vaillant roi, il courut défendre son drapeau menacé et le sauva. Sur ces entrefaites, un autre homme de guerre, Diego de Avila, rencontre François Ier ; le voyant de bonne mise et de figure avenante, il le pria de se rendre. « Je suis déjà rendu à l'empereur, lui dit le royal prisonnier. — Et quel gage en avez-vous donné? — Aucun. — Mais il en faut un. — Voici mon épée, » et il la remit toute sanglante au soldat d'Avila moins confiant que le Basque Urbieta (1).

Nul n'ignore les souffrances que dut endurer à Madrid le roi, dont l'élégance et la grâce égalaient la bravoure. Il y faillit mourir et il y serait mort sans les soins de Marguerite, sa sœur, accourue auprès de lui. L'empereur fut aussi brutal que félon avec un prince qui était la droiture et la délicatesse mêmes et qui avait été prisonnier de sa parole avant de l'être de son. rival. Sa captivité ne prit fin qu'à des conditions très onéreuses, et ses deux fils en furent le gage.

(1) Sandoval, Historia de Carlos, tomo I, lib. XII, 31.

(2) Monlezun, Histoire de la Gascogne, tome V.

 Vingt-deux mulets chargés d'or et d'argent traversèrent à gué la Bidassoa et se rendirent au château - de Fontarabie; c'était le prix de la rançon. Dans le  même. temps deux barques s'avançaient de l'une l’autre rive : l'une portait les deux fils de France, conduits par Lautrec à la tête de huit gentilshommes ? armés seulement d'une épée : l'autre, le roi avec Lannoi, vice-roi de Naples, et huit gentilshommes I" espagnols.

 Au milieu de la rivière les deux barques  royales se rencontrèrent, sans qu'on permît au père d'embrasser ses enfants. Les regards échangés en cette cruelle circonstance se dirent tout, et je laisse à penser quel fut leur langage. Je laisse aussi à penser quels purent être les sentiments des populations de la frontière assemblées en foule, et de quel œil se ïls regardèrent les bateliers, et de quelles langues ils le traitèrent en face d'un spectacle qui provoquait la pitié d'une part et l'indignation de l'autre. Le prince le plus chevaleresque et le plus loyal s'était trouvé aux prises avec la fourberie et la bassesse les plus révoltantes. Jetons un voile sur ce tableau, et arrêtons nos regards sur une scène plus digne de deux grands peuples.

Passage des rois princes et princesses

CHARLES IX

- Le 12 juin 1564, Charles IX, petit-fils de François Ier, vint voir sa sœur Elisabeth, devenue reine d'Espagne - par son mariage avec Philippe II.

 Sa marche ne ressemble point à celle de son malheureux grand-père : elle fut joyeuse et triomphale.

 Le fils de CharlesQuint, ayant pour femme la petite-fille de François Ier, devait faire oublier les rigueurs de son père.

 Elisabeth s'avança au-devant de son frère, accompagnée des trois évêques de Pampelune, de Calahorra et d'Orihuela, et du duc d'Albe, confident et ministre de Philippe II

. Charles IX, de son côté acclamé partout, arriva à Saint-Jean-de-Luz avec la reine-mère Catherine de Médicis. On leur fit grand accueil et belle fête.

Saint-Jean-de-Luz, tout en festons et guirlandes, se fit remarquer par son entrain. Une goëlette, à laquelle on donna le nom de Caroline, y fut lancée en l'honneur du roi. Sur le lieu même qui avait été le théâtre de l'humiliation, la gloire et la grandeur se donnaient rendez-vous, sous les yeux de deux peuples accourus de toutes parts et qui avaient envahi les monts, les collines et toutes les hauteurs d'alentour.La vallée de la Bidassoa, sillonnée dans tous les sens par la cavalerie et l'infanterie de la France et de l'Espagne, était comme une immense arène dont les montagnes, les coteaux, les falaises formaient les tribune

. Fontarabie, qui avance sur la rivière et la force à un contour, semblait en être la loge principale où se pressaient en curieux tous les grands d'Espagne. Les barques richement pavoisées et couvertes de fleurs attendaient, frémissantes, les hôtes royaux qui devaient s'asseoir en elles sous les dais de brocart d'or qui reluisaient au soleil éblouissant du mois de juin.

Tout à coup une longue et joyeuse clameur fait retentir la vallée : c'est Élisabeth qui s'avance sur le môle de Fontarabie, suivie du duc d'Albe, des prélats'et des dames de la cour.

Catherine de Médicis, impatiente d'embrasser sa fille, apparaît sur la rive espagnole et l'entraîne sur la barque qui la doit conduire vers son frère.

 Charles IX était déjà au milieu de la rivière, attendant sa sœur.

Et les cloches des églises de Fontarabie et d'Irun faisaient 'belle volée; tambours, trompettes, hautbois s'y joignirent en grande mélodie; des acclamations partirent- de toutes parts. Et au milieu de tout ce concert d'enthousiasme, les deux barques d'or se rencontrèrent, et le roi de France embrassa la reine d'Espagne, sa sœur, sur les mêmes flots où leur grand-père avait passé sans pouvoir embrasser ses fils.

 Il était midi, la chaleur était accablante, les soldats étouffaient sous les armes. Sous une feuillée touffue, couverte de roses et de lis entrelacés, qui donnait l'illusion d'un palais de verdure et de fleurs dont le parfum embaumait la rive française, une table était dressée où la famille royale réunie, entourée des grands de l'un et l'autre peuple, fit une riche et fraîche collation.

Après le repas, Charles IX ayant déposé sa sœur en grand honneur sur une belle haquenée blanche dont il lui avait fait présent, ils partirent en magnifique cortège pour Saint-Jean-de-Luz où ils passèrent la nuit. Le lendemain, le cortège reprit le chemin de Bayonne, où le roi s'était rendu la veille. Un palais de planches, dressé près de l'évêché, attendait Élisabeth et sa cour, mais le cortège grossit tellement et de tant de gens d'importance s'emplit, qu'à neuf heures du soir la reine et sa mère n'avaient pas encore atteint les portes de la ville.

 Il y eut dix jours de fêtes pendant lesquels Charles IX défraya généreusement les seigneurs espagnols qui accompagnaient sa sœur. Le 23 juin, il s'embarqua pour aller dîner à l'ile d'Aigueman où l'avaient précédé sa mère et sa sœur. « Pour cette cause la royne y fit faire une belle feuillée qui coûta un grand denier et un festin ou souper auquel les grands seigneurs et dames portaient la viande et estaient habillés en bergers et bergères. Puis après souper qui estait vigile de saint Jean-Baptiste, s'embarquèrent pour aller voir le plaisir du feu de Jouannie qui fut magnifiquement fait au milieu du fleuve du Gave. Il y avait tout du long de ladite rivière, des baleines, dauphins, tortues et sirènes toutes contrefaites en artifice de feu qui fut un grand plaisir qu'il était bien deux heures après minuit quand ils furent retirés en leur logis de Bayonne. »

Le jour de la Pentecôte, pour donner à la religion sa part de solennité et de joie communes, devant une multitude incroyable d'Espagnols assemblés en la cathédrale de Bayonne, le roi toucha des écrouelles.

Le 2 juillet enfin, la fête, s'acheminant vers son départ, se porta à Saint-Jean-de-Luz. Le roi y passa huit jours pendant lesquels « print plaisir à se faire pourmener à la grande mer avec des barques et à voir danser les filles à la mode basque qui sont tondues, celles qui ne sont pas mariées, et ont toutes chacune un tambourin fait en manière de crible, auxquels il y a force sonnettes et dansent une danse qu'ils appellent la canadelle et l'autre bendel. »

Après la danse de Saint-Jean-de-Luz, la Bidassoa revit le cortège royal éblouir encore ses flots. Charles IX et sa sœur s'embrassèrent en grandes larmes, car ce fut pour la dernière fois.

Catherine de Médicis, en mère que la séparation retient, suivit sa fille jusqu'à Irun, pour être plus longtemps avec elle, puis, le cœur tout gros de s'en éloigner, elle courut à Saint-Jean-de-Luz et trouva consolation auprès du roi son fils de l'absence de sa fille.

Cinquante années s'écoulèrent durant lesquelles Fontarabie et la Bidassoa vécurent du souvenir de ces journées à jamais mémorables.

1615---  Elisabeth  sœur d’Henri IV et le Prince des Asturies

 Aucun événement de si riche nature ne vint réveiller les paisibles échos de leurs montagnes, lorsque le 4 novembre 1615 une autre Elisabeth, sœur d'Henri IV, s'avança d'un côté pour aller épouser le prince des Asturies, tandis qu'Anne d'Autriche, fille du roi d'Espagne Philippe III, arrivait de l'autre pour devenir la femme de Louis XIII.

Ce fut encore un échange entre les deux princesses bien différent de celui de François Ier et de ses deux fils. Cette fois encore la rencontre fut belle; elle se fit avec une pompe et une allégresse indicibles.

 Tandis qu'Elisabeth de Béarn venait à Saint-Jean-deLuz, Anne d'Autriche, accompagnée du roi son père, descendait au palais de Charles-Quint à Fontarabie.

Malgré le temps sombre que novembre porte avec lui, toute la frontière était en grande liesse : les chemins et les avenues par où la reine devait passer étaient ornés de verdure; une jonchée de buis les couvrait.

Fontarabie surtout, où le roi et la reine devaient séjourner, avait revêtu ses beaux atours. Sa porte d'entrée, convertie en arc de triomphe où l'éclat de l'or et de l'argent animait les rayons pâles du soleil, était surmontée de faisceaux militaires, et tous les ordres de la chevalerie et de la noblesse attendaient à droite et à gauche l'arrivée du cortège royal.

 L'alcade, le bâton du commandement et de l'indépendance à la main, se tenait devant avec les clefs de la ville et les autres membres de l'ayuntamiento. La rue principale formait jusqu'à l'église une voûte de pierreries, de riches étoffes et de verdure. De chaque balcon tombaient des draperies de velours aux armes de la ville brodées d'or. Le sol disparaissait sous la jonchée et sous les linges blancs qu'on y avait répandus. Le palais de Charles-Quint était pavoisé ; les drapeaux des deux royaumes y flottaient au vent et à travers les créneaux qui le couronnent, les canons avançaient leurs gueules et mêlaient leurs voix à celle des cloches et de la musique.

 La princesse Élisabeth était déjà sur la Bidassoa dans un bateau richement vêtu et au pavillon français. A côté de la sœur d'Henri IV étaient assis le duc de Guise, le duc d'Uzès, le duc d'Elbœuf et le maréchal de Brissac. La duchesse de Nevers et les comtesses de Lauzun et de Guiche l'accompagnaient.

 L'infante d'Espagne quitta le môle de Fontarabie et s'avança sur la barque royale vers le milieu de la rivière et lorsque les deux princesses s'embrassèrent à leur rencontre, une décharge d'artillerie se fit entendre de tous les forts et de tous les sommets à la fois.

 La foule tressaillit sur les hauteurs qu'elle occupait et acclama dans le baiser de ces deux princesses le baiser de deux peuples trop longtemps divisés.

Toutefois ce ne fut encore là qu'une ébauche de la réconciliation définitive et de la grande fête, car quelques années plus tard, la guerre devait troubler les relations d'amitié que des gages aussi beaux semblaient devoir immortaliser. La guerre éclata en 1635, puis vint le siège avec son noir cortège.   

 

  L’union la plus solenelle, la plus éclatante, fut célébrée avec des réjouissances inouïes quarante-cinq ans plus tard, le 6 juin 1660. Philippe IV, fils de Philippe III et frère d'Anne d'Autriche, se trouvait avec sa fille Marie-Thérèse au palais de Fontarabie.

Il y venait pour la donner en épouse à son auguste neveu Louis XIV.

 Louis XIV, de son côté, à peine âgé de vingt ans, s'approchait, accompagné de sa mère, au devant de sa cousine germaine qui allait devenir sa femme. Cette fois, les barques pavoisées sillonnaient la Bidassoa, portant, non le royal cortège, mais la foule des grands et des petits. Chaque batelier avait, pour cette circonstance, orné, nettoyé, habillé sa barque de fleurs et de festons de verdure, pour y convier les amis et les curieux venus de loin. Les eaux disparaissaient sous les barques innombrables, chargées de princes, de ducs et de duchesses. Un magnifique pont de bateaux couvert de draperies d'or et aux armes de France et d'Espagne, unissait les deux rives à l'île des Faisans, et sur ce pont deux haies de mousquetaires et de soldats faisaient briller leurs armes au soleil de juin.

 Louis XIV et Philippe IV arrivèrent en même temps sur le pont et s'avancèrent l'un vers l'autre, dès leur entrée dans l'île; Louis XIV surtout, avec son maintien digne sans affectation, sa démarche élégante et assurée, son visage expressif, illuminé de deux yeux qui lançaient des éclairs et encadré d'une chevelure bouclée qui tombait sur ses épaules, paraissait comme l'image la plus sensible, l'incarnation même de la majesté royale.

 Philippe IV disparaissait devant lui, mais, dès que le jeune et grand roi aperçut son oncle dans son humble présentation, il s'empressa auprès de lui, s'inclina, lui fit mille grâces simples et charmantes et, avec cet art aimable et cette distinction dont il relevait tous ceux qui l'approchaient, il le prit par le bras, et l'entraîna sous un dais de velours à franges d'or qu'on avait dressé parmi la verdure au milieu de l'île, le fit asseoir sur un siège ; et ses prévenances filiales firent tant et si bien que sa grandeur s'effaça en bonté pour rehausser celle du roi d'Espagne, et lui rendre le rang d'égalité que lui voulait l'amitié. Les témoignages échangés d'affection et de paix émurent les grands des deux cours, au point d'en arracher les larmes.

 Parmi les effusions vives de l'heureuse rencontre, on ne pouvait distinguer lequel des deux était le plus grand. Philippe IV se retira de l'entrevue qu'il avait eue avec son neveu dans le dernier contentement. Le jeune roi avait ensoleillé de sa gloire et de ses charmants attraits le vieux monarque espagnol. Il en fut enivré tout le jour, et quand le lendemain il revint de Fontarabie dans l'île des Faisans avec l'infante, sa  fille, en revoyant Louis XIV accompagné

de sa mère, il complimenta longuement Anne d'Autriche, qui était sa sœur, sur les charmes et l'intelligence de son royal neveu ; il témoigna hautement combien il était heureux de donner sa fille à un gendre aussi accompli, de la donner à la maternelle sollicitude de sa tante.

 Le mariage de Marie-Thérèse par procuration avait été célébré la veille dans l'église de - Fontarabie. Toutes les armes y avaient été représentées, tous les rangs de la noblesse et du clergé avaient empli les trois nefs, et les rues pavoisées, couvertes de fleurs. Sous les arcades de feuillage et de guirlandes touffues d'où s'exhalaient les plus douces senteurs, le flot de toutes les grandeurs humaines avait coulé en murmure joyeux. Aujourd'hui la foule - s'est portée sur l'île des Faisans, où les deux monarques étaient réunis.

Chacun tenait dans sa main son bouquet de roses et de lis. Sur les deux rives, les armées des deux royaumes étaient en présence comme pour une bataille rangée. Les mousquets se répondaient comme dans le champ de bataille, et répandaient leur poudre en fête et réjouissance, comme pour témoigner qu'ils ne devaient plus servir à la guerre. L'immense concours du peuple poussait des cris d'allégresse des sommets des coteaux et des collines d'alentour : « Vive le grand roi 1 Vive la jeune reine ! Vive Philippe IV ! A bas les Pyrénées! Vive la France ! Vive l'Espagne.» Tandis que toutes ces manifestations enthousiastes éclatent de toutes parts, montent de la rive, descendent des montagnes, s'épandent dans la vallée, Philippe IV embrasse sa fille en pleurant, la remet à Louis XIV, la confie aux soins de sa sœur Anne d'Autriche, et la paix des Pyrénées est conclue.

Deux jours après, le 9 juin 1660, Louis XIV ratifia son mariage déjà célébré par procuration et épousa Marie-Thérèse en personne dans l'église de Saint-Jean-de-Luz. La rue qui allait de la maison Lohobiague où il était descendu, et qu'on a appelé depuis le château Louis XIV, était tendue de riches tapisseries et d'arceaux de fleurs. Les régiments des gardes françaises, les suisses et les deux compagnies de gentilshommes au bec de corbin formaient la haie royale. Les nobles et les grands de la cour défilent deux par deux suivant leurs titres, puis vient le prince de Conti, puis le cardinal Mazarin en rochet et camail. En ce moment, les hérauts sonnent du cor et annoncent le roi. Aussitôt, le jeune et beau mo- narque apparaît en habit noir, dans un magnifique manteau brodé d'or, entre deux huissiers de sa chambre tenant leurs masses d'argent. La jeune reine arrive de son côté sur un pont de fleurs qu'on avait dressé depuis le château, connu aujourd'hui sous le nom de château de l'infante, jusqu'au point de jonction du cortège royal. Elle était conduite par le duc d'Orléans : elle s'avançait dans tout l'éclat de son jeune âge et de ses beaux atours. Elle était vêtue d'une robe de satin blanc broché d'or. Un manteau de velours violet sejmé de fleurs de lis couvrait ses épaules, et trois princesse du sang en tenaient les franges traînantes de distance en distance. La couronne royale, sertie de diamants, éclatait comme un soleil sur-son front. La reine-mère la suivait en mante noire. Jean d'Olce, évêque de Bayonne, en habits pontificaux, reçut les augustes époux à la porte de l'église, qui, suivant une coutume ancienne, a été fermée et murée immédiatement après le passage du roi, pour n'y laisser passer aucune autre grandeur. Le prélat conduisit le roi et la reine sur une estrade de velours violet semée de fleurs de lis et surmontée d'un dais pareil, tandis qu'Anne d'Autriche alla s'agenouiller sur une estrade séparée tendue de velours noir. En souvenir du Môrganeguiba des anciens Franks, l'évêque présenta au roi, dans un plat de vermeil, l'anneau d'alliance et les douze pièces d'or, puis incontinent il bénit le mariage et célébra la messe. Mazarin, faisant fonction de grand aumônier, porta l'instrument de paix à baiser au roi, à la reine et à la reine-mère. La cérémonie fut empreinte de toute cette grandeur, cette noblesse que la royauté ajoute toujours aux devoirs rendus à la divinité. L'alliance entre les grandeurs du ciel et celles de la terre relève l'éclat des pompes religieuses et les ennoblit. C'est fini maintenant ; le fils de l'arrière-petite-fille de Charles- Quint a épousé la fille de l'arrière-petit-fils de Charles-Quint.

Louis XIV ne voulut point d'autre fête, ni de festin ; il soupa en famille, avec la reine son épouse, la reine sa mère, l'une fille et l'autre sœur du roi d'Espagne, et le duc d'Orléans son frère. Il passa six jours dans les douceurs de la vie intime à Saint-Jean-deLuz dans ce même château de Lohobiague, puis il parcourut son royaume, en fit les honneurs à sa jeune épouse.

Toutes ces magnificences ne firent point oublier à Fontarabie ce qu'elle avait souffert, pendant les quatre sièges qu'elle soutint jusqu'en 1638. D'autres guerres qui surprirent sa vaillance vinrent encore troubler son repos, quelques jours bercé par des chants de fête. Elles ont été compendieusement racontées par des historiens espagnols (1). Il est à regretter que des chercheurs à la main peu discrète aient dévalisé sans scrupule les archives de la ville pour soustraire à l'admiration des siècles bien des

(1) Padre Moret, Sitio de Fuentermbia. — O'Reilly, Sitio de Fuenterrabia.

F actes dignes de la postérité. Les malheurs et les  luttes perpétuelles aigrissent les caractères, dévelopent la sensibilité. A partir de cette époque, Fontarabie perdit ses habitudes de paix ; sa vie fut désormais troublée. Elle se tint en garde contre les : moindres bruits de la frontière comme une sentinelle aux aguets, dont la bonne foi a été souvent r surprise ; elle voyait des ennemis partout et tirait parfois sur des fantômes qu'elle prenait pour des adversaires vivants.

A peine en possession de ses droits de cité et des - titres de noblesse si chèrement conquis, Fontarabie ne voulut plus accepter aucune dépendance ; les juntes générales et particulières de la province n'eurent plus d'autorité sur elle, elle- portait son conseil en elle-même, et n'en supportait point d'autre. Enorgueillie par ses luttes et son triomphe, elle se plaça au-dessus des privilèges et voulut avoir le premier rang sur les autres villes. L'accoutumance des combats lui avait fait une âme guerrière ; aussi ne cherchait-elle en toute occurrence que nouveaux prétextes à querelles et à batailles. Les autres villages et villes de Lezo, Irun, Pasaje, qui l'avaient aidée à la résistance comme aussi à la victoire, n'acceptaient point cette maîtrise et prédominance ; ils voulaient leur part à l'honneur comme ils l'avaient eue à la peine. Les choses allèrent à telle extrême de prétention d'une part et de dispute de l'autre qu'on en faillit souvent venir aux mains et que Fontarabie se sépara du reste de la province du Guipuzcoa, car elle ne voulait assister à aucune junte, ni payer aucune charge, de celles-là mêmes qui lui incombaient. La rupture plénière des relations de la ville révoltée avec le reste de l'Hermandad eut lieu à la junte générale tenue à Tolosa le mois d'avril 1651. Les termes de la rupture furent sévères ; la province du Guipuzcoa jugeait et flétrissait en toute rigueur sa fille vaillante, mais infidèle et farouche. Fontarabie fut donc séparée désormais de la fraternité provinciale et considérée comme une étrangère dans la patrie commune, et, pour la blesser plus profondément dans sa fierté et lui faire sentir davantage l'ingratitude de sa conduite, on admit sa rivale Irun à sa place dans la junte.

Quinze ans s'écoulèrent dans cette bouderie emplie de colères et de haine, de menaces et de querelles continuelles. Pendant cette période d'isolement, la Navarre, qui n'a aucun port sur la mer, voulut s'avantager de celui de Fontarabie, et dans cette pensée, elle lui fit les avances les plus captieuses, pour qu'elle s'incorporât à son Hermandad, et consa-

crât par un traité sa nouvelle alliance. De son côté, la junte de la Navarre s'engageait à relever la ville, à y construire un port digne de son incomparable situation, et à lui rendre son ancienne splendeur. Une commission envoyée de Pampelune vint élaborer, sur place, les projets et les plans, arrêtés par la junte, mais l'entente ne put se faire, et en 1666, Fontarabie, lasse de son isolement, se désista de ses prétentions et revint à sa province naturelle.

Quelques années s'écoulèrent dans la paix, lorsque en 1693 un incident de nouvelle nature mit le feu aux

petites rancunes qui couvaient entre les deux sœurs jumelles de la frontière, Irun et Fontarabie; celle-ci, du reste, voyait d'un œil jaloux la place qu'Irun avait prise dans la junte à la faveur de ses dissidences avec la province : elle l'accusait souvent d'avoir fomenté et entretenu la querelle pour en tirer profit elle-même. « -C'est à cela que tu voulais en venir, scélérate ; tu convoitais ma représentation et ma prédominance, lui disait-elle à la moindre rencontre.

—Ce n'est pas vrai, répondait Irun, je n'ai pris que ce que ton mauvais caractère t'a fait perdre. Or bien, vivons chacune chez soi, car de se voir allume la dispute. Bonsoir. » On était de part et d'autre dans cet état d'esprit, lorsque l'alcade de Sacas, espèce d'officier chargé de percevoir les droits de la province, fit dénoncer et arrêter par ses gardes une certaine somme d'argent sur le pont Mendelo. Cette somme appartenait à Fontarabie. Il n'en fallut pas davantage pour remettre tout en question et raviver les furies impatientes du réveil. Les alcades de Fontarabie, accompagnés de seize hommes de la ville, bien résolus, se rendirent aussitôt à la douane d'Iran; saisirent l'alcade de Sacas dans son lit, et sans lui laisser même le temps de s'habiller, ils l'emmenèrent prisonnier au conseil de la ville. Là, comme en un tribunal, ils le jugèrent incontinent comme coupable d'avoir fait prendre l'argent de la ville et ne le relâchèrent qu'après s'être bien assuré de son innocence et peut-être aussi par crainte des représailles. L'alcade de Sacas, qui avait fort sur le cœur le réveil désagréable du matin et sa comparution en chemise devant le conseil, ne se tint pas pour satisfait ; le premier usage qu'il fit de sa liberté fut de courir à Saint-Sébastien et de se plaindre à grands cris de l'odieuse conduite de Fontarabie à l'égard d'un officier de la province. La province, à son tour, prenant l'outrage à son compte, fit une enquête dont les conclusions furent de châtier en leur personne trois habitants de la ville insoumise. A cette fin, elle manda un courrier pour les prier de comparaître à ses assises. Mais ceux-ci, non seulement refusèrent de se présenter, mais comble d'audace, ils s'emparèrent du mandataire de la province, lui arrachèrent la citation dont il était porteur et le jetèrent en prison. Ils envenimèrent le tout d'une lettre d'injures adressée aux représentants de la junte qui l'avait envoyée. La chose prit un tel caractère de gravité, qu'il fallut en référer au conseil royal. Le roi exigea la mise en liberté immédiate du mandataire captif, convoqua les deux alcades de la ville et en exigea satisfaction pour la province offensée. Ainsi finit la querelle.

Les fureurs étant au comble, la noise apaisée d'une part ne fit que reprendre de l'autre. Après : Irun, ce fut le tour d'Hendaye; la rivale d'en face sur  l'autre frontière. Souvent déjà, depuis l'année 1510, Hendaye et Fontarabie s'étaient querellées et battues, et la querelle avait eu pour conclusion une barque brûlée sur la grève et quelques hommes assommés. Que faire entre voisins, si ce n'est allumer la dispute? car la dispute est un stimulant contre l'ennui, elle accourcit et agrémente la monotonie de la paix et du bon voisinage. Tantôt c'est pour une chose, tantôt pour une autre : quelquefois on est d'accord sur le fond et, sur le que si, que non des paroles, on en vient aux mains. Hendaye et Fontarabie se disputent les eaux de la Bidassoa et ses saumons zébrés, et ses aloses et ses truites d'argent, et les passagers et les touristes. Survient-il d'aventure un personnage de rang et de marque, aussitôt les bateliers, rames en l'air, s'arrachent l'honneur de le porter. Si ce sont les bateliers d'Hendaye qui l'emportent, les bateliers de Fontarabie sont en furie, et réciproquement. Ne pouvant contenir leur humeur, ils accompagnent la barque fortunée qui porte le seigneur en chantant aux oreilles des rameurs, dans la verte langue des Cantabres, la litanie des reproches et des injures. — C'est à moi qu'il avait fait signe tout d'abord et tu me l'as ravi. — Ce n'est pas vrai, c'est à moi qu'il a parlé. — Comment le sais-tu?

puisque tu n'entends pas sa langue ! — Je te dis que je l'ai fort bien compris, et que c'est moi qu'il voulait. — Ce n'est pas vrai ! — Oui, c'est vrai ! — Tu en - as menti par la gorge ! — Et toi par le ventre ! — Du reste, je le connaissais avant de le voir. — Où donc l'as-tu connu ? — Mon père avait été au service de sa mère. — Quelle audace ! — Dis donc, depuis quand épouses-tu les reines, fils de poissard?— Tais-toi, fils de cascarot ! — Cascarot toi-même. — Voyez-le, avec sa figure de marsouin ! — Voyez-le, avec son museau de singe ! — Il couche avec les reines ! Ah !

ah! ah,! — Va-t'en! va-t'en! Reçois l'aumône de la pitié ! - Je t'invite à boire un coup pour laver ton gosier des injures dont tu l'as sali! — Attends, attends! nous réglerons nos comptes tout à l'heure. —

En effet, ils règlent leurs comptes à la descente du personnage sur la rive. Tant qu'il est sur la rive, les rames se contentent de battre les flots, et la cantilène des menaces et des injures de bercer ses oreilles distraites par le beau spectacle qui ravit ses yeux ; mais, à peine a-t-il gagné le bord, les rames sortent des flots et se tournent en armes d'attaque et de défense entre les champions des deux rives.

Il en fut ainsi en 1Gi 7, après la traversée mémorable-de l'infante Anne de France et de la princesse Isabelle. Mais plus tard, en 1679, lors du passage de la reine Marie-Louise de Bourbon, la querelle entre Hendaye et Fontarabie faillit allumer la guerre entre la France et l'Espagne. Les gens d'Hendaye se plaignirent fort des coups reçus et rendus, et comme la diplomatie se trouvait sur la barque, leurs plaintes devinrent nationales. Les gens de Fontarabie, ô crime impardonnable ! avaient brûlé la barque d'excellence qui portait les domestiques de l'entourage du prince d'Ancourt. Le drapeau blanc fleurdelisé avait été outragé dans la dispute. Les troupes françaises marchaient déjà vers la frontière : quatre frégates occupaient le port de Fontarabie et s'y exerçaient aux représailles, s'amusaient à couler les barques de la ville qui voulaient sortir et celles qui revenaient de la pêche. La situation devenait de plus en plus grave et menaçante. Pour conjurer les malheurs qu'elle semblait annoncer, la junte générale se réunit à Saint-Sébastien sur l'ordre du roi : elle nomma D. Martin Antonio de Barrutia, natif de Mondragon, juge dans la cause pendante, avec mission de faire donner à la France toutes les satisfactions qu'elle réclamait, d'arrêter les coupables et de les conduire à Saint-Sébastien. De Barrutia partit en courrier avec son assesseur, son secrétaire et ses alguazils pour Fontarabie. Mais voilà qu'arrivé au couvent des capucins, il fut arrêté par le père gardien et un des prédicateurs, qui l'engagèrent à renoncer à la mission conciliatrice dont la junte l'avait chargé. La ville entière était, en effet, sous les armes, résolue à s'en servir contre les envoyés de la province s'ils tentaient d'y pratiquer une enquête pour éclairer la situation et de découvrir les fauteurs de la discorde. Sa résolution n'allait à rien moins qu'à tuer au besoin de Barrutia et ceux qui le suivaient. Dans ce péril extrême, le juge de Mondragon crut plus sage d'attendre que de passer outre. Cependant, ne voulant pas quitter la partie sans rien faire, il pria le prédicateur du couvent, homme de savoir et de discours, de se rendre auprès des alcades de Fontarabie. Il pensait que son autorité, ses manières accortes et son bien dire les amèneraient à composition et l'aideraient à poursuivre son mandat.

Mal lui en prit, car les prêtres de la ville vinrent incontinent à sa rencontre et l'obligèrent à retourner à sa cellule Gros-Jean comme devant. Force fut donc à de Barrutia et à sa suite de rentrer à Saint-Sébastien et de raconter à la junte, qui se tenait en permanence, l'inutilité de toutes ses tentatives pour la paix.

De plus, Fontarabie déclara que ses députés, empêchés, ne pouvaient la représenter à la junte. Alors la junte lui manda un courrier, la priant de vouloir bien nommer d'autres députés non empêchés avec lesquels on pût parlementer et s'entendre. A peine arrivé sur les terres de Fontarabie, ce courrier fut arrêté à son tour par huit membres du clergé armés d'escopettes qui lui parurent plus longues que des piques. Ils l'interrogèrent sur ce qu'il était, sur ce qu'il avait, sur ce qu'il voulait ; puis, lui ayant pris le pli dont il était porteur, ils le renvoyèrent avec ces mots : « Va dire à ceux dont tu es le mandataire que Fontarabie n'a plus d'ordre à recevoir du Guipuzcoa. » En entendant cette réponse, la junte décréta, le 21 mai 1680, que, désireuse de la paix et de la tranquillité publiques, et ne pouvant appliquer en toute sa rigueur la loi forale contre les insurgés, Fontarabie était exclue pour toujours de l'Hermandad. Cela fait, elle soumit sa résolution au Conseil du roi pour qu'elle en reçût l'approbation. Le roi fit - observer à la junte qu'encore que Fontarabie eût des torts considérables, sa valeur les couvrait et lui méritait des égards au-dessus de ses fautes, que la province devait se rappeler son passé et savoir élever son indulgence, à l'égard de la ville révoltée, à la hauteur de son héroïsme. Cette lettre royale mit le baume dans l'âme aigrie de la farouche insoumise.

Une nouvelle junte particulière se réunit dans l'ermitage de Olas afin de reprendre Fontarabie au sein de la fraternité provinciale, mais celle-ci se tint sur ses défiances et ses réserves pendant toute la durée de son procès au conseil royal avec elle. Ce ne fut que le 3 octobre 1680 que l'accord se fit entre le Guipuzcoa et sa farouche fille de la frontière, que le décret du 21 mai l'excluant de son sein fut rapporté et qu'elle entra dans la vie commune et normale.

A toutes ces luttes intestines et extérieures succéda une paix qui dura près de trente ans. Assiégée de nouveau en mai 1719 par le duc de Berwick, elle se rendit le 16 juin (1). Elle fut envahie et saccagée une dernière fois par les Français, au mois de juillet 1794.

La fureur destructive des soldats de la Révolution détruisit tous les forts et les défenses qui lui res-

(1) Gorosabel. Diccionario Historial, p. 174.

taient, à l'exception des forts de la Reine, de SaintNicolas, de Leiva et de la Madeleine (1). Napoléon, à son tour, l'occupa sans coup férir et, depuis cette époque, Fontarabie la grande, la noble, la loyale, la farouche, a repris sa vie paisible de pêche et de labour. Que le ciel la lui conserve longtemps, pour la sécurité et le bonheur de ses fils et l'agrément des voyageurs amis qui viennent chercher dans son doux climat, son Océan bleu, son ciel d'azur et ses superbes montagnes, la solitude douce au penseur, la paix chère à tout le monde !

(1)   Gorosabel. Diccionario Historial, p. 115.

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DEUXIEME PARTIE

CHAPITRE PREMIER

L'ÉGLISE DE FONTARABIE

Je m'étais réservé, pour la fin de mon œuvre, pour qu'elle en fût la grâce et le couronnement, la belle église ogivale de Fontarabie. Sur tant de ruines que le temps et les disputes des hommes ont amoncelées autour d'elle, seule elle est demeurée intacte et pure au milieu des injures des siècles. Seule, en effet, elle a échappé à la destinée commune des sièges et des batailles, soit que les ennemis vainqueurs ou vaincus, chevaliers courtois à la reine du ciel, aient voulu épargner la robe de pierre dont la foi l'a revêtue, soit que les esprits de sa cohorte et de sa cour céleste aient fait bonne garde sur ses atours sculptés et brodés et en aient éloigné les boulets sacrilèges.

Tandis que l'incendie, le canon, la fureur du pillage, la poudre, ont tout ravagé autour d'elle, et n'ont laissé que des toitures creusées et des murs délabrés; tandis que le palais des rois de Navarre et celui de Charles-Quint gisent sous leur linceul de lierre et d'amblyode, que les châteaux Venesa, Ascue et Jaime, et trente maisons ennoblies par la valeur des grands capitaines, ont disparu à tout jamais, le sanctuaire de Marie se dresse au point le plus élevé sur la roche vive. Toujours radieux, il lance son joli clocher dans l'espace, comme un cri de foi échappé de son sein, qui éclate en joyeux carillon par toutes ses ouvertures ouvragées. Écoutez un instant la délirante volée, car c'est aujourd'hui Pâques et les cloches sont revenues de Rome. La Résurrection du Christ a délié leurs langues comme celles des apôtres et elles parlent, elles chantent ainsi que des filles en délire à la vue de leur bien-aimé qui revient. Le peuple dit d'elles, comme autrefois les disciples du Christi qu'elles sont folles ou enivrées et qu'elles parlent un langage qui sent le festin et la framboisie, mais quoi qu'il dise, il aime ce langage, il est doux à son oreille et à son cœur. Il le grise, il l'élève, le rend meilleur, car il lui rappelle la morale la plus sublime, l'amour, l'espérance et la justice, bien mieux que les discours les plus éloquents. Entendez-vous le royal bourdon qui martelle gravement les affirmations du Credo. et les répand en ondes sonores dans la vallée? Le mont Aizkibel tressaille et en renvoie les lourdes et gracieuses couppelées, aux monts de l'Aya et de SanMiguel. Tout à coup, les cloches médianes croisent le chant grave du beffroi des trilles de l'Alleluia, et les clochetons éclatent comme des enfants dont l'ai- légresse n'est plus contenue, et lancent, sur le chant du Credo et le Cantique des Anges, la strette de l'Ave Maria. Maintenant l'orchestre est au complet : toutes les poitrines d'airain donnent leur voix, du haut de leur tribune de pierres ciselées. Rien ne vous met l'âme à la joie comme la symphonie des cloches au matin de Pâques. Il n'est encore que cinq heures, et toute la nature est en liesse. Le peuple chrétien en foule inonde le portique de l'église, et les rues sont emplies de murmure et d'apprêts de fête. Les fleurs et les jonquilles couvrent la terre ; les balcons sont revêtus de draperies blanches brodées. La foule s'écarte devant le portail du temple sacré, et des hommes en sortent armés d'immenses cierges, semblables à des hallebardes de cire, puis vient la croix, puis le clergé, puis, sous le dais de satin brodé d'or, le Saint-Sacrement, le Christ, le ressuscité du jour que chantent les vierges folles du clocher. Je me prosterne et, tout en courbant mon front sous la bénédiction matinale, je rappelle mes souvenirs. Est-ce que le jour de Pâques est la Fête-Dieu en Espagne? me dis-je en moi-même. Les Espagnols font sans doute la procession à cinq heures du matin, à cause de l'ardeur du soleil à midi. Un fidèle auquel je faisais cette réflexion à l'oreille, me répondit : « Pas du tout; nous célébrons Pâques, et cette procession est la procession de la rencontre, suivez et vous verrez ». Je suivis le cortège qui s'avançait dans le recueillement de toute la ville, sur la jonchée de verdure et de fleurs; Et voilà qu'au détour d'une rue apparaissentles. douze apôtres avec leurs insignes respectifs 'et la vierge Marie, son bouquet à la main, qui sortait d'un jardin pour venir saluer son. fils. Les douze pêcheurs habillés en apôtres se prosternent; la vierge s'incline. La foule chante le Regina Cœli, la fanfare joue .la marche royale, en présence du roi et de la". reine des cieux, et la procession, augmentée des douze apôtres et delà mère duChrist, reprend la marche vers l'église.

J'ai été touché de cette naïve cérémonie de la' rencontre du Christ et de sa mère au matin de Pâques, tandis que les cloches chantaient à la grande volée.

Elle est empreinte d'une candeur moyen âge qui a son charme et sa poésie. Chemin faisant j'ai recueill1 un souvenir délicieux de voyage : je ne comptais voir que l'église, et j'ai vu la rencontre du matin de Pâques. Maintenant, à l'harmonie des sonneries, des chants et des fanfares a succédé celle des lignes ogiyales. L'antique portail gothique, avec ses colonnettes fines qui le soutenaient et dont il ne [reste que des traces vagues le long du mur de façade, a laissé place à la porte, lourde, écrasée, de la renaissance, mais une fois entré dans l'église, la renaissance disparaît, l'ogive triomphe pure et aérienne comme les légendes du moyen âge. :

Chaque monument porte le cachet de son siècle.

A sa structure on reconnaît son âge et sa valeur. Les siècles où la foi a été la plus vive, la plus profonde, la plus élevée, ont aussi produit des œuvres plus L'ÉGLISE.

graves, plus solides, plus gracieuses et plus grandes à la fois. Unir les élans qui touchent aux cieux aux assises inébranlables qui bravent le temps et ses • orages, c'est tout l'art du moyen âge. Tout y est gracieux et doux comme l'espérance. La lumière de la vérité perce à travers la pierre elle-même, la rend diaphane et translucide. Les lignes de l'architecture sont hardies, audacieuses, parce qu'elles s'élèvent avec assurance sur des bases solides, comme les aspirations de l'âme qui partent de principes sûrs et des convictions profondes. La philosophie, la raison, sont donc les assises de l'édifice; la foi est au-dessus, qui chante, qui rêve, qui monte et perce l'infini. Elle peut s'élancer en colonnades et en flèches qui semblent tenir à peine à la terre et dont les hardiesses font frémir; elles reposent sur des fondements qui défient la tempête et rassurent la confiance.

Dès l'an 1095, l'ogive l'emporte sur le roman. Le plein cintre avait atteint sa perfection dernière ; la foi lui avait donné toute la majesté et l'élégance qu'elle comporte dans la superbe abbaye de Saint-Étiennede-Caen, construite par Guillaume le Conquérant, vers l'an 1064. Il ne pouvait prendre des proportions plus élevées, plus aériennes ; il avait atteint sa limite.

Cependant la foi n'est pas satisfaite, elle grandit, elle s'élève encore plus haut, elle veut que l'art l'accompagne dans son essor, elle secoue ses entraves, s'affranchit des pleins cintres dont les courbes lui:paraissent encore trop tenir à la terre, elle brise les liens de la routine et jette ces lignes radieuses, sveltes, sublimes qui sont l'expression sensible, matérielle de ses élans vers la beauté infinie. Alors l'ogive jaillit de la montagne, comme une gerbe de pierres illuminées, comme l'éclosion naturelle d'une foi triomphante et d'une confiance désormais sans réserve.

La foi et la philosophie du moyen âge s'entendaient à merveille pour former un art nouveau tout de raison, de sagesse et de poésie. Elles avaient déjà idéalisé la peinture, y avaient répandu ce quelque chose de divin qui transfigure le visage et le front de l'homme, lui donne un reflet de la face de Dieu.

Spiritualisée, idéalisée par son commerce constant avec l'idéal suprême, l'âme chrétienne ne peut plus rien produire qu'elle n'idéalise et n'élève à son tour; en montant vers le Père de toute grandeur et de toute beauté comme le Christ, elle entraîne tout après elle, imprime à tout les caractères de ses hantises divines.

A peine sortie des terreurs de l'an mille, la foi chrétienne prit son essor. Dans les commencements de 1110 jusqu'à 1200, l'ogive ne prit ses hardiesses que dans la partie supérieure des cathédrales; les arcades inférieures furent toujours en plein cintre.

Pendant tout le XIIe siècle les deux formes se mélangent et se marient ; c'est l'époque de la transition.

Enfin l'ogive s'élance depuis la base jusqu'au faîte, mais elle manque de confiance et d'audace; ses lignes sentent encore la courbe du cintre; les fenêtres sont archivoltées de moulures romanes, parfois géminées, comme celle du plein cintre. Au-dessus de l'extrados, une rose s'arrondit et étale ses gracieux compartiments à forme un peu sévère ou bien déjà rayonnante comme les pièces d'une roue. Sans doute c'est l'ogive pure et sans mélange, mais de l'ogive timide 'qui n'ose point avoir toutes les audaces de la foi. A ce tableau vous avez reconnu celui que nous avons sous les yeux : le tableau de la belle église de Fontarabie qui est en ogive timide, en ogive de la fin de l'époque de transition et du commencement du xme siècle. Vous avez la date de sa naissance. Comparez-la avec les monuments postérieurs, avec la cathédrale de Bayonne, par exemple, plus hardie, plus élancée, et vous reconnaîtrez que Notre-Dame de Fontarabie est la sœur aînée de Notre-Dame de Bayonne. Examinez bien ces deux filles de l'architecture ogivale qui dès la fin du XIIe siècle s'était répandue dans le midi de la France et dans le nord de l'Espagne (1) et vous verrez leur différence d'âge.

Notre-Dame de Fontarabie a des piliers élégants, sveltes, au fût annelé, rehaussés de sculptures disposées en spirales; leur base est attique mais le tore inférieur tend à s'aplatir. Les colonnes sont encore variées et accusent l'indécision de l'art, les unes sont aux arêtes anguleuses et saillantes, les autres en faisceau de colonnettes arrondies. Elles n'ont pas

(1) Histoire de l'Art, par Batissier, p. 497.

encore d'appendice ni en forme de griffe, ni en forme de feuille, ni de fruit, ni de globe, etc. (1).

Le clocher est du XIe siècle, il est carré et ne devient octogone que dans sa partie supérieure. Sous les clochetons des angles, les pendentifs résultant de ce passage du carré à l'octogone sont voûtés en plein cintre et évidés. C'est la nouvelle architecture, mais qui n'a pas pu encore se dépouiller des souvenirs de l'ancien style. Tout à coup, la foi triomphe et se rend maîtresse de la matière. Voyez, comme elle s'en joue et lui fait chanter l'hosanna dans Notre-Dame de Bayonne. Les piliers, cette fois, s'arrondissent entre les colonnes engagées ; les formes anguleuses disparaissent, les arêtes sont à peine sensibles entre les faisceaux des colonnettes qui se groupent autour du massif ; les socles eux-mêmes affectent la forme générale du pilier qui monte tout uni, sans annelures jusqu'au sommet ; le tailloir est à pans coupés, les moulures très saillantes ; la corbeille arrondie dans son pourtour, très évasée sur le haut, est décorée de feuilles à large découpure épanouies et recourbées en forme de crosse ou de crochets. Toutes les arcades sont ogivales et les fenêtres immenses, dont le sommet va se confondre presque avec l'arc supérieur, prennent tout l'espace laissé vide par les piliers, et font entrer des flots de lumière dans l'édifice, en éclairent les lignes cannelées, vaporeuses, et donnent à

(1) De Caumont. Architecture religieuse, ch. m.

l'ensemble une légèreté, une élévation, une grâce incomparables. C'est la prière de la matière qui s'élève en une série de lignes hardies qui se croisent, s'entrelacent, se marient, se séparent et convergent toujours de si loin qu'elles viennent vers un centre commun qui est l'autel, comme les soupirs des âmes chrétiennes éclos de tous les points de l'univers se portent et se reposent au sein du même Dieu. C'est la pierre transfigurée, pénétrée d'une âme, vivante, parlante ; c'est la matière vaincue par l'esprit, tirée de sa lourdeur et de son insignifiance, devenue poreuse, ajourée, translucide, de manière qu'elle rende et chante la foi qui l'a engendrée et moulée à son image immortelle. En un mot, c'est la Sainte-Chapelle, c'est Notre-Dame de Paris, c'est Notre-Dame de Bayonne.

Nous devons ces chefs-d'œuvre de l'art répandus dans toute la chrétienté aux écoles monastiques qui avaient formé des maîtres si habiles (1), en les nourrissant de foi, en faisant de leurs âmes des temples vivants, archétypes de ceux qu'ils devaient concevoir et exécuter plus tard. Les orfèvres, les sculpteurs, les peintres, les mosaïstes exécutaient partout des travaux dont l'élégance, la délicatesse, la correction et la variété dans le dessin étaient tous les jours plus merveilleuses. Avec le cintre roman, on avait une reproduction des catacombes à fleur de terre : avec l'ogive, c'est l'affranchissement, c'est la liberté de

(1) Montalembert. Les Moines d'Occident.

croire qui s'élève et qui s'affirme au grand jour; plus de crainte, plus d'entrave, plus de cryptes pour y célébrer les mystères sacrés : Dieu ne veut plus que son cher peuple se rassemble, d'une manière , timide et honteuse, dans des trous et des cavernes (1).

Notre-Dame de Fontarabie était donc un monument d'ogive pure, sans mélange et sans tache, lors- que la Renaissance, croyant mieux faire assurément, est venue mutiler sa façade et une partie de son clocher. C'était un siècle de lourdeur, de prosaïsme, qui, jaloux d'un siècle d'art et de poésie, et incapable de l'égaler, en venait ternir les œuvres sublimes. Tresser une coiffure de Cendrillon sur une Madone de FraAngelico ou de Raphaël, c'est l'art de la Renaissance.

A côté de la Sainte-Chapelle et de Notre-Dame de Paris, elle a élevé cette église Sainte-Geneviève, si éloignée de la poésie chrétienne, ce Panthéon, que Victor Hugo appelait si bien le plus beau gâteau de Savoie qu'on ait jamais fait en pierre (2). Suprême injure à la mémoire du grand poète, on n'a pas voulu porter son corps à Notre-Dame qu'il avait aimée et chantée, on l'a enseveli pour lui faire honneur dans un gâteau de Savoie. Il n'a pas pu protester.

Voyez, maintenant, ce que le XIIIe siècle a fait dans l'intérieur de l'église de Fontarabie. Dédaigneux de

(1) Titurel. Poëme, Ill" chant.

(2) Victor Hugo. Notre-Dame de Paris, édition Hetzel, tome III, page 205.

la simplicité grandiose des inspirations de la foi, elle a tout encombré de dorure, et de figures d'ornementation. Quatre colonnes de la nef, près du sanctuaire, sont revêtues de quatre miniatures de retables dorés et chargés de sculptures. On a remplacé les fenêtres ogivales par des œils-de-bœuf. On a fermé en les mutilant les ogives ajourées du chevet, du chœur et des chapelles terminales par d'immenses retables à colonnades et à statues pleines de dorure. Tous les vitraux ont disparus. Et que dirait un sous-chantre du XVIe siècle en voyant le beau badigeonnage jaune dont un vandale curé a barbouillé cette église?

Il se souviendrait que c'était la couleur dont le bourreau brossait les édifices scélérés ; il se rappellerait l'hôtel du petit Bourbon, tout englué de jaune aussi pour la trahison du connétable : « jaune après tant de si bonne trempe, dit Sauvai, et si bien recommandé que plus d'un siècle n'a pu encore lui faire perdre sa couleur ». Il croirait que le lieu saint est devenu infâme, et s'enfuirait. (1).

Quel crime avait donc commis Notre-Dame de Fontarabie pour que son sanctuaire portât ainsi la marque de l'infamie? Elle n'avait commis aucun crime assurément; elle s'est montrée toujours noble et généreuse envers sa bonne ville. C'est elle qui l'a sauvée de maints dangers et de la ruine définitive au siège de 1638, mais le xvmc siècle n'a pas pu s'empê-

(1) Victor Hugo. Notre-Dame de Paris, édition Hetzel, tome III, p.167.

cher de jeter sur elle sa bave visqueuse et jaune, comme sur tous les édifices de l'époque. Les enfants de Fontarabie, en galants chevaliers de Notre-Dame, lui doivent de rendre à son sanctuaire son ancienne splendeur.

CHAPITRE II

HISTOIRE DE L ÉGLISE DE FONTARABIE

Si, comme l'affirme Floranes, homme peu suspect en la matière, le Faverio dont parlent les Actes desaint Léon est Fontarabie, si Faverio est une erreur de copiste qui devait écrire Fuenterrabia, saint Léon aurait évangélisé Fontarabie avant Bayonne : « Car, dit la légende du Bréviaire ancien, s'étant dirigé vers l'Espagne, il arriva d'abord dans un lieu appelé Faverio. Versus in Hispaniam primum ascendens in loco qui dicitur Faverio. » Cette légende de saint Léon, que Lope de Isasti avait découverte en 1625 et qui était déjà fort ancienne à cette époque, comme il le dit lui-même, est d'un parfum moyen âge qui ne permet pas de la laisser dans l'oubli. Je la donne intégralement, convaincu que le lecteur y trouvera comme moi quelque charme.

La parole humaine étant impuissante à dire la naissance du glorieux martyr saint Léon et les merveilles de ses actes et de son entretien, nous allons du moins prêter l'oreille au récit de ses souffrances et de sa mort. Ce fut un homme bon. La connaissance des divines Écritures faisait l'ornement de son esprit. L'inspiration divine et la décision du siège apostolique l'avaient élevé à la charge et à l'honneur de l'archiépiscopat de Rouen. Peu de temps après son élévation à ce siège, sur l'ordre de la curie romaine, il se dirigea vers l'Espagne dans le but d'y porter le document de la foi chrétiennne au peuple des Gentils. Étant d'abord arrivé dans un endroit appelé Faverie (lisez Fontarabie), il y sema la parole du Seigneur et convertit toute la population à la religion du Christ Ensuite il remonta jusqu'au confluent de l'Adour et de la Nive où se trouvait une ville occupée en ce moment par des pirates qui adoraient le soleil.

La nuit les ayant surpris, lui et ses compagnons de voyage, avant qu'ils n'eussent atteint les portes de la ville, qui étaient déjà fermées, ils durent attendre le jour en dehors. Le matin, les premiers qui sortirent rencontrèrent le Bienheureux et ses deux disciples, Philippe etGervais. Ils reconnurent incontinent qu'ils étaient tous trois étrangers à leur secte ; étonnés de les voir sains et saufs après une nuit où ils avaient été exposés au pillage des brigands, à la rencontre des bêtes fauves et aux morsures des serpents qui environnaient la ville, ils témoignèrent hautement leur surprise. Aussitôt, curieux de les voir, les hon- nêtes gens accoururent par cette porte appelée autrefois Eantum, et dès qu'ils entendirent de la bouche de Léon (auquel, sans doute, l'Esprit saint avait donné le don de langue basque) le verbe doux et séducteur de l'Evangile, ils se mirent incontinent à croire et à professer sa doctrine. Léon entra donc dans Bayonne précédé des meilleurs citoyens de la ville. Il leur demanda, au nom de Jésus, de lui assigner un emplacement convenable d'où il pût annoncer le salut du peuple. Dès qu'on le lui eut indiqué, il y prêcha durant trois jours, et, par la faveur et la grâce divines, il ramena tout le peuple à la loi du Christ. En entendant sa belle morale, toute d'amour, de sacrifice et de justice, tous s'écrièrent unanimement : « Nous ne voulons pas d'autre loi que celle que nous enseigne Léon. » Ce disant, ils renversèrent les idoles du Soleil et de Mars, et, sur leurs décombres, ils élevèrent une église en l'honneur de la Bienheureuse Marie et y reçurent l'onde sainte du bap- tême. Ce premier triomphe enflamma le zèle des apôtres de la bonne nouvelle. Ils s'acheminèrent vers les endroits moins fréquentés des humains, à la recherche des brebis égarées, c'est-à-dire des infidèles. Léon parcourut longtemps les campagnes et les bois et, en bon négociateur des âmes, il s'enrichit d'une multitude innombrable d'hommes. Il ne les abandonnait pas qu'il n'eût vaincu leurs doutes, corrigé leurs mœurs, éclairé leur foi.

Or, il y avait alors, non loin de la ville, des pirates qui habitaient les cavernes et les bois d'alentour. Un jour, comme ces pirates rentraient dans la ville , selon leur coutume, ils en furent repoussés par les habitants catholiques. Étonnés du changement survenu dans la cité, honteux de l'accueil qu'on leur avait fait, ils voulurent en connaître le motif. Ils ne tardèrent pas à savoir que cette conversion dans les esprits et dans les cœurs étaient le fruit de la bonne nouvelle portée par de nouveaux apôtres. Aussitôt ils conçurent l'idée de se venger sur eux de leur déconvenue, et se mirent à leur recherche. Comme ils sortaient de la ville, ils rencontrèrent Léon et ses deux disciples. Aussitôt ils se jetèrent sur eux et les frappèrent avec violence. Ils s'acharnèrent surtout sur Léon et, après l'avoir cruellement blessé en plusieurs endroits, ils lui tranchèrent la tête d'un glaive funeste. Mais, à leur grand étonnement, le corps du martyr, loin de suivre sa tête dans sa chute, demeura fermé et droit comme devant : plus ils faisaient d'efforts pour l'ébranler et le faire choir, plus il se raidissait sous leurs poussées vigoureuses. Las et frappés de l'inutilité de leurs violences, ils abandon- donnèrent la lutte avec un corps décapité qui leur opposait plus de résistance que s'il eût été intact.

Ils le regardaient dans la plus grande surprise, toujours ferme, lorsqu'ils le virent tout à coup s'avancer d'un pas assuré vers le lieu où gisait sa tête, s'incliner gravement, la saisir dans ses mains, l'élever à sa hauteur et la porter. A cette vue, l'effroi succé- dant à la surprise, ils s'enfuirent éperdus. Cependant Léon s'avançait, toujours sa tête dans ses mains, et quand il arriva au lieu où il avait prêché l'Évangile, la première fois, devant la porte de la ville, il l'offrit à Dieu, comme un sacrifice semblable à celui du juste Abel, en s'écriant d'une voix assurée : « C'est ici le lieu de la vraie prédication que j'ai choisi et où, grâce à Dieu, je reposerai désormais. »

Les deux frères du bienheureux Léon, Philippe et Gervais, émus par ce miracle, se retirèrent épouvantés. Un agriculteur qui était dans les champs, témoin de ce prodige, courut à la ville et, d'une voix forte, raconta ce qui s'était passé. Le peuple, à cette nouvelle, accourut, indigné, à la poursuite des malfaiteurs, et, arrivé à l'endroit du crime et du martyre, il aperçut une onde pure et limpide qui sourdait et bouillonnait de la terre tachée de sang que la tête du saint avait frappée dans sa chute. La tête de Léon, comme la verge de Moïse, l'avait fait jaillir abondante et pleine de vertus. C'est la fontaine du Miracle, que l'on voit encore aux portes de Bayonne.

Ayant trouvé non loin de là le corps acéphale du vaillant martyr et sa tête doucement reposée sur la pierre, une grande émotion s'empara de la foule qui s'agitait et faisait mille gestes de désespoir et de douleur : « C'est bien là, se disait chacun en versant des larmes, l'aimable pasteur qui n'a pas craint de courir au-devant d'une mort si cruelle, pour le salut de ses frères. » Les chrétiens, reconnaissants, éle- vèrent là même une église en l'honneur de Dieu et de ce corps sacré, et ils l'y ensevelirent en toute pompe. Plusieurs autres miracles furent opérés par les mérites du saint : les femmes en péril de couche furent heureusement délivrées ; les marins furent sauvés du naufrage certain ; les troupeaux commis aux soins et à la garde du martyr furent protégés contre la dent dévorante du loup et des maladies qui les décimaient; enfin, une multitude innombrable de bienfaits exhalaient de ses restes sacrés comme un * parfum, par procuration, du seigneur Jésus (1).

Etienne de Garibai, historien de conscience et d'étude, disait déjà, en 1567, que saint Léon, évêque de Bayonne, prêcha dans le Guipuzcoa aux temps apostoliques (2). A l'appui de son dire, il cite Helcea, l'un des premiers évêques de Saragosse, qui s'exprime ainsi en parlant des apôtres de la France dans son livre sur Flavius Dextre, contemporain de saint Jérôme : « On garde, en France et en Espagne, le souvenir de saint Philippe que saint Léon y avait envoyé.

Il arriva à Rouen avec Léon, qui en était l'évêque, puis il vint dans le pays basque avec Gervais. Il prêcha dans la Gaule cantabrique. On l'avait surnommé Philotée. Ce saint Philippe, qui était diacre et compagnon de Léon, de retour à Rome comme Pierre vivait encore, en l'année 67, assista à son martyre et à celui de Paul. Puis il suivit son maître,

(1) Voir à l'appendice.

(2) Garibai, 1, lib. III, cap. viii.

INTERIEUR DE L'ÉGLISE Clément, qui le sacra évêque et l'envoya de nouveau en Espagne. Hic sanctus Philippus qui diaconus erat • comesque Leonis reversus Romam adhuc vivento Petro, anno 67, et interfuit ejus Paulique martirio, secutus sanctum Clementem suum magistrum ab illo effectus est episcopus et postea misus est legatus in Hispaniam (1).

D'autres historiens, comme Frai Geronimo, Roman, Padilla, dans son Histoire ecclésiastique et Diego Matute parlaient comme Garibai à la même époque (2).

C'est assez pour nous convaincre que dès le principe de l'évangélisation de la Gaule cantabrique, il n'y eut pas de Pyrénées pour l'église de Bayonne et Fontarabie. Ayant reçu la foi du même apôtre, elles furent toutes deux sous la houlette des mêmes pasteurs qui se succédèrent sur le siège de Bayonne jusqu'au 30 avril 1566. Sans doute les incertitudes flottent sur la succession des évêques et l'établissement du diocèse de Lapurdum : les troubles, le schisme, les convoitises incessantes des princes, et surtout le fanatisme protestant, ont fait disparaître les pièces nombreuses et les témoignages anciens de la juridiction épiscopale du Labour sur le Guipuzcoa et la Navarre, mais il en subsiste toujours assez pour l'établir d'une manière irréfutable. Quelques-uns, comme le grave Thuan, ont exagéré les limites du diocèse de Bayonne avant 1566 au-delà des bornes

(1) Helcea, Archives de Saragosse.

(2) Roman, lib. 1, cap. v, fol. 89.

permises à une bonne critique, puisqu'ils y ont compris la Biscaye et le Guipuzcoa. Cela surprend d'autant plus qu'aucun document n'a pu servir la foi d'un homme aussi judicieux que Thuan. Au contraire, le dénombrement du diocèse de Bayonne fait en 980 par l'évêque Arsius donne, d'une manière précise, les noms des localités et vallées où s'étendait sa juridiction; il dément l'affirmation de Thuan.

« Moi Arsius, dit-il, indigne et humble évêque du Labour, je veux transmettre à mes successeurs, afin qu'ils n'en ignorent, les noms des localités qui sont soumises à notre juridiction épiscopale, sous le vocable de la bienheureuse vierge Marie du Labour; nous avons : 1° Toute la vallée de Citsia jusqu'à la Croix de Charles, la vallée de Bigur, la vallée d'Erburna, la vallée d'Ursaxia, la vallée de Bastan jusqu'au milieu du port de Belat, la vallée de Larrin, la terre d'Ernania et de Saint-Sébastien-de-Busico jusqu'à Sainte-Marie-de-Arosth et jusqu'à Sainte-Triana.

Voilà ce que nous tenons et possédons sous notre juridiction de l'église de Sainte-Marie-du-Labour (1). »

D'autre part, les limites du diocèse de Pampelune, en 1027, confirment celles données par l'évêque Arsius, car elles s'arrêtent exactement là où commencent celles de Bayonne. « La vallée de Roncal, les vallées de Salazar et de Aezcoa, la vallée de Erro jusqu'à la chapelle de Saint-Sauveur, dite aussi de

(1) Oihenart, Notit. utriusque Vasconiæ, 2e édition, 1656, p. 172. (Voirie texte latin à l'appendice.) Charles, d'un côté, et jusqu'au port ou mont de Belat, de l'autre, à partir de cet endroit jusqu'à Saint-Sébastien, la vallée de Lerin, d'Oyarzun, Labayen, Berastegui, Araiz, Larraun, Araria, Ozcue, Ernani, Seyas, Tizias, Iraugui, Goyaz, Erretzil, Leyza, Areso, Egosqueta, Eycurra, Olarumbe, Imoz, Jaunzaras et tout le reste de l'Ipuzcua(l).

Plus tard, en 1100, le pape Célestin III établit dans une bulle les possessions de l'évêché de Bayonne et confirme encore le dénombrement d'Arsius (2). Le diocèse de Saint-Léon comprenait donc un partie de l'Ipuzcua jusqu'à Hernani et une partie de la Navarre jusqu'au port de Belat, et jamais tout le Guipuzcoa et la Biscaye.

Dès l'année 1299, nous voyons sur les registres de la paroisse de Fontarabie, le curé Jaundorenguren, puis Perez de Zuloaga, Sanchez de Rivera, etc. ; leurs titres de nomination, comme ceux de tous les curés qui se sont suivis jusqu'au 30 avril 15G6, sont de l'évêque de Bayonne (3). La bulle de consécration de l'église paroissiale à la date de 1059 est aussi de l'évêque de Bayonne, Jean de Gauna (4).

(1) Sandoval. Terminos del obispado de Pamplona senalados por el rey don Sancho Abarca, afio 915.

Fernandez Perez, Historia de la Iglesiay Obispos de Pamplona, t. I, lib. II, cap. XYlII.

(2) Extrait du Manuscrit de Bayonne. Voir le texte à l'appendice.

(3) Registres de l'église paroissiale de Foutarabie.

(4) Registres de l'église paroissiale de Fontarabie. Voir le texte latin à l'appendice.

Les Fueros, eux-mêmes, publiés en 1475, en parlant de la province du Guipuzcoa s'expriment ainsi : « Le Guipuzcoa dont une partie est sous la juridiction de l'évêché de Pampelune en Navarre et l'autre sous la juridiction de Bayonne, qui est aujourd'hui en France (1). »

C'est donc une erreur grave d'étendre le diocèse de Bayonne au delà des limites tracées par l'évêque Arsius, comme le fait Thuan. Avec une légèreté peu digne d'un historien et des lecteurs auxquels il s'adresse, Risco, continuateur de l'Espagne sacrée, prétend avec assurance, qu'en 1531, Don Ochoa de Aramburu concourut auprès du synode de Pampelune pour en obtenir l'archiprêtré de Fontarabie, et qu'il l'obtint, et que par conséquent, à cette époque, Fontarabie dépendait de l'évêché de Pampelune. Une affirmation pareille, de la part d'un historien d'ordinaire très circonspect, déconcerte. «Ce qui est certain, dit-il, c'est qu'en 1513, don Ochoa de Aramburu concourut auprès du synode de Pampelune pour l'archiprêtré de Fontarabie, ce qui établit avec évidence que, pour le moins à cette date, cette ville était sous la juridiction de l'évêque de Pampelune (2). »

(1, Cap. i, tit. XVII, p. 174, col. 2, la dicha Provincia es de los obispados de Pamplona que es en Navarra, y del obispado de Bavona que ahora es en Francia.

(2)  Risco. Espana sagrada, 234, 235. Lo cierto es que en 1531, al sinodo de Pamplona concurriô por Archiprestazgo de Fuenterrabia. D. Ochoa de Aramburu, capellan mayor de aquella ciudad, y que en el mismo synodo se hizô supuesto de que

(3)  Or, il n'est rien de moins certain, de plus risqué que l'affirmation de Risco. Pour m'en convaincre, je n'ai eu qu'à recourir aux registres de la paroisse. A mon grand étonnement, je n'ai pas trouvé de nomination à la cure de Fontarabie à cette date de 1531.

Comptant encore sur une erreur légère, j'ai parcouru le registre, j'ai pris les titres de nomination des années voisines : l'un est de l'année 1530. Le bénéficiaire se nomme don Estevan Verdero, et il est signé de l'évêque de Bayonne ; l'autre est de l'année 1533; le bénéficiaire est don Juan Uranzu, et c'est encore l'évêque de Bayonne qui en est le signataire. Il m'a fallu remonter jusqu'en l'année 1493 pour trouver le titre de don Ochoa de Aramburu. Il n'a pas concouru à Pampelune, pour être nommé archiprêtre de Fontarabie. Il a obtenu ce siège de l'évêque de Bayonne, Bertrand de Lahet. Je donne intégralement dans l'appendice, le titre de sa nomination (1). Il suffira pour - rétablir la vérité si facilement méconnue par un homme qui la devait servir avec plus de zèle. S'il s'était donné la peine de consulter le registre paroissial, seul document infaillible des titres et bénéfices, il n'aurait pas, à la légère, porté don Ochoa de Aramburu de l'année 1493 à 1531, il n'aurait pas attribué le titre de sa nomination au synode de Pampelune, car il l'aurait vu très largement signé du nom de

aquel Archiprestazgo se hallaba en sugecion à lo menos entonces de la silla de Pamplona.

(t) Appendice.

l'évêque Bertrand de Lahet qui, désireux de prolonger ses jours dans son beau diocèse de Bayonne, avait fui la peste à Bassussarry, laquelle, acharnée à sa perte, le suivit jusque dans sa maison de Mongay, et l'enleva sans pitié le 5 août 1519 (1).

Le doute n'est donc plus possible, et la vérité est que, jusqu'en 1566, depuis l'origine de l'évangélisa- tion de la Cantabrie, par saint Léon, Fontarabie a été sous la houlette pastorale des évêques de Bayonne.

Non seulement Bayonne et Fontarabie ont subi long-- temps la même juridiction ecclésiastique, mais encore fort souvent la même juridiction civile., tantôt sous les rois de Navarre, tantôt sous les rois de Castillè.

La Gascogne entière ayant été donnée en dot à la reine Aliénor, épouse d'Alphonse VIII le Noble, et fille du roi d'Angleterre, nous voyons, le 26 octobre 1204, Alphonse, roi de Castille et de Tolède, convoquer à Saint-Sébastien, comme ses propres sujets, Gaston vicomte de Béarn, Géraud, comte d'Armagnac, Arnaud Raymond, vicomte de Tartas, Loup Garsie, vicomte d'Orthez, Bernard, évêque de Bayonne, et Gaillard, évêque de Bazas. Ils s'y rendirent tous en diligence, et le roi et la reine donnèrent quinze paysans à l'église de Dax, et à son évêque Fortaner, qu'ils traitaient en ami (2). Alphonse signa cette donation du titre de seigneur et roi de Gascogne :

; (1) Monlezun, Histoire de la Gascogne.

(2) Marca, liv. VI. ch. XIII. — Manuscrit de Bayonne.

Dominus Vasconise ; et plus bas : Ego Alphonsus regnans in Castilla et loledo et in Vasconia (1).

L'évêque de Dax, dévoué aux intérêts d'Alphonse, avait engagé ses ouailles à reconnaître ce prince pour duc de Gascogne, du chef de sa femme. Ainsi s'explique le titre de cher ami, que lui donne le prince espagnol et la libéralité dont il gratifia son église (2).

C'est aussi en souvenir de cette juridiction du roi de Castille sur la Gascogne que les Fueros disaient : l'évéchéde Bayonne qui est aujourd'hui en France (3) : ce qui prouve évidemment que Bayonne et Fontarabie avaient été sous la même juridiction, même civile, sous le règne d'Alphonse VIII le Noble.

Plus tard, en 1494, ce sont les rois de Navarre qui reprennent ce qui leur avait appartenu pendant tant de siècles avant le mariage d'Alphonse VIII avec Aliénor. A la mort de François Phœbus, comte de Foix, Catherine, sa sœur, fut choisie pour reine par tous les états de Navarre, qui lui donnèrent en même temps Jean d'Albret pour époux. Le couronnement eut lieu dans la cathédrale de Pampelune. Il jette un jour plein d'éclat sur les usages et les libertés du pays de Navarre et du pays basque en général, car le serment prêté par les rois de Navarre, sur l'évangile, dans l'église, est le même que celui que prêtent les rois d'Espagne, au pied de l'arbre de Guernica en

(1) Monlezun. Histoire de la Gascogne, tome II, p. 248, 249.

(2) Gallià Chrisliana.

(3) Cap. i, tit. XVII, p. 174, col. 2.

Biscaye. Rien n'est comparable à la majesté et à la grandeur de ces serments échangés entre un peuple libre et le souverain qu'il s'est choisi et auquel il commet la garde de ses libertés. C'est pourquoi je me trouve obligé d'en donner ici le magnifique tableau, car il fait connaître la nature et l'esprit de la plus admirable organisation sociale qui soit au monde.

Ah! la cérémonie fut belle, digne de l'admiration des siècles. Tous les grands de la Gascogne et des provinces espagnoles y furent et de noble mise et d'altière démarche. La belle cathédrale ogivale, dont le XVIIIe siècle a aussi abîmé la façade, vit son cloître de pierre dentelé en ogive, brodé de rosaces, de colonnettes ciselées, regorger d'une foule insolite dont les atours et les riches brocarts rivalisaient avec l'éclat du beau soleil qui perlait en lames de feu à travers les dentelles de pierre et ranimait la tapisserie à jour des vitraux. Toutes les nuances et les couleurs de l'arc d'Iris se jouaient sur les manteaux de pourpre, les mantelets de chevaliers, tissés d'or, piqués de brillants et de perles précieuses.

Princes, princesses, comtes, marquis, vicomtes, barons, chevaliers de tous ordres, évêques et abbés de monastères déambulaient en leurs costumes propres le long du cloître, véritable chef-d'œuvre de l'art ogival. Ils passaient et repassaient gravement devant les superbes trophées des Navas de Tolosa, souvenirs mémorables de la victoire décisive que les Basques navarrais et guipuzcoans remportèrent sur les Musulmans en 1212. Elles sont là pendues au mur gothique les chaînes et les barres de fer qui défendaient les abords de la tente royale du roi des Maures, chaînes et barres que les Basques rompirent avec une vaillance et une audace qui déconcertèrent l'ennemi et le mirent en déroute. D'autres tronçons de chaînes se trouvent dans les églises de Roncevaux, dans Sainte-Marie-d'Hirache où le roi de Navarre les avait portés, en tribut de reconnaissance à Dieu et à la Vierge sa mère. Au bas des magnifiques trophées qui couronnent encore aujourd'hui l'entrée de la chapelle de Sainte-Croix donnant dans le cloître, on lit l'inscription suivante :

Cingere quæ cernis crucifixum ferrea vincla Barbaricae gentis funere supta manent.

Sanctius exuvias discerptas vindice ferro Hue, illuc sparsit stemate frustra pius.

Anno 1212.

Le cortège qui se promène en ce jour (10 janvier 1494), devant cette inscription s'arrête de temps en temps : chacun se rappelle les circonstances de la célèbre victoire que le roi de Navarre avait remportée sur les Maures avec ses Basques. Et ce rapprochement entre un passé si glorieux et un présent si rempli de grandeur en cette solennelle circonstance ajoutait encore à l'éclat de la fête. Et l'on voyait toujours les rangs de la noblesse des deux Navarres se promener lentement dans un murmure discret. Et c'était Jean de Labarrère, évêque de Bayonne, avec Bertrand de laBorie, évêque de Dax ; Jean d'Egues, prieur de Ronceveaux, avec Pierre d'Errazu, abbé d'Olivet; Salvator Calvé, abbé de Leyre, avec Diego de Vaquedamo, abbé d'Irance. C'était Louis de Beaumont, comte de Lerins, connétable de Navarre, avec don Pedro de Navarre, maréchal du royaume ; Louis de Beaumont, fils du connétable, avec don Carlos et don Juan de Viamont; Jean de Luxe, avec don Alonzo de Perralta, comte de Sainte-Etienne ; JeanHenri de Lacarre, avec don Philippe de Viamont; un autre Jean Henri de Lacarre, seigneur d'Ablites, avec Jean de Garro, vicomte de Colina ; Pierre dé Perralta, messire de Tudèle, avec Martin-Henri de Lacarre ; Arnaud d'Orthe, avec Giles de Domesain ; Merino de Stelle, vicomte de Marennes, avec Christian d'Espelette : le seigneur de Mendinette, avec le sire de Belzunce; et d'Ursua, avec d'Armendaritz ; d'Alsate, avec d'Urète; d'Arbicu, avec Gillard de Haramburu. A leur suite la multitude des écuyers et gentilshommes et le tiers-état. Cette foule de grands et nobles frémit dans l'attente de la cérémonie. Tout à coup le héraut d'armes parait et s'écrie : « Le roi, la reine 1 silence ! » Toute l'assemblée se recueille et s'avance lentement vers la cathédrale. Le maître-autel en est bientôt inondé. Les princes de Navarre font couronne dans le chœur, et dans le milieu de leur couronne se trouvent Jean d'Albret et Catherine.

Devant leurs majestés se dresse sur les marches de l'autel, la figure cénobitique du prieur de Roncevaux qui d'une voix forte s'écrie: « Très excellents prince et princesse, puissants seigneur et dame, voulez-vous être nos rois et maîtres ?

— Cela nous plait ; nous le voulons.

— Puisqu'il en est ainsi, prêtez le serment que vos prédécesseurs les rois de Navarre ont fait en leur temps ; le peuple vous prêtera à son tour le serment accoutumé.

— Nous sommes prêts. »

A ces mots le roi et la reine de Navarre posent la main sur l'Évangile que leur présentait le prieur, et ajoutent : « Nous don Juan, par la grâce de Dieu roi de Navarre, et nous, dona Catalina, par la même grâce reine propriétaire du même royaume, autorisée dudit roi mon époux, sur cette croix et les saints évangiles que nous touchons et que nous adorons avec respect, nous jurons à vous prélats, nobles, barons, ricombres, chevaliers, hidalgues, infants et hommes des cités et bonnes villes et à tout le peuple de Navarre et promettons de maintenir tous les Fueros, usages, coutumes et franchises, libertés, privilèges, comme vous les avez conservés jusqu'ici, les augmentant plutôt que de les réduire en aucune façon que ce soit. »

Cela dit, le roi et la reine allèrent se placer à leur tour sur les marches de l'autel, le visage tourné vers le peuple. Ils avaient devant eux Jean de Jasses, premier alcade de la Cour majour, en l'absence du chan- celier chargé de recevoir les serments. Et Jean d'Avila, évêque de Couseram, une main sur l'Évangile et l'autre dans les mains de l'alcade : « Nous les États, jurons à Dieu et à vous notre Seigneur don Juan, par la grâce de Dieu roi de Navarre, en vertu du droit qui vous appartient du chef de dona Catalina, votre femme et notre reine et dame naturelle, que nous garderons et défendrons bien et fidèlement vos personnes, votre couronne et votre terre, et que nous vous aiderons de tout notre pouvoir à garder, défendre et maintenir les Fueros que vous venez de jurer. »

Et les princes, comtes et chevaliers s'avancèrent à leur tour et répétèrent le même serment dans la même forme. Après le défilé de tous les États se venant courber devant la majorité royale comme devant une émanation de la majesté divine, le roi et la reine se rendirent à la sacristie. Là, s'étant dépouillés des brocarts d'or, ils se revêtirent de robes en damas blanc, fourrées d'hermine et reprirent le chemin du sanctuaire suivis des évêques et autres prélats. Agenouillés sur les degrés de l'autel, ils reçurent l'onction sainte des David et des Clovis des mains de Jean d'Avila. Puis les prélats les dépouillèrent de leurs robes et les remplacèrent par les habits royaux qui jetèrent un éclat resplendissant sur tant d'atours déjà si beaux. Une épée, deux couronnes d'or garnies de pierreries, deux sceptres et deux pommes d'or, reposaient sur des coussins de damas rouge brodé. Jean prit aussitôt l'épée, la ceignit, puis la tirant de son fourreau, il l'éleva au-dessus de sa tête et la brandit.

Après quoi il reçut, ainsi que la reine, la couronne de Navarre sur le front et tenant dans la main droite le sceptre que l'évêque venait de bénir et dans la main gauche la pomme d'or, ils allèrent tous deux s'asseoir en pleine possession de tous les attributs royaux, sur un écusson aux armes de Navarre qui formait une estrade soutenue de douze barreaux de fer. En mémoire de la victoire des Navas de Tolosa, de la rupture des chaînes et barres ennemies, ils portaient des chaînes avec des barres d'or sur la poitrine et sur les armes. Tout à coup sept nobles princes et chevaliers parmi les plus grands, saisirent les sept barreaux de fer qui soutenaient l'écusson où le roi et la reine étaient assis et ils l'élevèrent en criant : Royal ! Royal !

Royal 1 Une seconde fois, ils placèrent l'écusson audessus de leurs têtes et tous les nobles crièrent à leur tour : Royal ! Royal ! Royal ! Enfin, une troisième fois ils soulevèrent encore leurs majestés et le peuple cria : Royal! Royal! Royal! Pendant ce temps, le roi et la reine, du haut de l'écusson soulevé, jetaient de l'argent en monnaie sur la foule, selon que le prescrivait le for ancien.

La royauté de Jean d'Albret et de Catherine, sa femme, sur les deux Navarres était proclamée.

Au. milieu de l'enthousiasme universel, le prélat consécrateur entonna le le Deum, et toutes les poitrines de princes, des nobles, bourgeois et roturiers, emplies d'allégresse firent retentir les voûtes ogivales des versets du beau chant de l'action de grâce. L'évêque de Couseram célébra aussitôt le Saint-Sacrifice durant lequel, toujours selon les règles du for ancien, les deux époux nouvellement sacrés distribuèrent des étoffes de pourpre et des pièces d'or et d'argent.

L'office terminé, le clergé conduisit leurs majestés jusque sous le porche de la cathédrale. Un cheval blanc richement caparaçonné attendait le roi; une riche litière, au lieu d'une haquenée, attendait la reine à cause de son état de grossesse dans une si grande fatigue Les deux époux ainsi portés parcoururent les rues de la ville suivis du cortège des princes et des nobles, au son des cloches qui cadençaient par leurs joyeuses et triomphales volées l'acclamation universelle. Ce n'était partout que festons et guirlandes.

Des toitures, des balcons, des fenêtres chargées de curieux, malgré le froid de l'hiver, les fleurs transportées des climats plus doux, des palmes, des rameaux pleuvaient sur le royal cortège.

La journée entière fut radieuse et belle pour le roi et la reine de Navarre. Rien n'y manqua; tout leur sourit. Le roi de France lui-même avait ratifié le traité de Nantes, qui assurait au père de Jean, Alain d'Albret, la restitution de ses domaines. Le grand-père de Jeanne d'Albret, le bisaïeul d'Henri IV, était heureux, mais hélas ! son bonheur trop convoité par l'envie, était assis sur des fondements aussi fragiles que l'écusson où on l'avait élevé, car il reposait sur les épaules humaines qui laissent tomber le lende- main ce qu'elles ont porté la veille avec vigueur et enthousiasme.

Alexandre VI, puissant protecteur de sa lignée, mourut subitement le 18 août 1503. Ce fut la ruine des Borgia et de tous ceux qui en tenaient par quelque lien de sang ou d'amitié. On lui donna pour successeur Julien de la Rovère, ennemi personnel et implacable de cette famille, qui prit le nom de Jules II en ceignant la tiare. Un pape guerrier se trouvait en face de l'évêque chevalier, qui avait laissé sa mitre pour les armes. Jules II commença par faire mettre en prison César Borgia, ancien évêque de Pampelune, qui avait épousé Charlotte d'Albret, sœur de Jean d'Albret, avec l'autorisation du pape Alexandre VI, mais celui-ci ayant surpris la vigilance de ses gardiens, échappa de leurs mains et vint se réfugier auprès du roi de Navarre, son beau-frère. Il n'en fallut pas davantage pour exciter la fureur de Jules II contre le roi de Navarre. Par son action politique, sa diplomatie féline, ses trahisons, ses ententes en dessous avec les rois d'Espagne, avec les factions de Grammont et de Beaumont, avec le baron de Coarraze, il poursuivit de sa haine Jean d'Albret et sa femme, comme voie plus sûre d'atteindre le beau-frère. Ses coups, pour être secrets, ne furent pas moins cruels et perfides. César Borgia mourut percé d'une flèche dans un combat, pour la défense des droits de son beau-frère. Il fut enterré dans l'église de Pampelune, dont il avait été l'évêque avant d'embrasser la car- rière des armes. Cette mort ne satisfit pas la fureur du pape Jules II. Il voulait la ruine de la maison de Navarre. Ici commence une lutte à visage découvert, d'une part, et couvert de l'autre. Elle eut pour conséquence l'établissement du protestantisme dans la Gascogne et le Béarn ; des guerres de religion, des massacres épouvantables, et enfin, pour conclusion, le démembrement du diocèse de Bayonne. Dès l'abord, Jules II mit le parlement de Toulouse dans sa rancune insatiable : il lui fit déclarer Jean et Catherine déchus du Béarn, à cause de leurs démêlés avec le baron de Coarraze. Bientôt les Espagnols, qui ne guettaient qu'une occasion favorable de s'emparer de la Navarre, sanctifient leur ambition en la couvrant de leur zèle pour la foi et les intérêts du Saint-Siège. Ils envahissent la Navarre et en soulèvent les populations, répandant partout le bruit que Jean d'Albret était excommunié et privé de ses états pour avoir adhéré au concile de Louis XII. Qui ne reconnaît à ce bruit l'entente secrète de Jules II, le pape guerrier, avec Ferdinand, roi de Castille? Il n'est pas question, dans les bruits répandus, des relations et de la parenté de Jean d'Albret avec César Borgia, qui étaient les vrais motifs de cette levée d'armes, c'eût été trahir la corde du ressentiment de Jules II, qui seul mouvait tout.

Le 26 juillet 1512, le roi s'enfuit de Pampelune, à la nouvelle de l'arrivée du jeune Frédéric de Tolède, duc d'Albe. Il avait envoyé sa femme et ses enfants en Béarn, sous la conduite de Manant de Navailles.

Fatigué de lutter, accablé par la rigueur de son infortune, Jean accepta les conditions du vainqueur, qui furent qu'il livrât toutes les places du royaume. Catherine, indignée de voir son mari abandonner ainsi sa couronne, sans voir même l'ennemi, repassa les monts avec son fils aîné et ses trois filles, et dit avec amertume au roi qui s'enfuyait : « Roi, vous demeurez Jean d'Albret, et ne pensez pas au royaume de Navarre que vous avez perdu par votre faute. »

Cependant le duc d'Albe, continuant sa marche, franchit les Pyrénées, prit Saint-Jean-Pied-de-Port, brûla Saint-Jean-de-Luz et rasa tous les forts. C'est ainsi que la Navarre envahie fut définitivement unie à la monarchie espagnole.

Cette injuste usurpation demeura longtemps comme un remords dans l'âme de Charles V et de Philippe Il qui, pour en étouffer les voix importunes, invoquèrent une bulle de Jules Il leur donnant le royaume de Navarre; bulle qui n'a jamais existé, mais dont l'excipition tardive montre les vraies intentions du Pontife. La bulle écrite n'existe pas, mais l'action pontificale y supplée, car elle s'est toujours exercée par voie diplomatique dans le sens de la bulle supposée (1).

Le 23 janvier 1516 Ferdinand d'Espagne mourut.

L'occasion parut favorable à Jean d'Albret pour recouvrer la Navarre, mais nature indécise, peu (1) L'abbé Monlezun, chanoine d'Auch. Histoire de la Gascogne, t. V, chap. 1 et n.

prompte aux moyens énergiques, au lieu de courir à Pampelune et de s'en emparer dans le désarroi des affaires publiques, il s'attarda sous les murs de SaintJean-Pied-de-Port, s'amusa à prendre cette place.

Pendant qu'il en faisait l'assaut, le duc de Najara accourut en poste, l'enveloppa au passage de Roncevaux et le défit. A ce coup qui mettait le comble à son désespoir, Jean, vaincu par l'âge et la destinée, renonça désormais à toute tentative de conquête et de résistance. Catherine, voulant vaincre son abattement, stimuler son ardeur, avait beau lui dire : « Don Juan, don Juan, si nous fussions nés, moi Juan, et vous Catherine, nous n'aurions jamais perdu la Navarre », elle ne fit que souffler sur une lampe presque éteinte, et il mourut à Moneins le 15 mai de la même année.

Catherine, toujours vaillante, ne se laissa pas abattre par la mort de son mari; elle eut recours à François Ier, lui envoya ses députés, elle circonvint de ses sollicitudes Charles-Quint, lui demanda la restitution de la Navarre. Celui-ci la lui promit, mais pour s'en jouer : sa fourberie égalait sa puissance, et il s'en servit avec la dernière grâce et une parfaite accortise pour bercer la douleur de la malheureuse princesse, la faire passer sans cesse de l'espoir à la déception, de la déception à l'espoir. Dans ces cruelles alternatives elle ne tarda pas à suivre son royal mari dans sa tombe, le 12 février 1517. Ses dix enfants la pleurèrent avec amertume. Henri, devenu le chef de la maison par la mort de son frère André Phœbus, n'avait que quatorze ans quand il monta sur le trône de Navarre. Voulant venger son père et sa mère des perfidies et des promesses menteuses dont Charles-Quint avait amusé et empoisonné ses derniers jours, il se tourna vers François Ier, le mit dans sa cause pour la recouvrance du royaume de Navarre.

François Ier, toujours noble et généreux chevalier, tendit aussitôt la main au jeune prince. Une armée fut levée incontinent dans la Gascogne et le Béarn.

Le 15 mai 1512, elle s'avança vers la Navarre sous les ordres d'André de Foix, s'empara de Saint-Jean-Pied de-Port, livra bataille devant Pampelune où se trouvait Inigo de Loyola, et la Navarre redevint par cette marche rapide et victorieuse l'apanage d'Henri d'Albret et de Marguerite sa femme. Mais la possession en fut courte. Enivré par la victoire, André de Foix s'avança trop loin au delà de Pampelune. La disette, la maladie décimèrent une partie de son armée, et les troupes fraîches de l'infanterie espagnole achevèrent le reste. La Navarre retomba dans leurs mains.

A cette nouvelle, François Ier qui s'était jeté avec ardeur dans les intérêts d'Henri d'Albret confia le gouvernement de la Guienne à l'amiral de Bonnivet avec ordre d'attaquer la Navarre. Il réclamait à CharlesQuint l'accomplissement de ses promesses trop longtemps vaines et fallacieuses. Nous trouvons Bonnivet sous les murs de Fontarabie. Son habileté, sa connaissance des places fortes vinrent à bout des résis- tances d'une ville que la nature et l'art militaire avaient rendue imprenable. En peu de jours une large brèche fut ouverte aux murailles déjà plusieurs fois séculaires, et les troupes de l'habile amiral, Gascons, Basques et Navarrais (1), tous impatients de combattre et de vaincre, se précipitèrent avec ardeur à l'assaut de la ville. Ce fut à eux bien avisé, car dès le lendemain ils entraient en vainqueurs à Fontarabie. Rien n'avait pu contenir la fougue impatiente des Navarrais, partisans dévoués de la famille d'Albret. Bonnivet voulait vaincre par la temporisation et différait à commander l'assaut, mais devant les pressantes instances de ses troupes, il avait dû céder, et abandonner à la bravoure le soin de hâter la victoire.

Maître de la place, Bonnivet se retira, confiant au seigneur de Lude la lourde et redoutable tâche de la garder et de la gouverner. L'occupation en fut, en effet, plus difficile et plus périlleuse que le siège et l'assaut, car chaque sortie des troupes françaises était une occasion de bataille. Cette guerre fut plutôt la guerre de l'ancienne Navarre contre l'Espagne de Charles-Quint que la guerre contre les Français. Pour se venger de la perte de Fontarabie, les Espagnols se jetèrent sur le château de Maya, près de Bayonne, et s'en emparèrent. Or ce château de Maya était défendu par don Velès de Medrano, d'une ancienne maison de Navarre dévouée à Catherine d'Albret et à

(1) Monlezun. Histoire de la Gascogne, t. V, chap. i, ii.

son fils (1). Mais la prise du château de Maya ne délivrait pas Fontarabie ; c'est pourquoi toute la furie castillane se porta sur cette place précieuse, en sorte que, après avoir subi le siège des troupes navarraises, elle subit celui des Espagnols qui la séparaient de tout commerce avec l'extérieur, et en arrêtait les vivres et les secours. Malgré cela, le vaillant de Lude bravait la faim comme le fer, et soutenait l'occupation avec courage. Au fort de ses luttes héroïques, pour l'y aider, François Ier lui envoya le maréchal de Châtillon, mais « estant arrivé à Dax, le print une maladie qui tant le persécuta qu'il en mourut (2). » Chabannes le remplaça ; il vint en courrier jusqu'à Bayonne, traversa les embûches ennemies, pourvut Fontarabie de munitions, de vivres, et de garnison et se retira dans la nuit. Les Espagnols, animés par la présence de Charles-Quint revenu d'Allemagne, voyant l'inutilité de leurs tentatives sur Fontarabie, se portèrent sur Bayonne, dont les habitants, femmes, vieillards, enfants étaient sur les murailles ayant des couteaux au bout des escopettes et des piques en manière de bayonnette. Lautrec animait par sa présence et ses discours les citoyens de la ville, car elle n'avait pas d'autres troupes ni défense. Il donnait telle assurance aux habitants, que tous mirent la main à l'œuvre, tellement que qui était couard se faisait

1,1 Monlezun. Histoire de la Gascogne, t. V, p. 15(!.

(2) Du Bellay, t. II, p. 237.

hardi (1). Ces bataillons de vieillards, de femmes, d'enfants suffirent à repousser les assauts ennemis. Alors, les troupes espagnoles, sous le commandement du prince d'Orange, ravagèrent le Béarn, prirent Bidache, Mauléon, Sauveterre, Oleron, mais les Basques leur ayant coupé les vivres au passage des montagnes, force leur fut de se replier sur elles-mêmes. Chose qu'elles se hâtèrent de faire, non sans causerde notables dommages à Saint-Jean-de-Luz et au pays du Labour. C'est là que les attendaient Carbon et Lautrec dont Monluc sauva l'imprudence et l'engagement trop hardi (2). Fontarabie, à la faveur de cette retraite de l'armée espagnole, fut assiégée de nouveau et, la trahison secondant la bravoure, elle fut reprise aux Français après quatre ans d'occupation. François Ier vaincu fut fait prisonnier d'autre part; ce fut assez pour mettre fin à jamais aux prétentions des d'Albret sur la Navarre espagnole. La politique de Jules II qui tendait à l'abaissement et à la ruine de cette famille était couronnée d'un plein succès. Nous verrons maintenant les représailles de la maison d'Albret et comment elle se vengea du pape sur les catholiques et la religion.

Henri d'Albret, fils des malheureux Jean et Catherine d'Albret, avait épousé Marguerite, veuve du duc d'Alençon et sœur de François Ier. Séduite par la nou-

(1) Du Bellay, t. II, p. 2, G, 1.

(2) Monluc, liv. I, p. 8.

veauté des doctrines importées d'Allemagne et peutêtre aussi dans la pensée secrète de déplaire au SaintSiège, Marguerite s'empressa de donner asile dans sa cour à Clément Marot, Lefèvre, Vatable, Roussel et Calvin. On montre encore aujourd'hui à Nérac la maison qu'habitait Calvin et où se réunissaient les sectaires (1). Cela déplut à son frère François Ier, qui l'appela auprès de lui pour la gourmander très fort, car le roi haïssait la doctrine de Luther, disant qu'elle et toute autre secte nouvelle tendaient plus à la destruction du royaume des monarchies et des dominations nouvelles, qu'à l'édification des âmes (2). Marguerite, forte de l'affection de son frère, ne s'émut pas de ses reproches, moins encore de ses raisons.

Son intelligence vive, sa grâce et le charme de ses entretiens lui avaient assuré une telle maîtrise sur lui qu'elle n'en redoutait aucune chose, quoi qu'elle fît(3).

A la faveur de sa secrète complicité, voire même de sa complaisance ouverte, les doctrines nouvelles se répandirent en traînée de poudre dans le Béarn et y firent de nombreux adeptes. Les églises y furent brûlées, les prêtres et les religieux maltraités : Marguerite se réjouissait en son for de voir échapper ses États à la foi catholique et par conséquent à la juridiction du Saint-Siège : elle vengeait Jean et Catherine de Navarre. Henri eut beau se montrer sévère à

(1) Florimonrl de Rémond, p. 846.

(2) Brantôme. Vie de Marguerite, p. 220.

(3) Introduction aux Mémoires de Du Bellay, p. 100.

la nouvelle secte et la proscrire par édit, elle avançait toujours et s'épandait plus audacieuse dans les esprits faibles, avides de nouveautés. Marguerite, du reste, ne gardait plus de réserve : d'une plume gaillarde et envenimée, elle écrivit les Contes de la Reine de Navarre, ouvrage licencieux où elle livrait au sarcasme et au ridicule le clergé catholique. Pour en atténuer l'effet, elle publia immédiatement après une œuvre empreinte de ce mysticisme prude et vague dont s'est toujours affublée la Réforme. On n'était pas accoutumé à voir les reines se livrer aux polémiques religieuses. Le nom de la sœur de François 1er sur le livre excita la curiosité et en fit la fortune. Il eût incontinent couru le monde, si la docte Sorbonne, vigilante gardienne des traditions catholiques, ne lui en eût barré le chemin en le condamnant. Mal lui en prit : François Ier, qui n'y voyait pas plus loin que son nez surtout à travers l'esprit de sa sœur, la fit revenir sur la sentence et l'obligea à la ravaler. Là-dessus, les protestants de s'ébaudir et de prendre licence plénière sous la protection de Marguerite. On ne voyait partout que moines défroqués, prêtres sans pudeur et clercs délurés qui, par la porte ouverte de la nouvelle doctrine, s'élançaient à qui plus vite dans le monde et ses plaisirs, comme un troupeau affamé dans un pré au gros pâturage. Dans ce désordre de doctrine et de mœurs, un seul, nommé Roussel, donna l'exemple de toutes les vertus à l'appui de l'enseignement nouveau, mais sa bonté, sa vie charitable et régulière, ses aumônes couvraient les débauches des autres et donnaient de l'autorité à sa parole, et ainsi étaient les lacs perfides qui couvraient des traîtres appâts de l'erreur. Sa prédication plaisait à la Reine, et, après le sermon, sous les regards complaisants de Jacques de Foix, évêque de Lescar, édifié, il distribuait la communion sous les deux espèces à de nombreux fidèles. Tant et si bien que le Saint-Siège luimême (c'était Paul 111 qui gouvernait l'Église) se laissa prendre aux trompeuses amorces de l'hérésiarque et le nomma évêque d'Oleron. Sa bonne foi surprise ne , trouva personne pour l'éclairer, et Roussel fut sacré évêque. Dès son érection au siège d'Oleron, il adoucit ce que sa doctrine avait de trop saillant. Flatté d'une charge si belle, il déclama d'abord contre Luther, Zwingle et Calvin. Ce dernier, qui n'avait pas l'âme endurante et les lèvres tendres, se rebiffa aussitôt et assomma le nouvel évêque d'un livre Les Nicolaïtes, où l'injure grossière le disputait à la perfidie. Marguerite s'efforça d'en adoucir le venin par ses bontés.

Elle voulut apaiser la noise et la fureur de l'apôtre de Genève, mais toute sa diplomatie aimable et séductrice alla se noyer dans la bile trop abondante de Calvin qui ne voulut rien entendre. Cependant, Roussel restait fidèle à la nouvelle doctrine, et grâce à l'attrait de ses vertus austères attirait beaucoup d'âmes dans son erreur. Son zèle apostolique, qui se répandait en aumônes et en bienfaits de toute nature, facilitait ses conquêtes. Il entreprit celle de la Soûle. Comme il connaissait la ferme adhérence des Basques à la vieille foi catholique, la rudesse de leur caractère et leur humeur prompte à repousser avec violence ce qui leur déplaît, ce qui heurte leurs habitudes, il se fit précéder d'un aumônier, moine apostat chargé de sonder les esprits, de les préparer à sa prochaine venue. Dès que l'aumônier parut à Mauléon, la foule courut l'entendre, mais son empressement avait un autre mobile que la bienveillance. Enhardi par ce concours de peuple inattendu, il attaqua plusieurs dogmes et tarabusta les indulgences. Aussitôt un sourd frémissement et d'unanimes murmures s'élevèrent et l'obligèrent d'interrompre son discours, et comme il en reprenait le fil sur le silence rétabli, un des bourgeois notables du nom de Pierre Maytie, lui faisant un geste de la main, lui cria d'une voix forte et impérieuse : « Tais-toi, et sors d'ici ». Et comme l'aumônier continuait toujours, il fendit la foule, gravit les degrés de la chaire, et l'agrippant d'une main vigoureuse, il l'en fit descendre plus vite qu'il n'y était monté, et le jeta hors de l'église au milieu des huées et de l'acclamation de tous. Roussel, confiant en sa propre parole, ne se laissa pas rebuter par le mauvais accueil et l'outrage qu'avait reçus son aumônier : il se rendit à Mauléon, qui était de sa dépendance, y assembla un Synode diocésain où il exposa sa doctrine. Les prêtres qu'il avait convoqués, loin de l'approuver, se levèrent et pour toute réponse sortirent du Synode sans même le saluer. Alors il voulut s'adresser à la foule : pour ce, il monta en chaire et d'une véhémente éloquence il attaqua le culte des saints. Pendant qu'il s'agitait en faisant gronder sa voix sous l'émotion dont il était pénétré, un homme, enveloppé dans son manteau et la tête inclinée, les lèvres frémissantes, l'observaitdu fond de l'église. Tout à coup, comme sous l'empire d'une inspiration soudaine, il traverse la nef, bouscule la presse et s'approche de la chaire. Là, comme l'évêque est tout entier à la chaleur de son discours, il tire une hache qu'il tenait cachée, puis en frappant le seul pied qui soutenait la chaire, il la fait tomber avec celui qu'elle portait. Roussel verse sur son auditoire dans la dernière frayeur. Ses serviteurs se pressent pour le recevoir et lui prodiguer les soins que réclamaient son épouvante et ses contusions.

Tandis que Roussel répandait l'erreur dans le Béarn, François de Tournon, archevêque d'Auch, ému des progrès de l'hérésie, se rendit auprès de François Ier. Il combattit si bien la prédominance de la reine de Navarre sur son esprit, le fit entrer si avant dans ses desseins, que le roi lui déclara ouvertement son horreur sur cette hérésie en lui disant : « L'hérésie me paraît si funeste que si mon bras était infecté déjà de ce venin, je le couperais sur l'heure, et je n'épargnerais pas mes propres enfants, s'ils avaient le malheur de se laisser pervertir ». Profitant de ses heureuses dispositions, de Tournon le poussa à des édits d'une rigueur extrême envers les partisans de l'erreur. François Ier écrivit à sa sœur une lettre pleine de récriminations etde reproches. Marguerite, qui l'aimait et ne voulait point l'affliger, le rassura sur ses sentiments de fidélité à la foi catholique et jura de s'éloigner des novateurs. Elle tint parole, mais le mal gagnait déjà tout le Béarn. Il n'y avait ni route hantée, ni val, ni champ, ni lieu public, ni demeure où la dispute religieuse n'amenât la discorde et les plus implacables dissentiments. Pour y mettre fin François I" fit un édit daté de Saint-Savin en Lavedan le 30 août 1546 (1), par lequel il défendait sous les peines les plus graves aux apôtres nouveaux de discourir dans les tavernes, les cabarets et autres lieux publics et privés. Après quoi il mourut, au grand désespoir de Marguerite, qui, l'ayant soigné dans sa prison de Madrid, n'avait pu l'assistera sa dernière heure. « Quiconque viendra, disait-elle, à ma porte m'annoncer la guérison du roi mon frère, fût-il las, harassé, fangeux et malpropre, je l'irai baiser et accoler comme le plus propre prince et gentilhomme de France, et qu'il aurait faute de lit, et n'en pourrait trouver pour se délasser, je lui donnerais le mien et coucherais plutôt sur la dure pour telles nouvelles (2) ».

François Ier fut bientôt suivi dans la tombe par sa sœur qui, après avoir rempli les fonctions d'abbesse et mêlé sa voix à celles des religieuses dans un

(1) Archives du Béarn, 4e volume.

(2) Brantôme. Vie de Marguerite, p. 223.

couvent, mourut en bonne chrétienne et catholique, le 21 décembre 1549 (1). Mais on n'enterra pas avec elle la guerre religieuse dont elle avait semé les principes par sa protection trop longue, accordée aux protestants. Elle laissait une fille, plus coiffée de réforme qu'aucune fanatique au monde, et Dieu sait s'il y en eût : c'était Jeanne d'Albret. Elle fut tour à tour recherchée et demandée par son oncle François Ier, et Charles-Quint qui la voulait pour son fils Philippe II. Non content d'avoir achevé la ruine de la famille d'Albret, il en voulait enlever la fille unique, toujours avec promesse de rétablir le royaume de Navarre, mais avec l'intention de derrière la tête de s'emparer par ce mariage de la Navarre française.

François Ier, qui était au fil des astucieuses prétentions de Charles-Quint, perça sa secrète pensée à travers ses promesses, et pour mettre sa sœur et son beau-frère à l'abri de ses traîtrises, il manda près de lui sa nièce Jeanne et la fiança sans retard, et malgré ses dents et sa résistance, au duc de Clèves qui ne savait qu'en faire, tant elle était jeune et de mauvaise humeur. Elle n'était son épouse que par la puissance de son oncle qui avait donné ordre au connétable de Montmorency de prendre sa nièce au col et de la porter à l'église (2). Bientôt, la nullité de cette union ayant été reconnue, on la maria avec Antoine de Bourbon, premier prince du sang et duc de Vendôme.

(1) Brantôme. Vie de Marguerite, p. 226.

(2) Brantôme. Vie de Marguerite, p. 221.

Voilà donc la plus ardente huguenote unie au fils de saint Louis.

D'un esprit endiablé, d'un caractère ferme et ne reculant jamais d'une résolution prise, Jeanne avait reçu une brillante éducation. Elle connaissait les langues latine, grecque et espagnole, et joignait à son intelligence vive, alerte, une volonté captieuse et sûre dont elle enveloppa son mari. Dès l'abord jeune et belle, elle aimait une danse aussitôt qu'un sermon, et ne se plaisait nullement à la nouveauté du culte. Antoine fut le premier à y mordre. Bientôt Jeanne se reprit. Elle se rappela sa mère, et ce que le pape Jules II avait fait à son grand-père et du royaume de Navarre, de concert avec le roi d'Espagne, et elle ne vit dans le protestatisme qu'un moyen de vengeance, car le catholicisme ne se montrait à ses yeux dans le pontife romain, sa représentation vivante, que comme l'instigateur ou le fauteur de l'usurpation de la Navarre (1). Ni Antoine qui avait, aux premiers jours de l'union, donné dans la réforme, ni la reine mère elle-même ne la purent faire revenir des sentiments qu'elle avait sucés avec le lait : « Plutôt que d'aller à la messe, lui réponditelle, si j'avais mon royaume et mon fils à la main, je les jetterais tous deux au fond de la mer, pour qu'ils ne me soient pas un empêchement (2j ». Tels étaient ces temps funestes. La foi et l'hérésie servaient de

(1) Monlezun, Histoire de Gascogne, t. V, p. 271.

(2; Les Cinq Rois, p. 46.

l'ALHOL'HLi DE LA. MARINE prétextes aux partis; l'intérêt était la seule religion (i).

Antoine de Bourbon lui enleva son fils Henri IV, renvoya les gouverneurs que sa mère avait placés près de lui, et les remplaça par des catholiques. Jeanne, froissée comme épouse et comme mère : comme épouse, par les infidélités de son mari, comme mère, par l'éloignement de son fils en qui elle avait placé toutes ses tendresses, lui voua une haine et un mépris implacables. En embrassant son fils pour la dernière fois, elle lui fit une longue et sévère remontrance pour l'engager à ne jamais participer aux cérémonies du papisme et lui protesta qu'elle était prête à le renier et à le déshériter s'il oubliait ses exhortations. Sur ce, elle partit l'âme ulcérée, et plus acharnée que jamais contre le catholicisme. Dès son arrivée dans ses terres, elle assigna aux ministres protestants quinze mille livres de rente à prendre sur les biens du clergé, et assura aux prêtres catholiques qui passeraient à la réforme de leur conserver leurs bénéfices. Par un édit publié en janvier 1562, elle autorisa le culte protestant dans les campagnes. Cet édit transformait la constitution du pays. Les catholiques frémirent; les protestants exultèrent. Le peuple surtout, toujours attaché à la foi de ses pères, était dans la plus grande indignation à la vue du triomphe de l'impiété. Tant que Jeanne eut près d'elle Antoine de Bourbon, elle caressa l'espoir de recouvrer le royaume

(1) Laurentie, p. 338.

de Navarre, mais après l'expédition avortée de Fontarabie, qui fit revenir son mari bredouille, sans rien tenter contre l'Espagne, expédition qu'on appela si bien la guerre mouillée, ses espérances déçues tournèrent en fureur contre la papauté qu'elle rendait responsable de l'usurpation commise.

De concert avec Antoine, elle avait jeté sur toute la Guienne et la Navarre une multitude de zélés propagateurs des doctrines nouvelles : Boisnormand et Barrau en Armagnac, Caffer dans le pays de Foix, David àNérac, Melanchton, neveu du célèbre ami de Luther, à Tonneins. Elle avait assisté avec lui à la cène célébrée par Guilhem Barbaste en compagnie de la cour et de la noblesse dans la grande salle du château; maintenant qu'il l'avait trahie, abandonnée, qu'il avait fait volte-face, elle était seule dans la lutte, mais elle y suffisait. Sa furie n'eut plus de bornes. La division religieuse entraina le trouble et la haine en haut, en bas, dans le peuple, partout. La joie des protestants se venant greffer sur l'indignation des catholiques mit le feu à leur colère qui se porta aux armes et aux excès les plus regrettables. Les protestants, de leur côté, brisaient les croix, mutilaient les statues et les saints, profanaient les objets sacrés, se livraient sur les merveilles de l'art gothique à des actes de vandalisme que les barbares eux-mêmes auraient répudiés. Monluc reçut l'ordre de mettre remède à la chose. Dans cette pensée, il se rendit en Gascogne.

Voici comme il conte sa mission, dans ses lJfémoires,

« J'entendais, dit-il, de toutes parts de terribles langages et d'odieuses paroles que tenaient les ministres qui portaient une nouvelle foi J'oyais dire qu'ils imposaient deniers, qu'ils fesaient des capitaines, enrôlements de soldats. Les uns prêchaient que les rois ne pouvaient avoir aucune puissance que celle qui plairait au peuple. Quand les procureurs des gentils hommes demandaient des rentes à leurs tenanciers, ceux-ci leur répondaient qu'ils leur montrassent en la Bible s'ils les devaient payer ou non et que si leurs prédécesseurs avaient été sots ou bêtes, ils ne voulaient pas en être. J'oyais dire que les surveillants avaient des nerfs de bœuf qu'ils appelaient Johannots, desquels ils maltraitaient et battaient rudement les pauvres paysans s'ils n'allaient au prêche (1) ». Les protestants voulurent corrompre Monluc; leurs divers Synodes lui offrirent cent mille livres. Ce fut en vain.

Ayant entendu les projets terribles des novateurs, le poil lui dressait en la tête. Près d'Estillac, en terres de Monluc, les huguenots assiégèrent le sieur de Bouillac dans son château, parce qu'il les voulait empêcher de détruire l'église et d'enlever les calices.

Monluc en eut la moutarde par-dessus le nez, il fit saisir quatre des plus mutins d'entre eux et les fit traîner pieds et poings liés jusqu'au cimetière. Là, il poussa Verdier sur le tronçon d'une croix qu'il avait brisée, en disant au bourreau : « Frappe, vilain 1 » Le

(1) Monluc. Mémoires.

coup suivit la parole et la tête de Verdier roula sur le tronçon de la croix qui lui servait de billot. Ses deux complices furent pendus haut et court aux ormes du voisinage. Monluc épargna le quatrième qui était un jeune diacre, mais il avait été rossé si cruellement qu'il en mourut quelques jours après. Monluc, dont la patience était lasse, exerça les mêmes rigueurs sans discourir sur les huguenots de la Montjoye également coupables d'avoir assiégé le sieur de Cuq pour saccager l'église. Bientôt il apprit que les huguenots avaient levé les armes et qu'ils étaient maîtres de toute la Dordogne, il y courut et en fit une telle boucherie, que les survivants n'eurent d'autre recours que de se cacher ventre à terre dans les taillis et les bois où on leur tirait comme on tire au gibier. Duras, qui commandait les troupes protestantes, voulut les venger, mais Monluc lui livra bataille et le battit. Le barbare vainqueur en fit pendre sans autre cérémonie soixante-dix aux piliers de la halle. On pouvait, ditil lui-même, reconnaître par là où j'étais passé, car par les arbres, sur les chemins, on trouvait les enseignes ; un pendu étonnait plus que cent tués (1). Il en fit autant à Sauveterre où il fit pendre seize huguenots sans dépenser ni encre, ni papier, et même, sans les vouloir entendre ; car ces gens parlent d'or. A Monségur toutes les cruautés et les violences furent exercées sans avoir égard à la qualité, sexe, ni âge.

(1) Monluc. Mémoires.

Ce fut une tuerie où sept cents hommes furent égorgés. Les protestants en avaient telle frayeur qu'ils s'enfuyaient à son approche. Ils pensaient avoir déjà la corde au cou (1). Ces cruautés attiraient des représailles (2). Duras, capitaine des huguenots et ancien compagnon d'armes de Monluc, livra au pillage et au sang la ville de Tournon. Les meurtres et cruautés furent horribles; on parla même de petits enfants rôtis. Il s'empara de Lauzerte, y massacra 567 catholiques,.parmi lesquels neuf vingt quatorze prêtres. A cette nouvelle, le roi d'Espagne, Philippe II, envoya à son frère le roi de France, un corps de troupe, résolu pour combattre l'armée de la reine de Navarre. Les soldats espagnols furent féroces : les catholiques .l'emportèrent au siège de Penne et là aussi ils souillèrent leur victoire d'horribles excès. On égorgeait 'les enfants au sein de leurs mères, les mères sur les corps des enfants. Trois huguenots seuls survécurent au massacre ; ce fut Monluc lui-même qui les sauva, tant il était marri. De part et d'autre, on ne tenait aucun compte de la foi jurée. A Lectoure où le sieur d'Urtubie, un des meilleurs officiers de Monluc, succomba ; comme on faisait l'échange des prisonniers suivant entente passée, les protestants tirèrent. Le gouverneur huguenot désavoua cet acte de félonie commis par les siens et, pour prouver sa bonne foi, il fit pendre l'un des coupables aux créneaux de

(1) Histoire des Cinq Rois., p. 211.

(2) DuThou, liv. XXXIII, t. III, p. 320.

la muraille, sous les yeux de Monluc, mais celui-ci ayant appris que ce coupable qu'il avait vu s'agiter en pendaison n'était autre qu'un catholique, entra dans une colère qui ne le tenait plus. Pour comble, les protestants firent encore feu pendant un autre échange qui se faisait aux pieds des murailles. Castets fut tué. A ce coup, la coupe déborda et Monluc, faisant saisir deux cent vingt-cinq prisonniers huguenots qu'il tenait enfermés dans un couvent, les fit égorger dans des tortures épouvantables.

Jeanne, de son côté, rendue plus libre par la mort de son mari, embrasse le protestantisme, célèbre les fêtes de Pâques avec les ministres protestants, et fait la cène dans tout l'attirail de la souveraineté. Elle interdit les processions et les manifestations extérieures du culte catholique, et après avoir profané, dégradé les sculptures et les autels de la cathédrale de Lescar avec la complicité de Jacques de Foix qui en était évêque,' elle y fit la cène une seconde fois.

Le pape Pie IV, en apprenant ces scandales et ces impiétés, lança ses foudres sur elle. Il fit en outre afficher, aux portes du Vatican et dans les autres carrefours de Rome, la bulle par laquelle il la citait à comparaître dans les six mois au tribunal de l'inquisition. Après ce délai elle devait être privée de ses terres et de ses États. La voix du Pontife, qui se perdit dans la querelle, ne fit qu'aigrir davantage l'âme de la farouche huguenote qui, se riant de l'excommunication, persista dans son aheurtement à l'erreur et re- doubla d'efforts pour extirper le catholicisme de ses États.'Le pape, voyant le peu de cas qu'on faisait de ses rigueurs et ne pouvant atteindre Jeanne à travers le roi de France qui la couvrait de sa puissance, s'en prit à l'évêque de Lescar et prononça sur lui la sentence d'excommunication le 27 août 1563. A cette nouvelle, Jeanne à son tour expulse les dominicains d'Orthez et s'empare de leur couvent. Elle rend en outre une ordonnance qui établit solennellement l'exercice de la réforme et abolit le catholicisme (1).

L'article 15 de cette ordonnance assure aux ministres mariés trois cents livres, et aux non mariés, 240 livres. L'article 18 portait ceci : « Défendons à tous évêques, abbés, curés, prêtres, moines, d'empêcher les prêches et d'en interrompre l'ordre des heures pour la prédication de la parole de Dieu que nous voulons être prêchée sans qu'aucun de la religion romaine soit admis, ne reçu à faire des prêches au dedans de notre pays (2). »

L'article 21 disait : « Et désirant que l'œuvre cydevant par nous commencée, qui est d'exterminer, d'aucuns lieux et endroits de nostre pays, tous exercices de religion romaine, soit continué, nous défendons très expressément à tous prêtres de la religion romaine de retourner en lieux desquels la religion romaine aura esté exterminée et ostée pour y faire

, (1) Archives d'Orthez.

(2) Poydavant, p. 258.

quelque acte d'exercice, soit en particulier, soit en public (1). »

Cette ordonnance souleva les populations du diocèse de Bayonne, dont dépendait Fontarabie. Sous la conduite de Charles de Luxe, lieutenant du vicomté de la Soule et gouverneur de Mauléon, ils se levèrent, résolus à défendre la liberté de la foi catholique, même au prix de leur sang, et s'emparèrent de Garris, l'unique forteresse du pays. Émue de ce soulèvement et de cette résistance inattendus, Jeanne envoya son fils Henri IV pour apaiser la révolte, et promit de rendre la liberté à la religion antique des Escualdunaks, mais elle ne tint pas parole et fit pendre les trois seigneurs qui s'étaient trouvés à la prise de Garris. Alors les Basques se retirèrent dans leurs montagnes, prenant les résolutions les plus extrêmes; à l'ardeur naturelle de leur caractère venait se joindre l'exaltation de la foi religieuse.

Charles IX, effrayé des conséquences que pourrait entraîner un tel état de choses, envoya vers sa cousine, si fort coiffée de Réforme, Lamothe-Fénelon, qui remit la paix où était la guerre, et calma les colères incendiées. Au nom de Jeanne et de son cousin le roi de France, il s'engagea à respecter et à faire respecter la religion et les droits des Basques, et accorda le pardon à tous les chefs de la révolte, à l'exception de Charles, baron de Luxe, Valentin de

i,l) Manuscrits du séminaire d'Auch.

Damesain, vicomte d'Échaux, le baron d'Huart, Francis Duhart, Jean d'Armendaritz, le capitaine Artiède, Menant de la Salle, de Camo, Tristan de Urrutie, d'Arangois, Jaymes Sannatz, d'Etchessarry, de Haramburu, de Santabal, de Lisetche, d'Yoldy, d'Aguerre, d'Amorotz, Auger de Biremont, Simon d'Appesseche (1).

(1)   Archives d'Auch.

(2)    

CHAPITRE III

SÉPARATION DE L'ÉGLISE DE FONTARABIE

En exposant la situation de la Gascogne et du Béarn, nous avons exposé par cela même les causes qui ont amené le démembrement du diocèse de Bayonne, et séparé Fontarabie de la Navarre française. La communauté de juridiction ecclésiastique mettait en rapport constant les populations de l'un et l'autre versant des Pyrénées, et par conséquent, en danger d'hérésie. Tout était à craindre d'un commerce perpétuel avec le Labour et le Béarn qui gémissaient sous le despotisme d'une reine si fanatique et si opiniâtre.

Charles IX, on revenant de voir sa sœur Elisabeth, sur la Bidassoa, ne voulut pas rentrer à Paris sans faire visite à la reine de Navarre. Dans un entretien courtois et ferme, il s'efforça de vaincre son obstination huguenote, mais ses démarches furent vaines.

Convaincu de l'inutilité de toute nouvelle tentative auprès d'elle, il eut recours à son beau-frère, Philippe II d'Espagne, qui, à la suite d'une entente, écrivit au pape Pie V une lettre par laquelle il lui faisait connaître l'état du diocèse de Bayonne, moitié dans le royaume de Navarre, et moitié dans celui des rois d'Espagne. Le saint pontife y répondit par un bref qui enjoignait à l'évêque de Bayonne et à l'archevêque d'Auch de nommer deux vicaires généraux, l'un diocésain, l'autre métropolitain, tous deux Espagnols, qui seraient chargés de tous les actes de juridiction religieuse en dehors des deux prélats. Le bref ajoutait que faute de ce faire, toute la partie espagnole du diocèse de Bayonne passerait, au bout de six mois, sous la juridiction ecclésiastique de l'évéque de Pampelune et qne ce démembrement ne cesserait qu'avec les erreurs qui désolaient la France : « Philippe, roi catholique de l'Espagne, disait la bulle, nous ayant exposé que plusieurs villes de son royaume, dans la province du Guipuzcoa et de la Navarre, et non de Biscaye, comme le dit Monlezun dans son Histoire de la Gascogne (1), (quod in provintia Guypuzcoa et regno Navarl'œ), sous la juridiction de l'évêque de Bayonne sont exposés tous les jours à être en relation avec la France où la foi catholique périclite, fides catholica périclitât et fluctuat, et, par conséquent, à tomber dans les mêmes erreurs, nous ordonnons à nos vénérables frères, l'évêque de

(1) Tome V, p. 307.

Bayonne et l'archevêque d'Auch, d'élire deux ecclésiastiques de leur choix et sujets espagnols, avec charge de gouverner les villes d'Espagne qui dépenpendent d'eux : en négligeant de se conformer à notre demande (faciendum negligentes) dans les six mois, lesdites villes passeront à l'évêché de Pampelune pour tout le temps que durera l'hérésie. Decernentes per prœsentes nostras litteras durantibus in dictœ Francise regno erroribus prœfatis durare debere (1). »

La bulle pontificale est du 30 avril 1566. C'est donc bien à partir de cette date que Fontarabie a cessé d'appartenir au diocèse de Bayonne, et le protestantisme fut la cause de ce démembrement.

(1) Manuscrits de Bayonne, voir le texte à l'appendice.

CHAPITRE IV

TRÉSORS ET SOUVENIRS

Au fond de la nef de gauche, sous la Vierge en vitrine, se trouve le tombeau des Venesaet quelques objets portés de Palestine par 0. Reilly : le fronton d'une des colonnes du palais de Pilate, une clef du Saint-Sépulcre et les reliques des pasteurs de Bethléem. La sacristie, qui est un vrai monument aux vastes proportions, renferme des ornements anciens fort riches et de grand prix, quelques statues soustraites au vandalisme par le curé de la paroisse, deux belles armoires anciennes, une fresque d'Echenagusia dans le milieu, un tableau représentant le triomphe de saint Julien, évêque de Cuenca, qui fut chargé de venir confirmer les Fueros de la ville de la part du roi d'Espagne Alphonse IX. L'un des ornements, le plus modeste en apparence, sur fond rouge, a servi à la messe du mariage par procuration de Marie-Thérèse d'Autriche avec Louis XIV.

C'est donc cette église qui a été témoin de tant de grandes et belles choses ; c'est elle qui a reçu les serments de fidélité de plusieurs générations de rois, de capitaines et de héros. C'est elle qui a entendu les soupirs de tout un peuple pendant les horreurs du siège. C'est sous ses voûtes ogivales que les mains suppliantes s'élevaient vers le ciel et que les âmes confiantes en la Vierge faisaient violence à son cœur maternel pour en obtenir secours et protection.

C'est dans cette jolie nef que le peuple chanta une messe solennelle à Saint-Jacques en plein siège. Tous, officiers, soldats, généraux, alcade et gouverneurs chantaient d'une seule voix. Et cela faisait un effet étrange que cette prière de paix, au milieu du combat. Ce calme, ce repos intérieurs parmi toute cette agitation extérieure, ces paroles d amour et de fraternelle charité sur un champ de carnage ; les strettes frémissantes du Credo alternant avec le bruit des canons qui battaient les murailles, cette fière valeur se faisant humble au pied des autels, ces soldats l'âme remplie d'indignation et d'ardeur pour le combat disant doucement à Dieu : Dona nobis pacem, donne-nous la paix ; cette hostie de sacrifice et d'amour s'élevant sur ces glaives sanglants; ce prêtre qui prie en face des admirables héros du siège, don Diego Butron, Isquierdo, Egiua, tous ces contrastes réunis, vivant, parlant, emplissaient les cœurs d'une émotion que la langue humaine est im- puissante à rendre. Cependant, Condéj Saint-Simon^ La Valette faisaient des brèches et commandaient l'assaut, l'artillerie faisait rage, les boulets pleuvaient aux environs comme une grêle de plomb, et la messe se chantait toujours en l'honneur de saint Jacques. Pourquoi en l'honneur de saint Jacques, me direz-vous. Saint Jacques aurait-il plus de pouvoir sur Dieu que la Vierge sa mère ?

Je vous en donnerais bien une raison que vous comprendrez. Il en est des Saints du paradis, comme de ceux de la terre ; les uns ont l'humeur guerrière et les autres l'âme tendre et pacifique. Pour les choses de la guerre, il faut s'adresser à des saints de combat qui s'y entendent mieux ; pour la paix, à ceux qui en connaissent les secrètes douceurs et les moyens de la conserver.

Or, saint Jacques, vous ne l'ignorez pas sans doute, est un chevalier espagnol. Il a longtemps guerroyé dans les armées contre les Maures.

Un jour, dit la légende, c'était le 24 juillet 1112, veille de saint Jacques, et la cathédrale de Compostelle, où les cloches chantaient à la grande volée, était remplie de pèlerins venus de loin pour déposer sur la pierre de l'expiation le fardeau de leurs fautes et de leurs vœux sacrés. Sous les arcades sombres, ils circulaient comme des ombres de la nuit. Les uns joignaient, par leur marche empressée, au cliquet de leurs rosaires en bois d'olive, le chuchotement de la prière, les autres allaient s'abattre, là-bas, tout au fond, aux piads d'un.confesseur quelconque, comme.

des oiseaux dont les ailes alourdies n'en peuvent plus de voyage et de tempêtes.

Et il y en avait de tout rang, de toute classe, de toute carrière, depuis la noblesse jusqu'à la roture.

Princes et mendiants, soldats et capitaines, chevaliers et laboureurs, pontifes et simples clercs d'autel étaient confondus sous l'habit commun du pèlerin.

Or, cette fois, parmi la foule pèlerinante et soupirante, humblement prosternée sur la pierre usée par les genoux, creusée de larmes amères et de baisers, se trouvait un évêque du nom d'Étienne. Il était grec, et il venait de son pays lointain accomplir un vœu. Son voyage avait duré de longs mois de marches et de veilles, car il avait parcouru à pied toute la route praticable qui s'était offerte devant lui. La fatigue du chemin n'avait pas ralenti sa ferveur, et il priait longuement et méditait en silence.

Et comme il priait, d'autres pèlerins à la figure triste, hâlée, se jetèrent à genoux près de lui. A la façon dont ils le bousculèrent en se pressant dans l'ombre et à leur langage grossier, le prélat reconnut des laboureurs qui venaient se plaindre à saint Jacques de leurs récoltes manquées ou compromises, de leurs troupeaux que la maladie décimait.

Leur prière était à peine respectueuse : les reproches y dominaient. Ils rappelaient au grand apôtre les jeûnes scrupuleusement observés, les genoux meurtris dans la prière, les cierges brûlés. Pour se faire pardonner leurs impertinences en son honneur

à.-ils ajoutaient en finissant : « 0 Jacques, bon chevalier, délivrez-nous des maux présents et des maux à venir. » Quelle ignorance ! se dit en lui-même le prélat; saint Jacques chevalier! Peut-il donc se faire qu'on laisse s'accréditer dans le peuple de pareilles erreurs? A peine il achevait de penser ainsi, que les paysans reprirent plus fort. « 0 Jacques, bon chevalier, délivrez-nous des maux présents et des maux à venir! » Cette fois il ne put se contenir et il les interrompit aussitôt ; « Taisez-vous, et ne parlez pas de la sorte. Saint Jacques n'était pas un chevalier, mais un pauvre pêcheurde Galilée ! » Et pour mieux éclairer leur foi, il invoqua l'Écriture, en cita des textes nombreux. Les laboureurs protestèrent, indignés de ce qu'on voulût enlever à leur glorieux patron le titre de chevalier ; puis, reconnaissant l'évêque dans le pèlerin, ils se retirèrent humiliés et confus. Le prélat demeura seul dans l'obscurité de la nuit qui avançait. Tandis qu'il s'oubliait en méditations et rêves pieux et sublimes, saint Jacques, qui lui en voulait sans doute de son interventien insolite pour lui ravir un titre qui l'honore, lui apparut resplendissant de lumière et de gloire, armé de pied en cap, et monté sur un magnifique cheval blanc. Et il lui dit sèche- ment: « Étienne, serviteur de Dieu, de quoi te mêles-tu avec tes textes ? Ils valent bien pour le temps de mon pèlerinage terrestre en Judée et en Galilée, mais ne te disent rien sur ma condition présente. Or bien, regarde-moi et ne doute plus que je sois un chevalier du Christ. Je vais de ce pas combattre à la tête du peuple chrétien contre les Maures; c'est moi qui vais le conduire à la bataille et à la victoire, et demain j'entrerai avec Ferdinand dans la ville de Colimbra qu'il assiège. » Ce disant, le chevalier SaintJacques fit caracoler son cheval et disparut.

Le lendemain 25 juillet 1112, comme on célébrait la messe à Compostelle, Ferdinand entrait à Colimbra en vainqueur, à la suite du chevalier saint Jacques, et les Maures étaient vaincus et l'Église entière tressaillait d'allégresse et chantait partout le Te Deum (l).

(1) Voilà pourquoi, pendant le siège de 1638, on célébrait une messe en l'honneur de saint Jacques dans l'église de Fontarabie.

CHAPITRE V

LES ALENTOURS DE FONTARABIE

En sortant de Fontarrabie par le nord, on arrive dans un faubourg de la ville appelé la Marine, à cause de sa proximité de la mer, et des pêcheurs qui y sont fort nombreux. C'est là que, pendant les chaleurs estivales, les amateurs d'aise et de plaisir viennent chercher quelque agrément et quelque brise caressante qui puisse adoucir les feux ardents du mois d'août. Ce quartier, moderne en grande partie, est une ruine de l'ancienne paroisse de la Madeleine, dont l'église, voisine d'une poudrière, sauta avec elle en 1684. Il n'en resta que les quatre murs et deux colonnes unies, qu'on a couverts de planches pour en faire la chapelle de la Madeleine qui subsiste encore maintenant. A peine sortie du faubourg populeux de la Marine, on se trouve sur la belle promenade à pente douce qui conduit à l'extrémité rocheuse du mont Aizkibel. C'est le cap Figuier qui avance sa pointe surmontée d'un vieux fort en ruines dans l'Océan. De toutes les promenades que j'ai pu faire dans les contrées les plus accidentées, les plus fréquentées des amateurs en quête de beaux spectacles, je n'en ai point trouvé qu'on puisse comparer à celle du cap Figuier. Le long de la route qui y conduit, l'œil est constamment surpris et ravi. Tout ce que la nature peut offrir de plus grand, de plus varié, de plus doux, depuis les montagnes jusqu'à la mer se déroule sous les yeux pendant toute la durée de la promenade. A mesure que l'on monte la vue s'étend, le- panorama se développe; les collines s'abaissent et vous montrent dans leur sein replié, de jolis villages, des vallons, des prés, des bois, des jardins fleuris, d'immenses champs de luzerne verte et de froment doré. L'immensité bleue de l'Océan est sillonnée des voiles blanches des barques qui pèchent, semblables à des goélands immenses reposés sur des rochers. Bayonne, Biarritz, Guétary, Bidart, St-Jean-de-Luz >e pressent le long des falaises battues par les flots. Hendaye, Irun, Fontarabie, la Bidassoa sont à vos pieds. La chaîne des Pyrénées ondule l'horizon du beau ciel du midi en face de vous. En aucun endroit du monde que j'ai parcouru, je n'ai eu une vision plus complète de la nature, jamais je n'ai joui de l'œuvre du Créateur d'une manière aussi étendue.

C'est assurément sur une hauteur semblable que Satan dut porter le Christ pour le tenter par le mirage séducteur du monde : « Je te donnerai tout cela si, te NI-F, HE l'ONT ARABIE ET DE OEXUAYE prosternant à mes pieds, tu m'adores ». Quant à moi je n'ai jamais si bien compris l'admirable réponse que lui fit le maître de la Nature : « Retire-toi, Satan, car il est écrit : Tu n'adoreras que le Seigneur ton Dieu, et ne serviras que lui seul. » Dieu seul est grand, sublime, admirable dans son œuvre ; c'est le seul sentiment qui jaillit de l'âme à la vue de ces merveilles.

Il y a de bien belles choses dans le monde; la nature partout se joue à nous séduire, comme une fille incomparable par la variété et le nombre des atours dont elle revêt sa beauté, mais nulle part elle ne s'est assise devant moi dans une attitude plus belle, dans un éclat et des charmes plus parfaits. Il y a bien des montagnes ailleurs, mais le plus souvent elles se pressent de trop près et se nuisent par leur contact, car quelque hauteur qu'on atteigne, elles réduisent la vue et le spectacle. Ici les sommets s'écartent, s'élèvent loin l'un de l'autre, et il n'y a plus rien devant que des plaines riantes, sillonnées de villages, de rivières scintillant au soleil, de coteaux et de collines boisées, plus rien après, que l'immense Océan bleu; et la vue s'étend, s'étend toujours sur toutes ces splendeurs jusqu'à ce qu'elle n'en puisse plus. Ah !

vraiment, il n'y a rien de comparable dans le monde, et Dieu seul, qui a fait un pareil tableau pour l'agrément de l'homme, mérite qu'on l'adore. Quand on arrrive à l'extrémité du cap, après de pareils enchanrements on éprouve le besoin de se reposer. Le fort en ruine de Santelmo arrête du reste votre course et vous empêche d'aller plus loin. Au-dessus de la porte crénelée se trouve l'écusson de Philippe II, fils de Charles-Quint, avec cette inscription :

Philipus 11 Hispaniarum, Indiarumque rex, ad reprimenda latrocinia hoc santermi castellum extruere mandavit. Anno D. 0. M. MDXCVIII. Siendo don Juan Velasquez capitan général de esta Provincia.

Le fort de Santelmo, comme cette inscription l'indique, fut donc construit en 1598, par l'ordre de Philippe II, pour réprimer les brigandages qu'exerçaient les pirates sur les côtes du Guipuzcoa et de la Biscaye.

Depuis cette époque, les pirates ayant disparu ou s'étant civilisés, le fort a perdu sa raison d'être et est devenu une ferme, où l'on peut trouver un abri contre les surprises de la tempête qui arrive avec furie de l'horizon.

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28 octobre 2014

La reconnaissance de l'autonomie d'Euskadi.

 

L'Arbre de Guernica

Le  novembre 1933, le référendum sur le statut des Provinces Basques  avait donné  84%  de oui pour les trois provinces de Biscaye, Guipuzkoa et Alava. Mais depuis , le débat était resté  bloqué à l Assemblée des Cortés jusqu'au 12 mai 1936, date à laquelle l'Assemblée se prononce pour le règlement de cette question.

Le 26 septembre suivant, le député du P.N.V, Manuel de Irujo fait son entrée au gouvernement Largo Caballero à Madrid

Le 1 er Octobre 1936, l'Assemblée des Cortés approuve le Statut du Pays Basque et le 7 du même mois, le premier gouvernement d'Euskadi est formé. Le député nationaliste josé Antonio Aguirre, avocat et maire de Guécho en Biscaye en est élu le premier président

.Cette autonomie durera un peu plus de 8 mois

 

OLIVIER BEAUPRÉ-GATEAU
LA FRONTIÈRE FRANCO-ESPAGNOLE
AU PAYS BASQUE
Étude des fonctions de la frontière sur le territoire de l’Eurocité
Bayonne-San-Sebastián
Mémoire présenté
à la Faculté des études supérieures de l’Université Laval
dans le cadre du programme de maîtrise en science géographique
pour l’obtention du grade de Maîtrise en sciences géographiques (M Sc. géogr.)
FACULTÉ DE FORESTERIE ET GÉOMATIQUEUNIVERSITÉ LAVAL
QUÉBEC2006© Olivier Beaupré-Gateau, 2006

Résumé
«La volonté de vivre sans frontière»
Voilà la motivation générale des acteurs et actrices qui évoluent au sein des instances
politiques de l’Eurocité basque. Qu’en est-il précisément ? Au travers du discours dominant sur la disparition des frontières en Europe, que peut nous apprendre l’expérience innovatrice de l’Eurocité ? C’est pour répondre à cela que nous nous sommes intéressés à reconnaître les fonctions de la frontière franco-espagnole au Pays basque. Sur la base de modèles comme ceux de Guichonnet–Raffestin ou Émanuel Gonon, nous avons tenté d’élaborer les bases d’un modèle des fonctions de la frontière applicable au cas particulier de l’agglomération transfrontalière basque.
C’est en nous appuyant sur des cas de coopération transfrontalière, dans le domaine
sanitaire et du transport en particulier, que nous nous sommes interrogés sur les fonctions de cette frontière qui sont encore en action.

Table des matières
Résumé................................................................................................................................... ii
Remerciements...................................................................................................................... iii
Introduction.............................................................................................................................9
1 Mise en contexte de l’objet d’étude..............................................................................13
1.1 L’histoire d’un concept.............................................................................................13
1.2 La frontière dans le contexte européen et actuel.......................................................18
1.3 Histoire de la frontière franco-espagnole..................................................................19
2 Méthodologie................................................................................................................22
2.1 Concepts : définitions. ..............................................................................................22
2.2 Méthode de cueillette des données. ..........................................................................26
3 Problématique ...............................................................................................................28
3.1 La question de recherche. .........................................................................................28
3.1.1 Intérets de la recherche .....................................................................................29
3.1.2 Une problématique précise ...............................................................................30
3.1.3 Revue de la littérature .......................................................................................33
3.2 Objectifs....................................................................................................................36
3.2.1 Objectifs généraux ............................................................................................36
3.2.2 Objectifs spécifiques.........................................................................................37
3.3 Présentation de l’hypothèse. .....................................................................................37
3.4 Définition du territoire à l’étude. ..............................................................................38
3.4.1 La construction politico-territoriale ..................................................................38
3.4.2 Aujourd’hui, deux Pays basque (ou trois) ........................................................46
3.5 Les acteurs. ...............................................................................................................48
3.5.1 L’Eurocité .........................................................................................................49
3.5.2 Le consortio Bidassoa-Txingudi.......................................................................52
3.5.3 Le Gipuzkoa......................................................................................................52
3.5.4 La CABAB .......................................................................................................54
3.5.5 Les Pyrénées-Atlantiques .................................................................................56
3.5.6 Euskadi..............................................................................................................56
3.5.7 La région Aquitaine ..........................................................................................57
3.5.8 La France et l’Espagne .....................................................................................58
4 Résultats........................................................................................................................59
4.1 Présentation des principaux résultats........................................................................59
4.2 Synthèse des résultats ...............................................................................................60
4.3 Discussion des résultats. ...........................................................................................64
4.4 Confirmation (ou infirmation) de l’hypothèse..........................................................88
Conclusion ............................................................................................................................90
ANNEXES............................................................................................................................94
Comptes rendu des entretiens .....................................................................................104
Résumé de l’entrevue avec Dani Arbulu de l’Agence transfrontalière de la
députacion forale de Gipuzkoa. Donostia, le vendredi 16 juillet 2004...................104
Résumé de l’entrevue avec Pilar Fuertes du Consorcio Bidassoa-Txingudi, le
vendredi 23 juillet, Irun. .........................................................................................106
v
Résumé de l’entrevue avec Elena Morena de l’Agence transfrontalière de la
CABAB. Bayonne, le jeudi 29 juillet 2004 ............................................................108
Résumé de l’entretien avec Jean-Claude Iriart, président du conseil des élus du Pays
basque, Bayonne, lundi 2 août 2004. ......................................................................111
Comptes rendu des documents reçus ..........................................................................113
Synthèse de l’étude : État des lieux de la coopération transfrontalière sanitaire....114
Synthèse du cahier de la MOT # 4 : La coopération transfrontalière sanitaire. .....118
Compte rendu du document de synthèse du plan de gestion des déchets ménagers et
assimilés dans la zone transfrontalière de l’Eurocité basque Bayonne-San-Sebastián.
................................................................................................................................121
Synthèse du guide pratique frontalier. ....................................................................121
Synthèse du document : Les transports transfrontaliers dans les agglomérations
transfrontalières. .....................................................................................................124
Synthèse du document : Estudio de Prospección sobre las infraestructuras de
transporte en la Eurociudad Vasca Bayonne- San Sebastián. Fase III Informe
sintetico...................................................................................................................128
Bibliographie ......................................................................................................................130
vi
Liste des figures
Figure 1 : Détail d’une carte de la péninsule Ibérique de l’an 910 où l’on peut voir le
royaume de Navarre. Source : www.lib.utexas.edu consulté en mars 2005. (avec
empreinte approximative des territoires actuels en blanc)............................................40
Figure 2 : Détail d’une carte de la péninsule ibérique de l’an 1037 où l’on peut voir
l’expansion, au nord des Pyrénées, du royaume de Navarre. Source :
www.lib.utexas.edu consulté en mars 2005. (avec empreinte approximative des
territoires actuels en blanc) ...........................................................................................41
Figure 3 : Détail d’une carte de la péninsule ibérique de l’an 1150 où l’on peut voir
l’évolution territoriale du royaume de Navarre et qui s’apparente au territoire
revendiqué aujourd’hui. Source : www.lib.utexas.edu consulté en mars 2005. (avec
empreinte approximative des territoires actuels en blanc)............................................43
Figure 4 : Situation de la Navarre et des territoires basques du nord vers le 14ème
Figure 5 : Carte du Pays basque comprenant les sept provinces telle que présentée 8
Figure 6 : Les trois entités qui forment l’Eurocité basque. Réalisation : Olivier
Figure 7 : L’Eurocité basque, un regroupement de 600 000 personnes sur une frange côtière
de 50 Km de long. Réalisation : Olivier Beaupré-Gateau, d’après une carte de SUA
Edizioak. .......................................................................................................................51
Figure 8 : Représentation des différents acteurs. Réalisation : Olivier Beaupré-Gateau......58
Figure 9 : Borne frontière nous indiquant le passage de l’Espagne vers la France. .............67
Figure 10 : La même borne frontière, côté indiquant le passage de la France vers l’Espagne.
......................................................................................................................................67
Figure 11 : Panneau signifiant l’entrée dans la province du Labour, au même endroit où
l’on pouvait voir la borne frontière (figures 8 et 9). .....................................................69
Figure 12 : Panneaux de signalisation bilingues en France ..................................................70
Figure 13 : Panneaux standards de la municipalité d’Hendaye pour les noms de rues,
bilingue. ........................................................................................................................70
Figure 14 : Panneau de signalisation autoroutier en langue basque sur le territoire français.
......................................................................................................................................70
Figure 15 : État des installations de contrôle à la frontière entre la France et l’Espagne dansla région HendayeIrun. ................................................................................................73
Figure 16 : État des infrastructures de contrôle à la frontière entre Hendaye et Irún...........74
Figure 17 : Le même endroit qu’à la figure 15, ont peut y noter l’absence des infrastructures
frontalières. ...................................................................................................................75
Figure 18 : Détail d’un plan de la région transfrontalière du Bidasoa-Txingudi..................75
Figure 19 : La dynamique multiscalaire infléchissant la fonction légale de la frontière......82
Figure 20 : Carte représentant les 7 provinces basques. Source : www.tlfq.ulaval.ca .........95
Figure 21 : Tableau des données sur les sept provinces. Source : www.tlfq.ulaval.ca ........95
vii
Figure 22 : Représentation des zones d’utilisation de la langue basque dans l’histoire.
Réalisation : Olivier Beaupré-Gateau et Frédéric Dion d’après une carte de Laurier
Turgeon, 1997...............................................................................................................96
Figure 23 : Zones d’utilisation de la langue basque aujourd’hui. Réalisation : Olivier
Beaupré-Gateau et Frédéric Dion d’après une carte de Laurier Turgeon, 1997..........97
Figure 24 : Représentation cartographique des résultats obtenus par le parti nationaliste
Herri Batasuna en 1996. Source : Barbara Loyer, Géopolitique du Pays basque, 1997.
......................................................................................................................................98
Figure 25 : Coopération transfrontalière sanitaire et médico-sociale : Frontière espagnole.
Réalisation : Olivier Beaupré-Gateau d’après une carte de la MOT, 2000. ............................................102
Figure 26 : Le territoire de l’Eurocité et ses deux aéroports et ses deux ports en eau
profonde. Réalisation : Olivier Beaupré-Gateau d’après une carte de SUA Edizioak.
....................................................................................................................................103
viii
Liste des annexes
Annexe 1 Carte et données du Pays basque..........................................................................95
Annexe 2 Étendue des zones bascophones ...........................................................................96
Annexe 3 Vote nationaliste et zones bascophones ...............................................................97
Annexe 4 Extrait du statut d’autonomie du Pays basque......................................................99
Annexe 5 Les thèmes de la coopération transfrontalière sanitaire. ....................................102
Annexe 6. Les différents pôles de transport de l’eurocité ..................................................103
Annexe 7 : Verbatime des entretiens et résumés des documents reçus ..............................104
Introduction
L’idée de travailler sur les frontières peut sembler étrange à l’heure où on ne cesse de lire dans les journaux sur la disparition des ces dernières. Pourtant, il s’agit bien d’un sujet d’actualité, qui fait appel à beaucoup de ressources, tant universitaires qu’étatiques. En effet, dans la littérature récente, il existe nombre d’ouvrages traitant de, ou des, frontières et ce dans tous les types de disciplines. Bien sûr il sera ici question d’une étude de géographie. Mais fort d’un baccalauréat en science politique, c’est à l’aide d’une mixité d’approche que j’ai entrepris ce travail sur l’étude des frontières. Les premières motivations pour un tel sujet me sont donc venues de mes études de premier cycle. Un travail de recherche sur la frontière franco-espagnole au Pays basque aurait bien pu être mené sans grand changement au sein du département de science politique. Il m’apparaissait simplement pertinent d’aller
chercher un angle différent, autant pour mon intérêt personnel que pour la profondeur de la recherche. Je me suis donc dirigé vers les sciences géographiques pour ajouter à l’étude
politique une approche plus territoriale et des méthodes de recherche propre à la
géopolitique. Plusieurs éléments ont motivé cette décision. D’abord, mon premier contact
avec la géographie s’est fait lors d’un cours de géographie politique qui m’a introduit aux
notions et aux auteurs de la géopolitique. C’est alors que j’ai eu mes premiers rapports avec
des auteurs clefs de la discipline ; l’école allemande, avec Haushofer entre autres ou le
Suédois Kjellen, Mackinder et Spikman chez les Anglo-saxons, Jacques Ancel chez les
Français et le renouveau de la discipline avec Yves Lacoste et la revue de géopolitique
Hérodote. C’est suite à ce cours que j’ai choisi de me diriger vers le département de
Géographie pour tendre vers la géopolitique.
Le choix de l’objet, la frontière franco-espagnole au Pays basque, fait suite à un long
processus de raffinement du sujet de recherche. Influencé par la mouvance altermondialiste,
je termine mon baccalauréat en 2001, année du sommet des Amériques à Québec. Les
frontières sont au coeur de plusieurs débats auxquels j’assiste. L’esprit est à l’abolition des
10
frontières, aux citoyens du monde, à l’internationalisme. Lorsque je pris la décision de faire
des études de maîtrise, c’est dans ce contexte que je réfléchissais. Je m’intéressais à la
question des frontières, à la division internationale du travail, aux multinationales, à
l’internationalisation des échanges, etc. On parlait beaucoup dans mon entourage de la
disparition des frontières. Cette démarche était renchérie par une expérience personnelle.
J’ai eu la chance de voyager et de travailler en Europe à quelques reprises. J’ai donc
expérimenté la «libre circulation» que l’Union européenne permet. Étant détenteur d’un
passeport français, toute l’Europe s’ouvrait à moi. Je pouvais donc ajouter une expérience
empirique à tous ces discours engagés sur la disparition des frontières ayant cours au
tournant du siècle. Mes deux ans d’études approfondies sur la portion basque de la frontière
franco-espagnole me permettront de nuancer grandement mes propos d’alors, voir d’enréfuter quelques-uns. La possibilité de voyager librement d’un État européen à un autresans passer de contrôles douaniers ne signifie pas la disparition de la frontière entre cesdeux États. Bien des éléments imperceptibles au simple touriste sont en oeuvre auxfrontières, malgré l’apparente ouverture totale de celles-ci. Le fait que j’aie pu travailler etvivre hors de France sans papiers ni permis et ce en toute légalité, n’atteste pas de ladisparition totale des frontières. Il existe encore des contrôles effectués aux frontières Celles-ci disposent encore de fonctions actives. C’est d’ailleurs le sujet de cette étude.
Afin de pouvoir compléter cette recherche dans le cadre d’une étude de maîtrise, il a fallu que je restreigne son sujet à une seule dyade. Le choix s’est effectué par un processus de raffinement de la problématique dans les premiers mois de recherche. Outre des considérations méthodologiques et intellectuelles qui seront discutées plus loin, lorsqu’il sera question de définir la problématique, des motivations personnelles ont présidé au choix de cette portion de frontière. Je me suis intéressé d’emblée aux frontières de la France du fait de ma nationalité et du besoin d’approfondir mes connaissances sur une portion de mon identité. Il était aussi facile de trouver de la littérature en français sur le sujet. Ensuite, en tant que Québécois proche des milieux souverainistes, on se sent facilement interpellé par les autres causes de libération nationale. C’est ainsi que la cause basque, que je connaissais de façon superficielle, a retenu mon attention alors que j’épluchais la littérature sur différentes portions des frontières de la France. Plusieurs éléments de cette problématique 11avaient alors attiré mon attention. En particulier celui de la langue, que j’ai traité dans le
cadre d’un cours de géographie culturelle. Outre le fait qu’il s’agisse d’une langue non
indo-européenne perdant son origine dans la nuit des temps, c’est son caractère
transfrontalier qui me paraissait intéressant. Il existe un débat sur la préservation de la
langue basque et son évolution des deux côtés de la frontière. Cela n’est pas sans rappeler toute la question de la langue au Québec. Il existe des similitudes, légères, mais qui sont propres à rapprocher les deux situations. Ensuite, il s’agit d’un peuple ayant une histoireterritoriale qui mérite de s’y attarder. Il en sera question dans un chapitre plus loin mais ilest utile de mentionner qu’il s’agit d’une société culturelle s’étendant sur les deux versants des Pyrénées et séparée entre deux États. Ayant vécu près d’un an en Irlande, où j’ai expérimenté ce type de dualité entre la République et la province de l’Ulster, il s’agissait là d’un élément d’intérêt pour moi. Les Basques peuvent ressembler, à quelques égards, à un peuple d’irréductible face à l’histoire. C’est ainsi que mon choix s’est arrêté sur la frontière entre la France et l’Espagne au Pays basque. C’est la région précise qui s’étend de Bayonne, en France, jusqu'à Saint Sébastien en Espagne, qui servira de terrain d’étude. Cette recherche se concentrera sur la question des fonctions de la frontière. J’ai voulu ainsicontre vérifier mes expériences personnelles et le type de discours qui circulait dans mon
entourage au moment où j’entreprenais mes études de maîtrise. Pour y parvenir, j’ai
construit une problématique de laquelle j’ai dégagé une hypothèse et j’ai tenté par la suite de la vérifier. C’est ainsi que je commence par brosser un portrait général de la frontière, de son histoire globale et de celle dont il sera question en particulier. Suite à cet exposé général qui nous aura mis en contact avec plusieurs notions de géographie, il sera temps de définir clairement les concepts qui serviront de base à lacompréhension de la problématique C’est de quoi se charge le chapitre sur la méthodologie en plus d’exposer la méthode retenue pour ce qui est de la cueillette des données nécessaire à la continuation de la recherche. Une fois ces éléments de base expliqués, il est temps de se lancer dans la réflexion qui a donné lieux à l’hypothèse. C’est ce qui sera fait dans le chapitre sur la  problématique. Je commencerai par expliquer la construction territoriale du Pays basque. Il s’agit d’une histoire mouvementée qu’il est nécessaire de connaître pour bien comprendre
la position et l’argumentaire de certains des acteurs. Plusieurs interprétations de la
12 dynamique de la frontière dans cette région aujourd’hui font référence à l’histoire politique et géographique des Basques. C’est ainsi qu’en présentant des acteurs qui sont en relations de près ou de loin avec la frontière, j’en viens à exposer la question de recherche et C’est alors que vient le temps d’exposer les résultats obtenus lors de la cueillette des données faite lors de la période de terrain à l’été 2004. Ces données seront présentées et remises dans leur contexte. C’est sur cette base que sera entreprise l’analyse. Après les avoir exposées, je m’attaquerai à y réfléchir pour en retirer les éléments pertinents à la compréhension de la problématique. C’est à cette étape que j’entends parvenir à confirmer ou infirmer mon hypothèse. Évidemment, certaines contraintes de terrain ou de recherchedoivent être prises en compte dans cette analyse. Pour des raisons qui seront exposées auchapitre concerné, certaines données font défaut. Mais malgré tout, la quantité de cellesrecueillies nous permet d’envisager une bonne fiabilité de la recherche.
Mise en contexte de l’objet d’étude
Plus qu’un concept clef, la frontière est ici objet d’étude. Afin de bien comprendre toute la dynamique qui entoure cette recherche, il me semble nécessaire d’en brosser les grandes lignes historiques. En géographie comme en science politique, la donnée temporelle revêt une importance capitale pour comprendre les enjeux actuels. Il est donc utile de pouvoir s’appuyer sur une connaissance minimum de l’évolution historique de l’idée de frontière pour étayer une analyse de la situation contemporaine puisqu’il s’agit de mécanismes qui s’articulent sur le temps long. La frontière n’apparaît pas du jour au lendemain sans raison. Des processus s’activent dans le temps pour donner naissance à une frontière et ces mêmesprocessus sont responsables de sa modification à travers l’histoire.
L’histoire d’un concept.
La frontière revêt plusieurs sens, dépendant dans quel domaine on l’aborde. Ainsi, elle peut être spatiale, temporelle, abstraite… Il est possible de traiter de la frontière entre le jour et la nuit, entre le chaud et le froid, entre le bien et le mal… En géographie, il est possible de l’aborder selon différents angles. Dans la mesure où cette frontière peut se représenter dansl’espace, il est possible d’en faire un sujet de recherche. Et plusieurs des façons de penser leconcept de frontière se croisent lorsqu’il est temps de comprendre la profondeur d’un tracé géographique, c'est-à-dire la persistance dans le temps de certains effets ou l’intensité avec laquelle certaines fonctions peuvent avoir marqué le territoire, l’histoire ou les perceptionsque les populations en ont. À travers le temps et l’espace, l’idée de frontière a donc bougé, changé dans la pratique que l’on en fait, dans la représentation qu’on en a. Dans l’étude des frontières au sens géographique ou géopolitique, il est possible de faire remonter la recherche à la nuit des temps. À partir du moment où l’on peut observer des groupes humains plus ou mois organisés, il est possible de faire l’étude des rapports qu’ils ont entre eux, les relations qu’ils entretiennent, les différents conflits entre tribus etc. Dèslors, ces groupes humains ont un rapport au territoire, donc à ses frontières ; la limite du
territoire connu, la jonction entre différentes zones de chasse, etc. Avec lasédentarisation,ces territoires se définissent, on leur accorde une valeur «économique» par son exploitationagricole, symbolique ou sacrée, par la pratique de rites et rituels. La nécessité de délimiter 14 et de contrôler cet espace prend de l’importance. Toutefois, nous sommes très loin de la façon actuelle de concevoir la frontière. Ainsi, Guichonnet et Raffestin écrivent que «La frontière aurait donc été, avant d’être un instrument technique, l’expression d’un besoin dérivé combinant l’organisation socio-religieuse et, éventuellement, socio-économique»
Dans son ouvrage dédié à l’étude des frontières, Michel Foucher remonte à l’Antiquité pour argumenter sur l’invention des frontières, au sens plus géopolitique du terme. Il discute entre autres des pratiques politiques entre l’Egypte et l’Empire hittite pour aborder le cas deterritoires tampons ou de marche. Ces zones, aux confins des empires, servaient à fairefrontière entre deux mondes. Les premières dates précises qu’il présente remontent aussi loin que 1419-1411 et 1310-1300 av. J.-C. où «Dans le cadre de la rivalité entre Assur et Babylone, des accords de délimitation des frontières furent passés» (Foucher, 1991 : 61). De même, il relate les auteurs de la Grèce antique que sont Thucydide et Hérodote chez qui il est possible, selon lui, par leurs discours très clairs sur les problèmes de territoire, de faire ressortir les conceptions grecques de la frontière (Foucher, 1991 : 61). Dans le contexte des
citées États, ces frontières avaient un caractère sacré et leurs bornages se faisaient parfois à l’aide de la sphère sacrée en y installant des statues de divinités. Ce lien entre le politique et le sacré se retrouve aussi, toujours selon Foucher, chez les Étrusques ; il soutient aussi quece lien, bien qu’il semble appartenir à un monde très ancien, peut se retrouver dans la conception de la frontière dans le Tiers-Monde ou dans l’idéologie de l’U.R.S.S. séparation entre le monde socialiste et le monde capitaliste. Enfin, Guichonnet et Raffestin écrivent qu’à l’époque plus contemporaine, le nationalisme pourrait avoir remplacé le caractère sacré du territoire et de sa frontière (Guichonnet et Raffestin, 1974 : 16). Ce fut le cas par exemple en Europe au tournant du XIXème siècle.L’exemple le plus ancien de la frontière linéaire pourrait être le limes romain. Mais il faut faire attention puisque dans le contexte de l’Empire romain, les frontières ont été mouvantes et ont souvent été plus des interfaces de contact avec des peuples extérieurs àl’Empire mais associés à celui-ci par des traités. Foucher affirme que les seules frontières fermées étaient celles de Bretagne, formées d’un arrangement de tranchées, de fortes 15 murailles et de dispositifs militaires. Les Romains ont donc eu une pratique générale de la   frontière comme zone de contact plus que comme frontière ligne. Elle servait en outre àséparer deux réalités : la civilisation romaine et le monde barbare. En ce sens, elle ne correspond pas à la même réalité qu’aujourd’hui puisque au-delà du limes il y avait desrégions dont l’Empire devait se protéger, en les contrôlant ou en les détruisant. Il n’existe pas d’égal avec qui il est possible de négocier un tracé, mais plutôt une zone où on tend à étendre son influence pour garantir la pérennité de son mode d’organisation. Pour reprendre l’idée de Geouffre de Lapradelle cité dans Guichonnet et Raffestin, la pax romana ne résonne qu’en termes de civilisés et de barbares, de puissance organisée et de peuples extérieurs, vassalisés ou contenus. (Guichonnet, 1974 : 83) Nous sommes loin de la ligne de séparation entre deux souverainetés même si, à certains égards, certaines sections des
frontières de l’Empire romain pouvaient s’apparenter à une frontière linéaire.
C’est après la chute de l’Empire romain que l’on voit se préciser l’évolution de la pratique frontalière, à l’origine du modèle contemporain répandu en Occident. Pour les auteurs Paul Guichonnet et Claude Raffestin, l’observation du vocabulaire dans l’histoire est un indicepour la compréhension du phénomène. En français, le mot frontière vient du mot front, frontier, faire frontière, et serait apparu au XIIIème siècle. Parallèlement, «Grenze», le vocable allemand équivalent au français est aussi apparu au XIIIème . Cependant, Maïté
Lafourcade fait apparaître le terme quelque temps plus tard, au XVème siècle (Lafourcade,
1998 : 2). Les deux termes anglais «frontier» et «boundary» seraient apparus quant à eux
respectivement au XIVème et XVIIème siècle. C’est justement à cette époque que l’on voit
s’étoffer la réflexion sur l’État moderne, coïncidence dont font état les deux auteurs
(Guichonnet et Raffestin, 1974 : 12). De même, Maïté Lafourcade soutient qu’au XVIème
siècle, les États tendent à s’isoler, ayant réussi à se consolider politiquement et socialement.
La frontière prend alors le sens de la limite de la souveraineté de ces États. (Lafourcade,
1998 : 2). Mais cette frontière n’est pas encore linéaire. Bien souvent, les confins du
royaume sont constitués de marches, dont les marquis ont la gestion. Le pouvoir royal leur
transmet un certain nombre de compétences. Il s’agit donc davantage de frontières zones
que de frontières lignes. Et la limite entre ces zones n’est pas clairement définie et très
rarement délimitée et démarquée. De plus, la possession royale d’enclaves et de territoires
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au-delà des «limites» du royaume, donc à l’intérieur de la sphère géographique d’influence
d’un autre monarque, rend la frontière très irrégulière. Le tissu du domaine royal est
irrégulier et parfois incohérent. Il faut attendre la centralisation grandissante des pouvoirs
pour que se développe le modèle plus strictement linéaire de la frontière entre deux
souverainetés.
Enfin, c’est dans l’Europe de l’Ancien régime qu’a été développée ou qu’est apparue la
pratique de la frontière linéaire, plus proche de ce que l’on peut se représenter aujourd’hui.
Michel Foucher soutient que «l’invention des frontières [serait] un modèle géopolitique
français» (Foucher, 1986). Entre autres, il attribue l’élaboration du modèle linéaire de la
frontière aux idéaux révolutionnaires de 1789. Il écrit ainsi que «1789 n’est pas à l’origine
de l’idée de frontière mais est une rupture dans le système politique qui produit (…) une
réorganisation politique de l’espace français» (Foucher 1986 : 58). Cette réorganisation de
l’espace passe par le principe des rationalistes de la Révolution qui est celui de la nation
une et indivisible, circonscrite à l’intérieur d’une frontière bien définie. C’est la
cristallisation du concept d’État-nation. L’adéquation entre l’État et la nation est en partie
possible par la définition du territoire à l’intérieur d’une frontière. C’est une des conditions
du passage du regnum au dominium. C’est-à-dire du passage d’une organisation territoriale
décentralisée et déconcentrée de type médiéval, seigneuriale par exemple, où la terre
appartient à un monarque, souvent de droit divin, à un type bureaucratisé, unifié
territorialement, et sur lequel le peuple est souverain. Le dernier type nécessitant des limites
précises. À cela on peut rajouter ce que Paul Claval disait en reprenant les thèses de Jean
Gottman (Gottman, 1973) lorsqu’il précisait que «les nouveaux États diffèrent des Empires
antérieurs. Le pouvoir, même s’il est absolu, se donne d’autres tâches que de gouverner et
de dominer. Il garantit à ceux qu’il encadre la sécurité qui leur est indispensable» (Claval,
1974 : 15). La fonction d’encadrement est importante et consacre la frontière dans son rôle
de bordure, de limite, de contour, de la représentation territoriale de l’État. C’est elle qui
matérialise en quelque sorte l’État et la limite géographique d’application de son
administration, qu’elle soit politique, sociale, ou militaire. C’est à cette époque
révolutionnaire que se développe aussi l’idée de frontière «naturelle», représentée par un
cours d’eau, la lisière d’une forêt ou une montagne. Ce sont les Girondins en particulier qui
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feront entrer dans l’esprit collectif l’idée d’une nécessité de chercher les limites naturelles
de la République. Cette notion de frontière naturelle sera fortement critiquée par la suite. Il
est en effet difficile de faire concorder un élément de topographie avec les réalités sociales
ou politiques. Et l’histoire le démontre par maints exemples. De plus, cette conception
donne des arguments douteux pour des politiques de nature expansionniste, par exemple.
Enfin, il est à noter que le choix de certains tracés de frontière après 1789 ne suit pas
toujours cette logique et ce, même en France. C’est ce que soutiennent Guichonnet et
Raffestin en affirmant que : «la fragilité de l’idée-force des «frontières naturelles» est
attestée par la manière même dont s’opère l’achèvement des confins des Alpes. En 1860,
quoi qu’en disent les manuels simplificateurs, Napoléon III réclame la Savoie non pas pour
sacrifier aux exigences d’une géométrie idéale de l’espace national, mais en faisant valoir
des arguments stratégiques traditionnels» (Guichonnet, 1974 : 95).
C’est donc à une période de transition qu’a été élaboré le modèle de frontière linéaire. La
logique n’est plus à l’acquisition de territoires ou d’enclaves sur lesquels un souverain
prétend avoir des droits mais bien plus à la consolidation du pouvoir sur le territoire. On
assiste à la transposition des pouvoirs exercés sur les provinces du royaume vers les limites
extérieures de ce royaume. Tout ceci est rendu possible entre autres grâce à la consolidation
de la bureaucratie et à l’affirmation de l’État. Enfin, s’il est utile de préciser les choses
davantage, Michel Foucher écrivait en 1986 que «la politique de délimitation de frontières
linéaires avait été inaugurée par le traité de Campo Formio (octobre 1797), où la
République de Venise fut partagée entre l’Autriche, la France et la nouvelle République
cisalpine» (Foucher, 1986 : 75).
Par la suite, ce modèle de frontière sera exporté lors de la période coloniale, faisant de la
France et de la Grande-Bretagne les deux plus grands traceurs de frontières. Six États
européens ont à eux seuls tracé 52% des dyades* et «ces deux puissances impériales du
XIXème siècle [que sont la France et le Royaume Uni] ont fixé à elles seules 38,7% du total
des frontières du Tiers-Monde» (Pradeau, 1994 : 54).
* Le concept de dyade est développé par Michel Foucher dans Foucher, Michel. Fronts et frontière, Fayard,
1991. Il s’agit en fait de la section frontalière entre deux États. Par exemple, la frontière de la France
est formée de 5 dyades; avec l’Espagne, l’Italie, la Suisse, l’Allemagne et la Belgique.
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Cette façon de voir le territoire et d’appréhender l’espace, clairement délimité par une
frontière linéaire et continue, est donc récente. Cela fait moins de 300 ans qu’elle est en
circulation et aujourd’hui elle est déjà en phase d’être modifiée.
La frontière dans le contexte européen et actuel.
Comme on a pu le voir, c’est principalement en Europe que s’est effectué le processus de
matérialisation linéaire de la frontière. L’Europe a été le centre de diffusion de cette
pratique et aujourd’hui, c’est cette même Europe qui est au coeur du processus de
redéfinition de la frontière. Cependant, il est important de préciser que, malgré la relative
ancienneté de la pratique linéaire de la frontière sur ce continent, il n’en a pas été d’une
grande stabilité. Les conflits et déplacements de frontières ont été nombreux dans l’histoire
de l’Europe. De plus, et c’est particulièrement le cas en Europe, l’histoire des frontières ne
s’écrit pas de manière linéaire et chronologique. Des avancées ont eu lieu qui ont disparu
suite à des invasions ou des changements drastiques de conceptions. Ce fut le cas, nous
l’avons vu, du limes romain. L’Europe a donc été un terreau fertile en réflexions et
expérimentations de la pratique frontalière.
Récemment, malgré une généralisation de la pratique linéaire, le continent européen a vu
ses frontières bouleversées à plusieurs occasions. En effet : « le XXème siècle, avec le traité
de Versailles de 1919 et le «partage de l’Europe » de 1945 a été riche en création et
déplacement de frontières : 70% seulement des frontières actuelles européennes étaient
délimitées en 1945 » (Pradeau, 1993 : 52). C’est donc dire que près du tiers des frontières
que l’on connaît à l’heure actuelle en Europe n’existait pas ou n’occupait pas le tracé que
l’on connaît aujourd’hui. Un des exemples les plus frappants est sans contredit ce qui s’est
passé dans la grande plaine germano-polonaise au lendemain de la Seconde guerre
mondiale. En effet, la Pologne vit ses frontières modifiées pour en résulter un véritable
déplacement général du pays. Outre le fait que sa superficie diminue de près de 20%, sa
position géographique s’est déplacée littéralement vers l’ouest, au profit de l’URSS et au
détriment de l’Allemagne. Il s’agit de ce que Rodolphe De Koninck qualifie de «plus
formidable opération foncière de l’histoire» (De Koninck, 1999 : 70). Mais suite au
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«partage de l’Europe » qui suivit la Seconde guerre mondiale, les frontières se stabilisent
pour une période d’une cinquantaine d’années, soit celle que l’on appelle généralement la
Guerre froide. Mais depuis la fin des années 1980, de grands changements s’opèrent dans le
monde des frontières européennes. La frontière idéologico-militaire entre l’Est et l’Ouest
s’affaisse peu à peu, de nouveaux États naissent, comme la République tchèque et la
Slovaquie, des accords repensent le concept entre d’autres États…
Parallèlement à ces bouleversements des XIXème et XXème siècles, la frontière entre la
France et l’Espagne semble d’une certaine stabilité. Son tracé n’aura pas subi de grands
dérangements comme celui de la Pologne, exemple extrême de modification du tracé d’une
frontière. Cependant, il est nécessaire d’y regarder de plus près puisque tout n’est pas aussi
simple qu’il n’y paraît.
Histoire de la frontière franco-espagnole.

Officiellement décidée entre Mazarin pour le compte de la couronne de France et Luis de Haro pour la partie espagnole, c’est en 1659 que la chaîne des Pyrénées est choisie comme frontière entre les deux royaumes. Objectivement, il semble s’agir del’exemple parfait dela barrière représentant la frontière naturelle. Pourtant il serait faux de l’affirmer sans nuances, car bien qu’à très petite échelle cela semble être le cas, à moyenne ou grande échelle ce n’est plus vrai, et si l’on ajoute à cela la donnée temporelle, on se rend comptealors de l'illusion totale de cette affirmation. Il nous semble donc nécessaire de remonterdans le temps afin de préciser minimalement l’orogenèse du tracé qui nous concerne. Pour bien saisir la problématique qui sera définie plus en profondeur au chapitre 3, il est important de connaître l’histoire qui a mené à la situation actuelle. D’abord, comme l’écrit Mme Lafourcade, «les Pyrénées ont de tous temps été traversées du sud au nord et du nord au sud par divers peuples : Celtes, Carthaginois, Romains, Vandales,Suèves, Wisigoths, Maures, Francs, Anglais, Français, Espagnoles…» (Lafourcade, 1998 :
3). Il n’est pas lieu ici de faire une exposition élaborée de chacun de ces peuples et de leur lien avec la frontière mais tout de même d’en brosser les grandes lignes,pertinentes pour la compréhension du tracé actuel.
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De tous les peuples mentionnés, les Romains seraient les premiers à avoir utilisé les
Pyrénées comme limite, celle entre deux réalités administratives de l’Empire. Au nord on retrouve les Gaules et au sud l’Hispanie. La région pyrénéenne donnant sur le Golfe de Gascogne était occupée par neufs peuples dont les ancêtres des Basques, elle fut baptisée par les Romains Novempopulanie. Celle-ci s’étendait donc de part et d’autre de la Bidassoa,la frontière actuelle dans cette région entre la France et l’Espagne. Plus tard, les Wisigothsqui occupèrent la région s’établirent aussi de part et d’autre de la chaîne de montagnes et ne délimitèrent pas clairement leur territoire. Par la suite, la frontière se trouva à l’Èbre, au sud des Pyrénées (actuelle «frontière » entre Euskal Herria et l’Espagne) alors que Charlemagne tentait d’établir une marche d’Espagne. De même, lors de l’occupation de la péninsule ibérique par les Arabes, la «frontière» entre ces derniers et le monde chrétien était au pied de la chaîne montagneuse, au sud, lieu d’où partirent les premières expéditions de la reconquista. C’est à la même époque que se consolida le royaume de Navarre, dont la
frontière sud avec la Castille se trouvait dans la région de l’Èbre et dont la frontière nord se trouvait, quant à elle, autour de l’Adour. Cependant, la frontière revint autour de la Bidassoa lors du décès de Sanche III le Grand alors que le royaume de Navarre fut démembré. Dans les régions plus montagneuses, les restants du royaume de Navarredemeurèrent de part et d’autre des Pyrénées jusqu’en 1512, où il fut séparé en deux. Maisles limites entre ces deux Navarres ne furent pas clairement établies. Il faut attendre encoreprès de 150 ans avec la consolidation des États espagnol et français pour que soit signé letraité des Pyrénées, mentionné plutôt. Voilà donc brièvement les événements qui précèdentcette décision. Cependant, de 1659 à aujourd’hui, la frontière ne s’est pas maintenue tellequelle.
Premièrement, le traité des Pyrénées fait de la chaîne de montagnes la limite entre les deux royaumes sans en préciser les modalités. Il a d’abord servi à la réconciliation des deux royaumes, réconciliation scellée par le mariage de Louis XIV avec l’infante Marie-Thérèse à Donibane Lohizune l’année suivante. Outre l’échange de quelques territoires clairementdu «mauvais» côté de la montagne, aucune délimitation précise ne fut conduite. Ce traité qui devait engendrer la paix fut donc dès les débuts source de conflits entre les différents utilisateurs des pâturages, du bois et des cours d’eau dans les vallées montagneuses.
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Pourtant il existait, et ce depuis le XIème siècle, des accords reconnus, ceux de «lies et
passerie» pour gérer ce type de querelles. Il résulte du traité de 1659 une frontière linéaire à petite échelle mais à grande échelle cette frontière prend de l’épaisseur non négligeable,tant au niveau géographique que politique, comme en témoigne ce commentaire de Jean-Pierre Allinne : «Il demeure que les valléens des deux versants de la frontière semblent ignorer les tracés politiques imposés. […] Les coutumes de lies et passeries ont bien tracé de véritables frontières intérieures et transfrontalières, ignorant la ligne de crête. Les cols ont constitué davantage des lieux de contacts que des clivages géo-économiques. Il existait bien des entités valléennes chevauchant les tracés politiques» (Allinne, 1998 : 36). C’estd’ailleurs ce qu’illustre parfaitement Maïté Lafourcade lorsqu’elle écrit que la frontièren’est plus la crête de la chaîne de montagnes mais elle se trouve à ses pieds, au débouché des vallées, vers la plaine (Lafourcade, 1998 : 13). La réalité montagneuse explique en quelque sorte la nécessité de s’organiser dans un espace difficile antérieurement à l’organisation politique et territoriale des États français et espagnol. Ainsi, au-delà des conflits inter-valléens, de profondes solidarités se créent entre celles-ci. C’est entre autres ce qu’illustrent les rapports entretenus entre elles lors de la Guerre de succession d’Espagne. Ainsi : «Chaque vallée s’engageait à avertir le voisin d’outre frontière et à laisser le temps suffisant aux résidents de l’autre nation pour regagner pacifiquement leur vallée d’origine» (Allinne, 1998 : 37).Sur le tracé directement, une enquête est lancée en France en 1795 sur les limites et les divisions territoriales de la France de 1789. Cette étude en vient à la conclusion qu’il est impossible de fixer avec précision les frontières qu’avait la France au moment de la Révolution. À cette époque précise, les provinces du Bigorre et du Béarn demandent que soient fixées les frontières, entre autres avec l’Espagne, source de conflits et d’escarmouches régulières. Ce ne sera pas fait. Les guerres révolutionnaires, qui provoquent quelques troubles dans la région, font bouger les frontières par des invasions réciproques entre les deux États. En 1795, le traité du 14 juillet reprit la ligne de partage des eaux dans les Pyrénées comme frontière mais ceci resta sur papier et jamais de démarcation
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La frontière changea encore alors que Napoléon tenta d’élargir le territoire de l’Empire enenvahissant le nord de l’Espagne pour annexer les différentes provinces. Ce fut là encore un échec et la frontière est revenue dans les Pyrénées.
Cependant, il est à noter que, malgré le fait que les Pyrénées furent prises comme frontière entre les deux royaumes dès 1659, il faut attendre 1872 pour que la frontière douanière passe de l’Èbre à la Bidassoa. Et jusqu’à la Révolution, les provinces d’Iparalde commercent plus avec leurs soeurs d’Hegoalde qu’avec les autres provinces du royaume deFrance. Ainsi, la frontière entre la France et l’Espagne dans la région basque n’a pas suivi un cours régulier. Bien que son tracé actuel remonte à 1659 dans sa direction générale, il faut attendre la fin du XIXème siècle pour qu’il se stabilise. Il ne s’agit là que d’un aperçu de l’histoire qui entoure cette frontière. Il n’est pas lieu ici d’en dire d’avantage puisque cen’est pas à cet aspect historique que se consacre cette recherche mais bien à sa dynamiqueactuelle. Cependant, il est important que le lecteur garde à l’esprit ces constantes
modifications, autant quant au tracé qu’en lien avec la valeur qu’elle a eu au cours des ans pour les populations locales.
Méthodologie
Concepts : définitions.
Plusieurs concepts seront abordés dans cette étude. Le concept central qui sera utilisé et
autour duquel l’étude s’articule est celui de frontière. Il existe plusieurs représentations de
la frontière, de la marche frontière au front pionnier, en passant par le front proprement
militaire. Dans le registre linguistique de la langue française, le mot frontière peut recouvrir
plusieurs significations. Nous ne pouvons pas nous en remettre à différents vocables
comme nos voisins anglo-saxons qui disposent de deux termes soit «boundary» et
«frontier», signifiant respectivement frontière et zone frontalière. Il n’en reste pas moins
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que la frontière est un objet éminemment politique (Gonon, 2001; Jouve, 1994; Pradeau,
1993). Il est donc nécessaire de bien définir le type de frontière auquel nous faisons face.
R. Kleinschmager relève une caractéristique majeure de la frontière, celle de servir de
limite à la souveraineté d’un État. Il rajoute que c’est la «limite géographique précise de
l’application du droit souverain et de l’activité des administrations chargées de mettre en
oeuvre le droit» (Kleinschmager, 1998 : 146). Dans le même esprit, Yves Lacoste définit la
frontière comme la ligne qui forme la limite du territoire d’un État, c’est la ligne de
séparation et de contact entre un ou plusieurs États (Lacoste, 1993 : 650). Quant à lui,
Aymeric Chauprade explique dans son dictionnaire de géopolitique, que «tout État est
inscrit dans un territoire circonscrit par une frontière, condition de son existence et de sa
sécurité» (Chauprade, 1998 : 508). Enfin, un auteur clef de l’étude des frontières nous
donne une définition complète qui servira de base pour la réflexion dans le cadre de cette
étude. Il s’agit de Michel Foucher qui définit les frontières comme «des structures spatiales
élémentaires, de forme linéaire, à fonction de discontinuité géopolitique et de marquage, de
repère, sur les trois registres du réel, du symbolique et de l’imaginaire» (Foucher, 1991 :
38). De ces différents angles d’approches de cette réalité qu’est la frontière, il se dégage un
caractère important, soit le principe de linéarité. C’est donc autour de cette conception de la
frontière, cette ligne qui enveloppe le territoire de l’État, que s’articulera l’étude. C’est
l’une des plus représentatives et c’est sur ce modèle qu’est représentée celle qui fait l’objet
du travail, c’est-à-dire la frontière franco-espagnole.
Ensuite, il est nécessaire de définir les fonctions de cette frontière puisque c’est à cela que
s’attaquent les hypothèses de recherche. C’est le modèle élaboré par Guichonnet et
Raffestin (1974) qui sera retenu. Il a l’avantage d’être clair et précis puisqu’il définit les
fonctions de la frontière en trois points principaux soit la fonction légale, la fonction fiscale
et la fonction de contrôle. La première «signifie qu’en deçà d’une ligne politique
démarquée, voire seulement délimitée, prévaut un ensemble d’institutions juridiques et de
normes qui règlent l’existence et les activités d’une société politique.» La seconde a pour
objectif de «défendre le marché national en prélevant des taxes sur les produits étrangers. »
Un peu simple, il serait pertinent de la compléter avec entre autres le droit de prélever des
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taxes et des impôts sur le territoire. Enfin, la dernière, celle de contrôle, «a pour dessein de
surveiller les hommes et les biens qui franchissent la frontière.» À ces fonctions
principales, les auteurs en ajoutent deux secondaires, les fonctions militaire et idéologique.
La première, même les auteurs, qui écrivent en 1974, conviennent de sa désuétude dans le
contexte européen des guerres modernes. Pour ce qui est de la seconde, la fonction
idéologique, il est nécessaire de la définir puisqu’elle se retrouvera au centre des
discussions sur les réponses à apporter à la question de recherche. Entre autres, Guichonnet
et Raffestin qui ne l’explique que par des exemples (rideau de fer, cordon sanitaire…)
écrivent que : « Cette fonction idéologique nous rappelle que la frontière n’a pas seulement
une dimension spatiale mais encore une dimension temporelle. Cette fonction idéologique,
en créant deux mondes, crée aussi deux «durées», deux «temps»» (Guichonnet, Raffestin,
1974 :53). Nous pourrions donc définir la fonction idéologique de la frontière comme
l’utilisation de cette dernière à des fins idéologiques, pour le marquage du territoire, la
délimitation de l’espace où s’exerce la souveraineté nationale. Celle-ci produit des effets
dont font état les auteurs comme une différentiation temporelle par exemple, mais qui ne lui
est pas exclusive.
Il est toutefois nécessaire de préciser qu’il ne s’agit que d’un modèle et qu’en cela il ne lui
soit pas possible d’être parfait. C’est pourquoi il est judicieux, et comme il s’agit du
concept clef sur lequel se base le questionnement de cette étude, de le compléter avec le
modèle élaboré par Emmanuel Gonon (Gonon, 2001), tout aussi clair et précis, en trois
points : 1-Fonction classique, à la fois politique et stratégique de la frontière dans les
relations interétatiques. 2-Fonction idéologique, liée aux discontinuités politiques
observables de part et d’autres de la limite. 3- Fonction oppressive, ou perçue comme telle,
par des acteurs non étatiques en position transfrontalière ou pas, différenciés par des
critères ethniques, linguistiques ou religieux. Ceux-ci ne sont que des modèles élaborés
dans des circonstances particulières, dans le cadre d’études précises, mais ils seront d’une
aide précieuse pour analyser la frontière qui fait l’objet de cette recherche. Ils permettront
de mettre en perspective la frontière franco-espagnole et serviront de point de comparaison
afin de mieux comprendre notre objet d’étude.
25
Il reste un aspect du concept de fonction des frontières qui doit être précisé. Les auteurs
nomment différentes fonctions, les expliquent par différents exemples dans des cas
particuliers. Il reste cependant une ambiguïté; celle qui se manifeste lorsqu’on parle des
effets des frontières. C’est une ambiguïté qui doit être éclaircie puisqu’elle est au centre de
notre analyse. Une frontière peut être défonctionnalisée, en tout ou en partie, sans que les
effets des anciennes fonctions n’aient disparus. Des impacts sur les mentalités, dans les
esprits ou sur les habitudes de vie ne disparaissent pas instantanément lorsque l’on suspend
ou annule une fonction d’une frontière. Il semble juste de penser par exemple que plus une
fonction a produit un effet qui s’est ancré dans la quotidienneté des frontaliers, plus sa
disparition demandera des efforts et sera échelonnée dans le temps. Ensuite, il est possible
d’affirmer qu’une fonction particulière est mise en oeuvre par un État afin de produire un
effet bien précis. Cependant, cette fonction crée inévitablement d’autres effets, non
recherchés au départ par les acteurs concernés. On pourrait préciser cette affirmation par un
exemple simple. La fonction fiscale présentée par Guichonnet et Raffestin doit produire un
effet recherché, soit celui de favoriser le marché national. Cette fonction se traduit entre
autres par l’utilisation de tarifs douaniers sur les produits arrivants de l’étranger, les
empêchant de représenter une concurrence trop forte sur la production nationale. Cette
fonction crée des effets autres que ceux voulus comme un marché illicite transfrontalier,
des habitudes de consommation particulières, des mouvements pendulaires d’acheteurs qui
traversent la frontière pour se procurer des biens, etc. Il apparaît donc important de faire la
différence entre les effets et les fonctions de la frontière.
À la lumière de cette réflexion et des explications des auteurs retenus, nous pouvons définir
les fonctions d’une frontière comme des attributs accordés à cette dernière en utilisant des
moyens de l’administration de l’État afin de produire un ou des effets qui permettent
d’atteindre un but fixé par l’État en question.
Le concept de coopération transfrontalière sera définit comme «tout type d’action concertée
entre des institutions publiques de deux (ou plusieurs) États voisins, appliquée dans des
zones ou des territoires situés des deux côtés de la frontière, dans le but de renforcer les
26
relations de voisinage entre ces États et leurs collectivités territoriales respectives par
l’utilisation de tous les moyens de coopération possible» (Castro Ruano, 1997).
Enfin, il sera question de territoires puisqu’en géopolitique il est question de relations de
pouvoir sur des territoires. Ils seront définis comme «des espaces construits socialement et
symboliquement, traversés par des relations de pouvoir et vécu par des populations»
(Boure, 1996) Ce à quoi on pourrait ajouter ce que Gottmann en dit : «Dans le monde
cloisonné de la géographie, l’unité politique, c’est le territoire. Que ce soit l’ensemble du
territoire national d’un État ou bien l’ensemble des terres groupées en une unité qui dépend
d’une autorité commune et jouit d’un régime donné, le territoire est un compartiment
d’espaces politiquement distincts de ceux qui l’entourent.» (Gottmann, 1952, p. 70, cité
dans Prevelakis, 1996)
J’entends par défonctionalisation des frontières le phénomène engendré par la coopération
entre deux États ayant une frontière commune et qui débouche sur la suspension de
certaines des fonctions de cette frontière.
Méthode de cueillette des données.
La première source de données est bibliographique. Il est question en premier lieu de faire
le relevé des connaissances sur les questions de frontières à l’heure actuelle dans l’Union
européenne et de les mettre en adéquation avec celles du Pays basque. Ensuite, une portion
appréciable de documents officiels est étudiée, ce qui devrait permettre de mieux
comprendre les positions des autorités et les compétences réelles des diverses entités, en
particulier le GEIE1 Agence transfrontalière de l’Eurocité basque pour analyser
l’interaction qui se développe avec la frontière. Une autre portion de documentation est
recherchée auprès des mairies de la Communauté d’agglomération de Bayonne-Anglet-
Biarritz et de la ville de San-Sebastián, les deux entités formant l’agglomération
transfrontalière de l’Eurocité basque. Ceci permettra entre autres de vérifier les projets
transfrontaliers réalisés et ceux en cours de réalisation. Ces observations de la réalité
concrète permettront d’amener de premiers éclaircissements à notre problématique en
1 Groupement européen d’intérêt économique.
27
faisant un état des lieux de la situation de la coopération transfrontalière. Cet état des lieux
observé sur le terrain permettra de voir quelles sont les fonctions de la frontière encore
actives aujourd’hui. Cela nous amènera ensuite à mieux comprendre la place de la frontière
parmi toutes les données de la coopération transfrontalière, ses liens avec l’Eurocité et les
dynamiques qui en découlent. Concrètement, nous allons voir si des domaines de
coopération ne sont pas permis, sont ralentis ou doivent être faits de façon particulière à
cause de certaines fonctions de la frontière. Ainsi cela nous donnera des indices sur les
fonctions de la frontière.
La documentation orale est de deux ordres, premièrement de sources officielles, les mêmes
que pour la documentation écrite, c'est-à-dire les autorités locales impliquées dans la
coopération transfrontalière dans le cadre de l’agglomération transfrontalière Bayonne-San-Sebastián (l’Eurocité basque) afin de faire ressortir leur point de vue sur les fonctions de la frontière et plus particulièrement celles qui interagissent ou non avec la coopération transfrontalière. Quels défis ont-ils dû relever pour arriver au point où ils en sont dans la coopération transfrontalière? Par leur discours, ces personnes ressources devraient être à même de nous informer sur les fonctions actives de la frontière, c'est-à-dire celles qui les ont amené à poser des gestes concrets directement liés à l’administration frontalière.
Ensuite, une seconde portion de source orale est recueillie afin d’avoir une opinion avec unpeu de recul sur le sujet auprès de chercheurs qui s’intéressent à cette question, notamment à l’université de Paris 8, à l’Institut français de géopolitique, et à l’Institut d’étudespolitiques de Bordeaux. Un chercheur de la Mission opérationnelle transfrontalière, un organisme paragouvernemental travaillant sur toutes les questions de coopérations transfrontalières en France, a aussi fait l’objet d’un entretien à Paris au début du mois de juillet 2004. Enfin, deux mois de vie dans la  régiontransfrontalière m’ont permis de voir lecomportement général des populations locales et de tester partiellement les hypothèses. En traversant la frontière et en observant ses effets dans le paysage, dans les habitudes des gens, dans l’aménagement et l’offre de différents services, notamment les transports en  commun, j’ai pu me rendre compte dans quelle mesure le territoire est intégré de façon
28
transfrontalière. Cela m’a permis de déceler en partie si des fonctions sont perceptibles par   le public et la population locale en générale. Au retour de la période de terrain ces données ont été analysées afin de répondre à la problématique et ainsi vérifier quelles sont les fonctions de la frontière franco-espagnoledans la région de l’Eurocité basque. Les éléments d’analyse retenus seront au nombre de
trois. Il s’agit de projets de coopération au sein de l’Eurocité avancé par le «Livre blanc» etpour lesquels il est possible de trouver de la documentation. Il s’agit principalement de lagestion transfrontalière du transport en commun. Il s’agit d’un potentiel réseau transfrontalier et comme l’écrivait B. Jouve : «La maîtrise politique des réseaux conduit à maîtriser les territoires sur lesquels ils s’appliquent.» (Jouve, 1994 : 16). Les deux autres éléments d’analyse seront le domaine sanitaire et la gestion des déchets domestiques. Évidemment, comme ce sont les projets qui semblent les plus avancés, il est possible que cela influence les données positivement vers notre hypothèse. Nous devrons donc en tenir compte lors de l’analyse finale et l’interprétation des résultats.D’autres obstacles doivent être pris en compte pour ce qui est de la collecte des données,particulièrement en ce qui a trait aux données d’entrevues, aux sources orales. Lors de la période de terrain, il a été possible de recueillir des informations d’une très grande importance auprès de certains acteurs clés ayant traits à la frontière. Cependant, du fait de l’époque où la recherche a eu lieu, c'est-à-dire en période estivale, quelques personnes n’ont pu être rencontrées. Malgré des relances par courrier auprès de ces acteurs, il n’a pas étépossible d’assurer un suivi. Certaines données sont donc manquantes et nous devrons entenir compte lors de la discussion des résultats.
Problématique
La question de recherche.
Cette première étape de défrichement méthodologique étant derrière nous, il est temps de se
lancer dans la procédure de définition d’une problématique de recherche plus précise. Basé
sur la réflexion faite dans les pages précédentes, nous pouvons détailler un argumentaire et
29
une logique nous menant à une question précise à laquelle ce travail tentera de répondre. Le
tout précédé de l’exposition de la pertinence et des justifications d’un tel sujet d’étude.
Intérêts de la recherche
L’Union européenne (UE) est le regroupement le plus intégré de toutes les tentatives
d’association sur le plan international. Aucun des autres grands ensembles politicoéconomiques
connus (tel l’Aséan, le Mercosur, l’Aléna ou le Pacte andin par exemple)
n’atteint la profondeur de l’UE. Cela étant, il semble pertinent d’étudier l’Europe pour
analyser et mieux comprendre les raisons mais surtout les conséquences de cet
approfondissement sur les fonctions des frontières à l’intérieur même de cet espace. Par la
suite, cet exemple pourra servir de référence et de point de comparaison dans le cadre
d’autres études. De plus, il est à noter que le niveau d’autonomie du Pays basque en
Espagne, que lui accorde le statut de Guernica de 1979, est unique en Europe. Il s’agit de la
région la plus autonome d’Espagne, plus encore que la Catalogne, mais peut-être aussi
d’Europe (Elorza, 2003). Le statut de Guernica lui accorde «de pleins pouvoirs dans des
domaines tels que les infrastructures routières ou hydrauliques, la promotion économique et
industrielle, la formation ou l’aménagement du territoire» (www.euskadi.net, site officiel
du Gouvernement basque). De plus le Concierto económico lui permet de négocier d’égal à
égal, selon sa capacité à payer, le versement des impôts au gouvernement central. Ainsi,
«son pouvoir fiscal est important, supérieur à celui de nombreuses régions de pays
fédéraux» (Ithurralde, 2002). Enfin, le Pays basque possède son propre service de police, la
Erzaintza, un corps de plus de 7000 hommes.
Aussi, nombre de recherches ont déjà été effectuées sur les différentes régions frontalières.
La plupart des frontières entre la France et ses voisins ont donc fait l’objet de maintes
études. Il existe cependant une certaine lacune dans les travaux de recherche sur la portion
basque de la frontière. La documentation sur les relations avec la Catalogne est déjà plus
riche. Certes, plusieurs travaux ont été faits sur la question basque, sa question nationale,
ses rapports avec Madrid, son gouvernement autonome, ETA2 etc. Cependant peu ont été
2 Euskadi ta Askatasuna, Pays basque et liberté, groupe indépendantiste utilisant la force armée.
30
faits en prenant une approche géographique de la région comme un espace transfrontalier
dont la dynamique est influencée par la frontière et qu’ainsi celle-ci est susceptible de venir
en modifier l’énergie. De plus, le «caractère innovateur » (Wilmars, 2004) de l’Eurocité
basque rend son étude encore plus pertinente puisqu’elle peut servir de point de repère pour
le développement de la coopération transfrontalière et des connaissances sur les frontières
en Europe.
Ainsi, cette étude pourrait avoir des retombées à la fois en ce qui a trait à la dynamique des
régions frontalières de l’Europe mais, à plus large échelle, sur la dynamique des frontières
entre les États dans l’UE. Bruxelles, en tant que capitale européenne, met beaucoup
d’énergie au développement de la coopération transfrontalière. L’étude d’une
agglomération transfrontalière comme l’Eurocité basque permettra de mieux comprendre
les conséquences de cette dynamique et ses effets sur les frontières interétatiques. Pour les
populations locales, une bonne connaissance de la dynamique frontalière est primordiale
dans l’élaboration de plans d’aménagement du territoire, de plans de développement… qui
se veulent, à l’heure de l’Europe, à vocation transfrontalière. C’est particulièrement le cas
de la construction de l’agglomération transfrontalière basque. Celle-ci est peut-être un
exemple de nouvelles frontières que l’on pourra retrouver en Europe. Il semble donc
pertinent, et c’est l’objet de ce travail, de «redéfinir» le concept de frontière dans sa portion
géographique située au coeur de l’Eurocité basque.
Une problématique précise
Dans le contexte actuel, il devient de plus en plus intéressant d’étudier les frontières.
Pendant plusieurs années il sembla vain d’aborder ce sujet de géographie politique tant le
monde était figé dans la Guerre froide. Dans l’«équilibre de la terreur» comme on pouvait
lire dans les journaux de l’époque, qui s’était installé entre l’Est et l’Ouest, entre le bloc
soviétique et le monde capitaliste, le principe d’intangibilité des frontières tel que manifesté
par la convention d’Helsinki, reléguait cet objet d’étude à un rang second. Les deux forces
hégémoniques camouflaient les tensions frontalières possibles ou les remises en cause de
certains tracés, afin de préserver l’apparence de cohésion au sein de chacun des deux blocs.
Mais depuis les années 1990, l’étude des frontières revient au goût du jour. De la chute du
31
mur de Berlin et la réunification allemande à la crise des Balkans en passant par le
morcellement de l’ex-URSS, la multiplication des nouvelles frontières de la dernière
décennie du XXème siècle réactive le sujet.
À l’opposé, les pays membres de l’Union européenne se trouvent dans une dynamique de
redéfinition des fonctions de leurs frontières communes. C’est donc dans le contexte de
l’approfondissement de l’Union européenne, avec entres autre l’entrée en vigueur de la
monnaie unique (l’Euro) que s’ancrera la recherche. La mondialisation des marchés oblige
de revoir certaines des fonctions des frontières comme en témoigne le discours de deux
auteurs pour qui un débat est lancé sur la valeur et le rôle à accorder à celles-ci dans le
contexte planétaire actuel : «La technologie nucléaire, les fusées, les possibilités
d’observation d’un territoire étranger par les avions et les satellites, rendent la frontière de
moins en moins efficace. Le développement économique a intensifié les échanges, donc
l’interdépendance. […] L’urbanisation et surtout la métropolisation conduisent à la
constitution de liens qui transcendent les frontières. Des réseaux comme ceux des sociétés
multinationales se constituent, réseaux qui sont peu limités par le territoire et par la
souveraineté nationale.» (Prevelakis, 1996) Dans un cadre très avancé comme celui de
l’Union européenne, cette question devient encore plus importante. « Il [l’exemple
européen] est de plus en plus animé de multiples flux, de modes, de tendances, de projets
politiques qui se diffusent à travers les frontières étatiques. Ces «passes murailles» donnent
sens aux notions de mondialisation, de régionalisation, d’intégration supranationale. Les
frontières perdent alors de leur étanchéité, de leur linéarité aussi.» (Renard, 2002). On y
parle de la construction d’un marché unique auquel doit correspondre un territoire unique.
Dans ce contexte de réflexion, les frontières étatiques se voient remises en question par la
création de sous-ensembles à l’intérieur du cadre européen mais chevauchant les frontières
et s’étendant à deux États.
On voit se former des eurorégions, des régions de coopération transfrontalière, où s’exerce
une plus ou moins grande intégration des structures. On peut parler par exemple du pays de
Gex avec la Suisse ou de «l’eurégio», croisement entre l’Allemagne, la Belgique et les
Pays-Bas. Dans cet esprit de collaboration régionale transfrontalière généralisée en Europe,
32
où l’on voit les fonctions de la frontière se modifier, l’exemple du Pays basque est un cas
particulier. Il ne s’appuie pas comme c’est le cas par exemple de «l’eurégio», sur un
différentiel économique comme des hauts salaires en Allemagne mais des logements plus
abordables en Belgique. Aussi, sans la frontière offrant des opportunités de travail mieux
rémunéré en Suisse et une vie à moindre coût en France, il n’est pas certain que la région
genevoise se serait développée tel qu’elle l’est aujourd’hui.
Il existe, dans le cas du Pays basque, une volonté politico-culturelle de coopération ne
s’appuyant pas sur un profit mutuel causé par un différentiel mais sur une volonté de
certains intervenants d’harmoniser la vie de part et d’autres de la frontière. Le
développement de la coopération transfrontalière dans le cadre de l’Eurocité basque
s’inscrit dans une concurrence entre différents pôles d’attraction au niveau européen,
notamment pour les réseaux de communications, routiers ou ferroviaires entre la péninsule
ibérique et le nord de l’Europe. Pour le Pays basque et l’Eurocité, cette concurrence se fait
entre autres avec l’axe Catalogne-Midi-Pyrénées (Fourquet, 1994) puisque la circulation se
fait plus facilement aux extrémités des Pyrénées. De plus, le récent élargissement de
l’Union à certains pays de l’Europe dite de l’Est déplace le centre de gravité dans cette
direction rendant ce pôle atlantique basque encore plus important pour le développement de
la région. Comme en témoigne le Livre blanc de l’Eurocité, la coopération se voit entre
autres motivée par des difficultés communes de part et d’autres de la frontière comme le
déclin de la pêche, de l’agriculture ou la marginalisation face à leur capitale respective.
Dans ce contexte où il semble y avoir une certaine intégration à plusieurs niveaux de part et
d’autres de la frontière, où le Livre blanc propose la gestion transfrontalière de certains
services publics afin de rationaliser le dédoublement d’infrastructures, la frontière entre la
France et l’Espagne demande à être étudiée de façon particulière. Entre autres,
l’intensification de la coopération et l’apparent «gommage » de la frontière, pour utiliser
une expression critiquable3 mais largement répandue, nous obligent à aller voir de plus près
ce qu’il en est vraiment.
3 Critiquable parce qu’il n’est pas possible d’effacer totalement la frontière, bien qu’elle puisse être largement
défonctionalisée il restera des effets encore visibles, dans l’aménagement urbain, l’architecture ou et
surtout, dans les mentalités…
33
Ainsi, cette étude sera motivée par une question de recherche bien précise, pouvant nous
éclaircir sur la problématique qui vient d’être explicitée. Nous chercherons donc à savoir,
dans quelle mesure la coopération transfrontalière et la dynamique de la construction
européenne ont-elles fait évoluer la fonction légale de la frontière et la façon dont elle est
vécue par les acteurs locaux ?
Ainsi, Marie Pascale Zanettin explique que : «Les tenants de la coopération dans l’espace
basque ont élaboré un plan d’action destiné à faire de l’agglomération qui s’étend de
Bayonne à Saint-Sébastien une véritable conurbation internationale qui transcenderait la
présence de la frontière» (Zanettin, 1997). L’Eurocité devrait permettre une plus grande
cohérence dans cet espace urbain transfrontalier en mettant en commun des atouts
permettant une meilleure gestion et l’assurance d’équipements et de services d’une ville
européenne de taille moyenne dans un contexte transfrontalier (Wilmars, 2003). Il semble
donc pertinent de s’interroger à savoir s’il existe des fonctions à cette frontière et quelles
sont-elles.
Revue de la littérature
«L’Europe a beaucoup apporté au Pays Basque : L’adhésion de l’Espagne à la
communauté en 1986 est l’aboutissement d’une longue marche pour la suppression de fait
de la frontière entre Iparalde et Hegoalde. Ceci se confirme sur le plan de la libre
circulation des marchandises et des services, mais aussi avec le libre passage des hommes
et des idées.» Alain Lamassoure, Ministre délégué aux affaires européennes.
La coopération transfrontalière au Pays basque est soumise aux aléas de la construction
européenne. Une première étape de réflexion se situe donc à ce niveau. Ainsi, la frontière
entre la France et l’Espagne représente une dyade interne à l’espace Schengen, considéré
comme un laboratoire de la libre circulation. (Herblay, 1998). À terme, tous les pays
membres de l’Union européenne sont d’avis qu’il est nécessaire de travailler à la
34
suppression de tous les contrôles aux frontières internes.4 Les frontières sont donc en
mutation, elles changent (Reitel, et alii. 2002). Ceci amène à repenser le concept. La
conception de la frontière-ligne semble jugée par certains comme étant dépassée dans le
contexte de la coopération transfrontalière fortement encouragée par la construction
européenne et ses différentes institutions. Cette conception cède donc la place à des
réflexions chez nombre d’auteurs sur les nouvelles formes qu’elle peut prendre (Arbaret-
Schultz, 2002; Labayle, 1998; Reitel, 2002). L’idée, à différents niveaux, de la disparition
ou non des frontières intérieures de l’Union européenne, entre les États membres, est
analysée dans le cadre d’une réflexion en cours chez plusieurs auteurs pour tenter de mieux
comprendre ce phénomène. Cette réflexion se fait selon différents angles d’approche.
Que ce soit des réflexions autour de l’espace Schengen et de son principe de libre
circulation qui affecte les frontières dans leur fonction de contrôle de la circulation
(Herblay, 1998), de l’article 8a de l’Acte unique5 qui «propose la réalisation d’un marché
conçu comme un espace dénué désormais de frontières intérieures» (De Castro-Ruano,
1997; puis aussi Zanettin, 1997; Labayle, 1998), ou encore en lien avec la construction
européenne de façon générale où les frontières sont étudiées dans le contexte de leur
ouverture au sein d’une Europe en mutation (Arbaret-Schultz, 2002; Darré, 1997;
Dieckhoff, 2000; Palard et alii., 1997; Ramonet, 1999; Reitel, 2002; Uhaldeborde, 1994…),
nombres d’auteurs évaluent les circonstances de cet «effacement» plus ou moins profond de
la frontière. Mais des réserves doivent être faites en ce qui concerne la disparition totale des
frontières. La fin des contrôles ne signifie pas la suppression des contraintes (Herblay,
4 Le Marché unique européen, Office des publications officielles des communautés européennes,
Luxembourg, 1996.
5 Article 8a : Article 8 A : 1. Tout citoyen de l'Union a le droit de circuler et de séjourner librement sur le
territoire des États membres, sous réserve des limitations et conditions prévues par le présent traité et par les
dispositions prises pour son application. 2. Le Conseil peut arrêter des dispositions visant à faciliter l'exercice
des droits visés au paragraphe 1; sauf si le présent traité en dispose autrement, il statue à l'unanimité sur
proposition de la Commission et après avis conforme du Parlement européen.
Déclaration relative à l’article 8a
Par l'article 8 A, la conférence souhaite traduire la ferme volonté politique de prendre avant le 1er janvier
1993 les décisions nécessaires à la réalisation du marché intérieur défini dans cette disposition et plus
particulièrement les décisions nécessaires à l'exécution du programme de la Commission tel qu'il figure dans
le livre blanc sur le marché intérieur. Source : http://europa.eu.int/abc/obj/treaties/fr/frtoc.htm, 05/03/04.
35
1998; Raffestin, 1992). Il reste, dans les habitudes et dans les mentalités entre autres, mais
aussi en lien avec le droit positif des États, des effets de la frontière (Raffestin, 1974;
Zanettin, 1997). «Même lorsqu’elles [les frontières] semblent complètement
défonctionalisées, donc apparemment sans effets sur la quotidienneté vécue, elles
continuent à souligner des différences légales, sans lesquelles s’installerait le chaos»
(P.Girerd, L’Acte unique : vers une Europe sans frontières?, cité dans Zannetin, 1997). Ce
à quoi nous pourrions rajouter que dans tous les cas où il y a coopération, l n’est pas
possible de séparer les structures de régulation sociale des structures de régulation des
territoires (Saez, 1997).
Ce phénomène d’effacement de la frontière, ou plutôt de défonctionalisation, puisque
certaines fonctions légales ou de différenciation persistent, vient en corrélation, et c’est là
peut-être une des particularités du tronçon au Pays basque, avec une remise en cause du
modèle français et espagnol de l’État, fortement centralisé (Balme et alii, 1997). Les
autorités basques, tant au sein du PNV (Parti national basque), au pouvoir dans la
Communauté autonome basque, qu’au sein des structures institutionnelles du Nord que sont
le Conseil des élus et le Conseil de développement, sont fortement influencées par la
mouvance de rapprochement inter basque (Chaussier, 1997). Ceci oblige de revoir la notion
d’État en fonction de la nouvelle donne que propose la construction européenne et la place
grandissante des régions et collectivités locales (Darré, 1997; De Castro-Ruano, 1997;
Dieckhoff, 2000; Dressler-Holohan, 1992; Fourquet, 1994; Loughlin, 1997, Saez, 1997).
Ici, la position du PNV est européaniste, c’est-à-dire une Europe des peuples, fédérale
(Fourquet, 1994; Uhaldeborde, 1994) où l’on défend même l’idée de l’anachronisme des
États en Europe (Balme et alii, 1997; Ithurralde, 2002). Il s’agit d’une voie suivie par une
majorité des Basques du nord. Cette fédéralisation de l’Europe permettrait aux peuples
comme les Basques de se soustraire de la tutelle de leurs États (Loughlin, 1997) et ainsi
créer un espace où la frontière «interétatique», mais «intranationale» pour certains, ne serait
plus un obstacle. Pour en arriver là, il faut relever le défi de la coopération autant verticale,
c’est-à-dire entre les différents niveaux d’un même territoire, et horizontale donc entre des
territoires de même niveau. Il faut donc en ce sens transcender les motivations partisanes et
sectorielles pour développer une logique de développement commune. (Saez et al. 1997)
36
Francisco Letamendia écrit que «la collaboration interrégionale entre la Communauté
autonome basque et la région Aquitaine (et, plus récemment, la Communauté forale de
Navarre) a pu surmonter, grâce aux autorités européennes, les limites imposées par les deux
États concernés à la coopération transfrontalière» (Letamendia, 1997). C’est dans ces
circonstances que s’édifie la conurbation Bayonne/Saint Sébastien. Et comme le dit José
Luis De Castro Ruano : «L’impulsion communautaire permet, pour la première fois, la
formation d’une unité sociopolitique qui réduit la Bidassoa au statut non de frontière mais
de simple rivière intérieure» (De Castro Ruano, 1997). Cela pourra se réaliser dans la
mesure où les actions publiques territoriales réussissent à « surmonter des habitudes
ancrées de fragmentation du pouvoir et de reconnaître, plutôt que l’indépendance,
l’interdépendance des territoires » (Saez et al. 1997) L’Eurocité basque serait une véritable
entité qui transcenderait la frontière (Letamendia, 1997; Zanettin, 1997). C’est d’ailleurs ce
que semble vouloir faire comprendre l’Eurocité elle-même en affirmant, dès les premières
pages de son livre explicatif, la «volonté de vivre sans frontière» (Eurocité basque, sans
date : 3).
Ainsi, la littérature nous montre un débat évident sur plusieurs réalités recouvrant la
frontière. Dans le cas du territoire qui nous intéresse, la dyade de la frontière francoespagnole
au Pays basque, le débat se concentre autour de la création d’un espace
transfrontalier. Ce débat nous amène à nous questionner sur la place que peut avoir la
frontière dans cet espace
Objectifs.
Objectifs généraux
De façon globale, l’objectif de cette recherche est de comprendre quelles relations existent
entre la frontière et la coopération transfrontalière dans l’Union européenne dans le cadre
de la construction d’une agglomération transfrontalière comme celle de Bayonne-San-
Sebastián, afin de faire ressortir quelles sont les fonctions de cette frontière.
37
Objectifs spécifiques
- Reconnaître les fonctions de la frontière franco-espagnole au Pays basque dans la région
Bayonne-San-Sebastián.
- Identifier et cartographier les acteurs de la coopération transfrontalière.
- Identifier et cartographier les réseaux transfrontaliers susceptibles d’interagir avec la
frontière.
Présentation de l’hypothèse.
Sur la base de la question posée précédemment 6 et suivant la méthode exposée, nous
tenterons d’amener une réponse pouvant satisfaire les objectifs proposés. En fonction des
résultats recueillis lors de la recherche et de la période d’étude sur le terrain, nous pouvons
dès maintenant avancer une hypothèse, qui orientera la discussion. En se référant aux
modèles des auteurs Guichonnet et Raffestin comme celui d’Émmanuel Gonon, tel que
défini au chapitre 2, nous pouvons croire que : Dans le cadre de l’Eurocité basque, la
frontière franco-espagnole n’a essentiellement qu’une fonction légale c'est-à-dire,
brièvement, celle de délimiter un territoire où s’applique un système juridique. La frontière
a pour fonction dans la région de l’Eurocité de délimiter le territoire où s’applique le droit
français et le droit espagnol. Dans le contexte de la coopération transfrontalière motivé par
la construction européenne, nous pensons qu’il n’y a pas d’autres fonctions qui peuvent être
attribuées à cette dyade. Il reste certainement des effets que la frontière a produit et qui
resteront gravé longtemps dans le quotidiens des frontaliers mais nous croyons qu’il ne
s’agit pas là de fonctions de la frontière au sens où nous les avons défini plus tôt.
6 Dans le cadre de la construction européenne et plus précisément dans le contexte de coopération
transfrontalière instaurée au sein de l’Eurocité basque Bayonne-San-Sebastian, quelles sont les
fonctions de la frontière franco-espagnole au Pays basque?
38
Définition du territoire à l’étude.
La construction politico-territoriale
Il n’est pas évident de faire l’histoire du Pays basque, peu d’auteurs s’y sont essayés.
Aujourd’hui, l’Euskadi, la forme la plus avancée de ce que pourrait être un Pays basque,
n’existe que depuis 1979 et ne regroupe pas tous les territoires historiques. Il apparaît donc
plus aisé de faire l’histoire du peuple basque puisque celui-ci existe, selon les auteurs,
depuis toujours, plus ou moins quelques années. Je m’explique. Des Russes, Alexei
Mandeleyev et Alexander Kiknadze, par des similitudes entre l’Euskara, la langue basque,
et des dialectes géorgiens, feraient remonter les origines du peuple basque au Caucase d’où
il aurait migré en direction des Pyrénées vers 1500 avant J.-C. (Heiberg, 1989). Certaines
légendes vont jusqu'à les faire venir de l’Atlantide. Les études les plus sérieuses affirment
que les Basques d’aujourd’hui seraient les descendants de peuples de certaines régions
européennes qui remontent jusqu’au paléolithique (50 000 avant J.-C.) (Rudel, 1985).
C’est, à l’heure actuelle, la théorie la plus largement acceptée. Les Basques eux-mêmes se
définissent comme le plus vieux groupe humain d’Europe. Ceci peut être motivé par un fait
biologique impressionnant. Il s’agit du mystère de son sang. En effet, 57 à 64% des
Basques sont du groupe sanguin O et seulement 2% du groupe B, faisant d’eux «les plus
Occidentaux et les moins asiatisés des Européens» (Moruzzi, 1988). Selon la classification
du Dr Streng, cela ferait d’eux des descendants en droite ligne de l’homme de Cro-Magnon
(Moruzzi, 1988).
Ceci, additionné à un mode de transmission des terres particulier, peut expliquer le ciment
et la solidarité de la société basque. Après le passage de la transhumance vers la
sédentarisation, les Basques ont adopté une tradition de legs ne permettant pas la division
du lot familial. En raison des tailles relativement faibles, la totalité des terres passaient aux
mains de l’aîné, garçon ou fille, les autres enfants recevant une compensation souvent
symbolique. Cela a eu pour effet de créer une longue tradition de possession d’une terre
étalée sur plusieurs générations, consolidant ainsi le peuple avec lui-même.
39
Il existe des traces d’occupation du sol qui remontent très loin. Au temps des Romains, il
existait déjà des groupes humains sur les territoires de l’actuel Pays basque. Ceux-ci n’ont
été que très peu romanisés puisque les Romains, qui ont fondé quelques villes d’importance
tel que Bayonne, Oloron ou Dax, n’ont pas pénétré les campagnes, n’assoyant pas leur
pouvoir sur la population rurale de l’époque. Des vestiges tels menhirs, peintures et surtout
cromlech attestent de l’occupation des Pyrénées et des plaines bordant l’Atlantique par ce
qu’il est convenu d’appeler les ancêtres des Basques d’aujourd’hui. Ce qui n’est pas sans
donner des arguments de fierté aux Basques comme étant les plus anciens occupants de la
région.
Toutefois, il faut attendre 778 pour voir entrer les Basques dans l’histoire. Il s’agit de la
célèbre victoire des Basques sur l’armée de Charlemagne à Roncevaux, qui inspira la
Chanson de Roland. Charlemagne, qui cherchait à créer une marche en Espagne afin de
protéger son royaume contre d’éventuelles attaques des Arabes, accepte en cadeau quelques
villes, dont Saragosse, venant de chefs locaux remettant en question l’autorité de l’émir de
Cordoue et cherchant alliance avec les Francs. Mais Al Husayn, commandant de Saragosse,
change d’avis à la dernière minute et défend la ville. Charlemagne plie bagages après deux
mois de siège inutile et, sur le retour, rase les remparts de Pampelune et pille la ville. En
représailles, les Vascons tendent une embuscade dans les Pyrénées, dans la région de
Roncevaux, et anéantissent l’arrière-garde de l’armée carolingienne tuant dans la foulée
Roland, le neveu de Charlemagne.
40
Après cet épisode, on voit apparaître les Basques de façon plus organisée dans l’histoire. La
plus ancienne unité politique basque serait le royaume de Pampelune.
Figure 1 : Détail d’une carte de la péninsule Ibérique de l’an 910 où l’on peut voir le
royaume de Navarre. Source : www.lib.utexas.edu consulté en mars 2005. (avec empreinte
approximative des territoires actuels en blanc)
À la fin du VIIIème siècle, les Banu Qasi, des Wisigoths convertis à l’islam, perdent de leur
contrôle sur la région. C’est dans ces circonstances de troubles entre des attaques franques
et des problèmes internes de l’autorité de l’émir de Cordoue que Inigo Aritza, de
l’oligarchie navarraise, voit son influence grandir. Ainsi, Payne affirme que «Inigo Aritza
founded the independant principality of Pamplona early in the ninth century. This was the
first organized state in Basque History.» (Payne, 1975) Le royaume de Pampelune, qui
prendra plus tard le nom de royaume de Navarre, verra son influence grandir dans la région
41
jusqu’au tournant du premier millénaire. La Navarre s’affirme en tant qu’État indépendant
et chrétien. Elle profitera ainsi de relations avec l’Église et l’Europe catholique faisant
d’elle «…the most advanced of the Hispanic Christian states» (Heiberg, 1989). En
particulier, la modernisation et la renaissance carolingiennes additionnées à la retraite du
Christianisme de l’Hispanie vers les Pyrénées ont placé la Navarre dans une situation
privilégiée. C’est sous le règne de Sancho III el Mayor que le royaume de Navarre connaît
son apogée, expliqué en partie par les influences venant du nord des Pyrénées.
Figure 2 : Détail d’une carte de la péninsule ibérique de l’an 1037 où l’on peut voir
l’expansion, au nord des Pyrénées, du royaume de Navarre. Source : www.lib.utexas.edu
consulté en mars 2005. (avec empreinte approximative des territoires actuels en blanc)
Par des jeux d’alliances et de mariages, Sancho III el Mayor s’empare des royaumes de
Castille et d’Aragon. Après manipulation de souveraineté, on voit apparaître pour la
42
première et unique fois le Pays basque dans sa forme le plus près de celle revendiquée par
les nationalistes du XXème siècle, c'est-à-dire un territoire s’étendant des deux côtés de la
frontière actuelle. Suite au meurtre de son neveu, Sancho ramène la Castille sous sa
souveraineté personnelle. En 1029, il détache les territoires basques de Castille
(grossièrement les provinces actuelles de Gipuzkoa, d’Araba et de Bizkaia) pour les
incorporer directement au royaume de Navarre. Et enfin, comme Payne l’affirme: «For the
next few years all Basque-inhabited territory south of the Pyrénées recognised a single
Basque political sovereignty for the first and last time in history. North of the Pyrénées,
where the Gascons region had long recognised French suzerainty, Sancho temporarily
incorporated some Euskera-speaking territory as well. » (Payne, 1975). (Voir aussi annexe
2 pour une exposition des zones d’occupation bascophones) Il s’agit des provinces de
Labour et de Soule, vicomtés créés par Sancho et correspondants plus ou moins aux
provinces actuelles. Toutefois, ces provinces, comme le royaume de Navarre dans son
expansion la plus grande, ne seront que de courte durée. Dans les années qui suivent la
mort de Sancho, le royaume est séparé en trois et la Castille, tout comme l’Aragon, ne
reconnaît pas l’autorité de la Navarre. Ce sera la fin de toute possibilité d’expansion du
Royaume de Navarre. Néanmoins, il y a eu pendant 6 ans environ, soit jusqu’à la mort de
Sancho III el Mayor en 1035, un Pays basque relativement unifié et libre, correspondant en
bonne partie aux territoires revendiqués par les nationalistes actuels. Donc, le peuple
basque occupe ce territoire transfrontalier depuis plus d’un millénaire.
43
Figure 3 : Détail d’une carte de la péninsule ibérique de l’an 1150 où l’on peut voir
l’évolution territoriale du royaume de Navarre et qui s’apparente au territoire revendiqué
aujourd’hui. Source : www.lib.utexas.edu consulté en mars 2005. (avec empreinte approximative
des territoires actuels en blanc)
Malgré leur manque d’unité et de coordination, les provinces basques ont toujours vécu
dans une relative autonomie, dans un statut d’association plus que de soumission avec les
couronnes de Castille, de France ou d’Aragon. Nous entrons dans la période des fueros. Il
s’agit des règles qui organisent la vie des provinces, qui rythment les moeurs, les activités
courantes, la vie quotidienne des Basques. «Les fueros sont les coutumes de l’Ancien
Régime appliquées par les assemblées locales que le roi de Castille devait jurer de respecter
pour obtenir l’allégeance des provinces basques» (Loyer, 1998-2). Beaucoup plus
profondément ancrés dans la tradition basque que le royaume de Navarre, les fueros
représentent l’autodétermination des Basques. Le fait que les trois provinces basques
formant l’actuel Euskadi se soient associées à la couronne de Castille (le Gipuzkoa en
1200, Alava en 1332 et la Bizkaia en 1379) ne leur enlève en rien leur sentiment d’être
44
différentes. Les rois de Castille ont dû prêter serment de respecter les fueros de chacune des
provinces afin qu’elles acceptent de s’unir, de leur plein gré, au royaume de Castille. Le roi
a dû jurer de respecter les fueros sans quoi il n’est pas certain que les Basques,
particulièrement ceux de Bizkaia, se soient si volontairement associés au royaume de
Castille. C’est sous le chêne de Guernica, emblème s’il en est un de l’autonomie basque,
qu’ont été prêtés les serments. De plus, bien que les fueros soient un modèle largement
castillan, ils ont été appliqués d’une façon particulière chez les Basques. Il ne s’agit à
l’origine que de règles applicables au niveau local, pour les villes et villages. Le fait que
dans les trois provinces basques ils soient appliqués au niveau provincial démontre un
particularisme. De plus ces lois particulières assurant une vaste autonomie aux Basques ont
été en vigueur jusqu’à la fin de la deuxième guerre carliste, en 1876, pour les provinces du
côté espagnol, époque où l’on voit monter les idéologies régionalistes en Catalogne mais
aussi en Galicie et dans les Asturies. Les provinces au nord des Pyrénées, quant à elles, ont
définitivement perdu l’autonomie que leurs conféraient les fueros à la Révolution française
de 1789. Donc malgré la frontière établie comme nous l’avons vu en 1659, les deux réalités
basques ont évolué de façon semblable, avec un code de loi issue d’une même tradition,
pour encore plus de 100 ans après l’établissement de la frontière.
45
Figure 4 : Situation de la Navarre et des territoires basques du nord vers le 14ème siècle.
Source : Internet.
La Navarre sera quant à elle tiraillée entre les différentes forces en conflit dans la région.
Entre autres, la guerre qui oppose la France au royaume de Castille. Elle sera finalement
envahie en 1512 par Ferdinand d’Aragon et Isabelle de Castille, les Rois catholiques, et
ultimement incorporée au royaume unifié d’Espagne. La dynastie navarraise (la lignée
d’Albret) se réfugie sur le versant nord des Pyrénées, dans l’actuelle Basse-Navarre, seul
territoire qui lui reste. En 1589, Henri III de Navarre devient Henri IV Roi de France et de
Navarre. Cette dernière sera définitivement annexée au royaume de France par son fils,
Louis XIII en 1620 par l’Édit d’Union. En 1659, Mazarin signe le Traité des Pyrénées avec
don Luis de Haro sur l'île des Faisans au coeur de la Bidassoa le fleuve frontière, dans la
région d’Hendaye. Louis XIV abandonne ainsi ses droits sur la Navarre espagnole.
Le destin des deux dernières provinces est différent des autres puisqu’il y est intervenu un
troisième joueur, le royaume d’Angleterre, sous la couronne de Henry Plantagenêt, compte
d’Anjou en 1154. Bayonne en profitera d’ailleurs pour développer un port commercial et
militaire. Mais les territoires reviendront à la France à la fin de la Guerre de cent ans. La
Soule y sera officiellement rattachée en 1510 mais tout en gardant une certaine autonomie
et ses fueros.
46
La plupart des fueros furent abolis en Espagne entre 1706 et 1714 par la dynastie des
Bourbons. (Heiberg, 1989) Par contre, comme les Basques supportaient cette dynastie lors
de la Guerre de succession, ils ont pu profiter de sa clémence et voir leurs lois forales
respectées. Mais tout ceci doit être mis en perspective, comme le dit Heiberg, avec le
contexte de l’époque. «The concession of fueros […] has to be viewed in the context of (1)
the strategic position of the Basque Country and (2) the need of the Castillan monarchy to
impose public order in the Basques territory» (Heiberg, 1989). Entre autres choses, les
fueros libéraient les Basques du service militaire et, en contrepartie, ceux-ci devaient
défendre leur propre territoire. Ainsi, en cas d’attaque de la France, la résistance basque
permettrait à l’armée royale de prendre position. Le respect des fueros ne semble donc pas
être un acte gratuit de la part du royaume d’Espagne.
Les Guerres carlistes (1833-1839 et 1872-1876) seront des épisodes déterminants pour les
territoires basques au sud de la frontière. Jusqu’à cette époque, bien que les territoires
basques français soient pleinement intégrés à la république, la frontière douanière se
retrouve au sud de l’Èbre, favorisant un maintien de la cohésion territoriale entre les
différentes provinces basques. Après 1876, la frontière est ramenée à la Bidassoa et les lois
forales sont abolies dans le reste des provinces. Nous entrons dans l’ère moderne du Pays
basque alors que la construction territoriale se précise et que la frontière franco-espagnole
prend toute son ampleur.
Aujourd’hui, deux Pays basques (ou trois)
Au tournant du XXème siècle, il existe à proprement parler trois Pays basques, et c’est cette
situation qui perdure à l’heure actuelle. Le siècle dernier aura été pour les Basques le siècledu nationalisme. C’est vers la fin des années 1800 que la doctrine nationaliste fait sonapparition comme idéologie construite sous la plume de Sabino Arana. Ce sont des
disciples de cette idéologie qui prirent part à la guerre civile de 1936 aux côtés des
Républicains. C’est de cette dynamique qu’émanent les pièces qui se mettront en place
durant la dictature du général Franco pour en arriver à la situation que nous connaissons
aujourd’hui. Dès le début de la guerre, la Navarre et les trois autres provinces basques
espagnoles prennent un chemin différent. Les Navarrais s’étant soulevés avec Franco, la
47
dictature leur fut plus clémente. À l’opposé, la répression sans merci qui s’est opérée dans
le reste du Pays basque n’a fait qu’affermir le sentiment identitaire de la population. C’est
cette réalité qui vu le jour à la mort du général et au retour de la démocratie. La Navarre
obtint un statut d’autonomie et les autres provinces en obtinrent un autre conjointement.
Euskadi, aussi connu sous l’appellation de Communauté autonome du Pays basque, est
donc né du statut de Guernica de 1979. Parallèlement, la Communauté autonome de
Navarre voyait le jour après avoir refusé de faire partie d’Euskadi. Ce fait peut s’expliquer
comme l’analyse Barbara loyer (1997) par la plus forte assimilation linguistique des
Navarrais et leur sentiment basque plus faible. La comparaison géographique entre le vote
nationaliste et les milieux bascophones est d’ailleurs très éloquente à ce sujet. (Voir annexe
3). Cette situation semble mal vécue par les Basques d’Euskadi, surtout les plus
nationalistes, qui revendiquent toujours le territoire de la Navarre comme faisant partie
intégrante du Pays basque.
La situation au nord de la frontière est quelque peu différente. Les trois provinces basques
de France, soit la Soule, la Basse Navarre et le Labour, n’ont pas d’existence propre. Dans
un souci de faire disparaître toutes traces d’organisation de l’Ancien régime, les
Révolutionnaires opèrent la départementalisation du territoire de la République. Ainsi, les
trois provinces sont rattachées à une quatrième, le Béarn, pour former le département des
Basses Pyrénées, aujourd’hui rebaptisé Pyrénées-Atlantiques. Cette réalité insuffle une
dynamique particulière dans la gestion de la frontière entre les différentes entités basques.
De là l’idée des deux Pays basques, celui des autonomies en Espagne et l’autre historique,
culturel, mais sans reconnaissance politique en France. Cela aura une importance capitale
lorsqu’il sera question de la frontière puisque nous avons d’un côté une Communauté
autonome, Euskadi, avec ses compétences et ses politiques et de l’autre des provinces
historiques dénuées de toutes structures compétentes. Des précisions seront apportées sur
cette situation lorsqu’il sera temps de présenter en détails les acteurs qui ont été retenus
pour comprendre la frontière (cf. section 3.3). Cependant, il est nécessaire de préciser dès
maintenant que cette étude s’intéresse à la portion de frontières entre Euskadi et le Labour,
en excluant la Navarre et les autres provinces frontalières. Ce qui ramène la frontière à une
dyade d’environ 10 Km, le long du fleuve Bidassoa.
48
Dans la littérature grand public, lorsque nous effectuons des recherches sur le Pays basque,
ce sont les sept provinces confondues qui nous sont présentées comme en fait foi cette carte
tirée du site Internet du Guide du routard :
Figure 5 : Carte du Pays basque comprenant les sept provinces telles que présentées dans le
Guide du routard.
Cependant, comme il vient d’être exposé, cette réalité territoriale, historique et culturelle ne
correspond à aucune réalité politique ou juridique. Ce territoire doit être subdivisé en sept
provinces, regroupées en trois ensembles politiques dont un, en France, n’existe pas en lui
seul. (Pour plus de précisions et des données quantitatives, se référer au tableau et à la carte
en annexe 1.)
Les acteurs.
S’agissant d’une étude multiscalaire, plusieurs acteurs de différents niveaux entrent en jeu
dans la compréhension de la frontière. Dépendant de l’échelle à laquelle on se positionne,
certaines compétences sont dévolues à certains acteurs et d’autres non. Ainsi, il est
49
important de bien définir quels sont les acteurs qui ont une responsabilité dans les fonctions
de la frontière et quel est leur rôle.
L’Eurocité
Acteur principal de la coopération transfrontalière, c’est son territoire qui sert de point
d’encrage pour l’étude de terrain. L’Eurocité basque Bayonne-San-Sebastián regroupe trois
membres qui sont d’autres acteurs définis plus bas. Il s’agit de la Communauté
d’agglomération de Bayonne Anglet Biarritz ( CABAB ou BAB) du côté français et de la
députation forale du Gipuzkoa côté espagnol. À cela s’est rajouté récemment le consortio
Bidasoa-Txingudi, un regroupement de droit espagnol comprenant les communes de Irún,
Hendaye et Hondarribia. L’Eurocité est présentée dans la littérature comme une
conurbation transfrontalière polycentrique en réseau. Son statut est un GEIE, Groupement
européen d’intérêt économique dont le siège de décision est rotatif, périodiquement situé en
territoire français et espagnol. De même, les postes de président et vice-président sont
occupés pour deux ans, en alternance par un représentant du Gipuzkoa et de la communauté
d’agglomération du BAB. Son financement vient de versements de ces deux organes et des
subventions qu’elle parvient à obtenir pour chacun des projets qu’elle anime. Ces
subventions viennent en grande partie des fonds européens pour la coopération
transfrontalière tel que le programme interreg.
Au sens strict, il s’agit donc d’un assemblage transfrontalier assez disparate. D’un côté une
province de la Communauté autonome basque et de l’autre un regroupement municipal. Il
n’existe donc aucune cohérence territoriale entre les deux membres fondateurs et
animateurs de l’Agence transfrontalière de l’Eurocité basque Bayonne-San-Sebastián
comme en fait foi cette carte :
50
Figure 6 : Les trois entités qui forment l’Eurocité basque. Réalisation : Olivier Beaupré-Gateau.
Pourtant, dans l’appareil de communication de l’Eurocité, c’est tout le contraire qui est
présenté. La réalité que l’on veut construire et qui est présentée par l’Eurocité est un
corridor urbain de quelques 50 km de long, le long du golfe de Gascogne dans l’Atlantique,
entre Bayonne et San-Sebastián, d’où le nom retenu : Eurocité basque Bayonne-San-
Sebastián, au contraire des réels animateurs du projet qui sont des gens issus d’une
province espagnole et d’un regroupement urbain français. Cette Eurocité regrouperait donc
toute la population entre ces deux pôles pour devenir une agglomération européenne de
taille moyenne avec 600 000 habitants. Il est à noter que les villes, villages et communes se
trouvant sur le territoire de l’Eurocité mais qui n’en sont pas membres n’ont aucun pouvoir
sur le processus de développement de cette entreprise. Sara Grivot, dans sa thèse de DEA,
se questionne même sur le fait que, dans la liste de villes se trouvant sur le territoire de
l’Eurocité que l’on retrouve sur le site Internet officiel de l’Eurocité, certains petits villages
ne sont pas mentionnés. Est-ce une simple omission ou cela cache-t-il un malaise politique
plus profond dans la définition politique réelle de l’Eurocité ? Cela révèle au minimum le
manque de consultation entre les acteurs de l’Eurocité et ceux se retrouvant sur le territoire
51
qui doit être pris en charge par le GEIE. Au niveau politique les acteurs constituant
l’Eurocité sont de deux ordres très différents. Du côté espagnol, le GEIE s’appuie sur une
province basque fortement animée de l’idéologie autonomiste. La figure 24, à l’annexe 3,
démontre bien que le Gipuzkoa est celle des trois provinces d’Euzkadi où l’opinion
autonomiste radicale représentée par Herri Batasuna obtient les meilleurs résultats. Par
contre, du côté français, la CABAB, regroupement municipal, n’a pas de réalité politique
parallèle à celle du Gipuzkoa. En plus de l’incohérence géographique causée par le fait que
le membre français du GEIE ne soit pas frontalier à proprement parler, s’ajoute le profond
déséquilibre des compétences entre les deux acteurs comme nous le verrons plus loin.
C’est sur la base de ce projet souhaité par les intervenants que s’est organisée notre
réflexion sur les fonctions de la frontière. Si l’on en croit les animateurs du projet, l’espace
transfrontalier doit devenir un territoire cohérent, «une nouvelle ville pour vivre sans
frontière» (titre d’un imprimé publicitaire de l’Eurocité). La carte qui suit montre le bassin
de vie de l’Eurocité.
Figure 7 : L’Eurocité basque, un regroupement de 600 000 personnes sur une frange côtière
de 50 Km de long. Réalisation : Olivier Beaupré-Gateau, d’après une carte de SUA Edizioak.
52
Cependant, dans l’état actuel des choses, comme me le confirmait Mme Barbara Loyer,
spécialiste de la question basque et professeur de géopolitique à l’université Paris IIX, lors
d’un entretien à l’été 2004, il ne s’agit que d’une coquille vide dans la mesure où l’Eurocité
n’a aucun pouvoir de mise en oeuvre. C'est-à-dire que tous les projets du Livre blanc par
exemple, ne pourront devenir réalité que dans la mesure où les intervenants de l’Eurocité
auront convaincu les autorités compétentes de l’intérêt du projet. Il existe donc une grande
disparité entre la réalité telle que souhaitée et présentée par les acteurs de l’Eurocité et celle
observable sur le terrain. Il n’en reste pas moins que les intervenants de l’Eurocité sont des
acteurs clefs de la compréhension des fonctions de la frontière, particulièrement par les
études et recherches qu’ils ont conduit. Enfin, si l’on se rapporte à l’architecture de la
coopération telle que présentée par Guy Saez dans son ouvrage sur la gouvernance
métropolitaine et transfrontalière, l’Eurocité pourrait correspondre au troisième étage
d’acteurs, celui de la « coopération de proximité ».
Le consortio Bidassoa-Txingudi
Récemment devenu membre du GEIE Eurocité basque, il s’agit d’une association de droit
espagnol regroupant les trois villes frontalières de Irún et Hondarribia en Espagne et
Hendaye en France. Son financement vient à 80% des municipalités pour un ratio de 50%
venant d’Irún et 25% de chacune des deux autres villes. Étant avalisé par le conseil d’État
français, son action se porte dans la logique du territoire transfrontalier. Membre de
l’Eurocité depuis 2003, les acteurs du consortio avaient fait le pari de développer la
coopération transfrontalière au niveau municipal. Ainsi, ils se limitaient aux actions
permises par leurs champs de compétences. Il s’agit encore ici d’un acteur de coopération
de proximité.
Le Gipuzkoa
La députation forale du Gipuzkoa est membre fondateur de l’Eurocité. C’est la province de
la Communauté autonome basque qui fait frontière avec la France. Sa capitale est Donostia-
San-Sebastián, pôle sud de l’Eurocité. Le Gipuzkoa a une superficie de près de 2000 km2.
53
Avec ses 685 000 habitants cela lui donne une densité de quelque 345 habitants au km2. 7
En tant que membre co-fondateur, il a un poids considérablement élevé dans l’ensemble de
l’Eurocité basque et témoigne de la dissymétrie et du problème d’échelle au sein de cette
Eurocité.
En vertu du statut de Gernika, le statut des autonomies pour le Pays basque, les différentes
provinces, dont le Gipuzkoa, détiennent des compétences exclusives dans les domaines
suivants, tel que mentionnés au chapitre 4, article 37, alinéa 3,8 et que l’on pourrait résumer
comme suit : (traduction libre).
Dans tous les cas, les provinces ont une compétence exclusive à l’intérieur de leur territoire
respectif dans les matières suivantes : a) Organisation, régimes et fonctionnement de ses
propres institutions.
b) Élaboration et acceptation de son budget.
c) Délimitation territoriale à portée supramunicipale qui n’excède pas les limites
provinciales.
d) Gestion des biens provinciaux et municipaux.
e) Régime électoral municipal.
Et toutes celles qui sont spécifiées dans le présent statut ou qui pourraient lui être
transférées.
À ces compétences exclusives de la province, se rajoutent celles de la Communauté
autonome ou leurs applications sur le territoire de la province, en vertu d’une entente qui
pourrait intervenir entre le gouvernement de la province et celui de la Communauté
autonome. Ainsi, le Gipuzkoa pourrait avoir à gérer les compétences du Pays basque sur
son propre territoire, compétences qui ne lui sont pas strictes.9 Cependant, ses compétences
exclusives ne lui permettent pas de mettre en oeuvre des projets d’aménagement ou de
7 Selon les données de 1995, disponibles sur le site inter officiel de la députation forale du Gipuzkoa :
www.gipuzkoa.net
8 Original en espagnol en annexe 4.
9 Voir en annexe 4 la reproduction du titre 1 du statut d’autonomie du Pays basque, «De las competencias del
País Vasco»
54
coopération transfrontalière. Ces compétences appartiennent à la Communauté autonome.
C’est le cas entre autres des transports, selon l’article 32 du statut d’autonomie tel que
reproduit en annexe 4. C’est ce qui rend possible, comme nous le confirmait Dani Arbulu
de la Diputacion forale de Gipuzkoa en entretien, le maillage très développé du territoire
basque par Euskotren, la société publique de trains basques. Le pouvoir de développement
du réseau de transport ferroviaire étant entre les mains de la Communauté autonome, il est
utilisé comme outil puissant de contrôle et de possession du territoire par les autorités.
(Arbulu, entretien effectué le 16 juillet 2004). Ce qui n’est pas le cas pour la communauté
d’agglomération de Bayonne-Anglet-Biarritz où la compétence en terme de transport
ferroviaire, entre autres pour ce qui est de la SNCF, est entre les mains de la métropole.
La CABAB
La communauté d’agglomération englobe les trois villes de Bayonne, Anglet et Biarritz.
Elle se situe à une trentaine de Km de la frontière. Bien qu’elle soit membre co-fondateur
de l’Eurocité, la CABAB n’a aucun lien territorial direct avec la frontière et le Gipuzkoa, ce
qui crée une certaine incohérence dans la construction de l’Eurocité. La communauté
d’agglomération détient des compétences dans plusieurs secteurs mais son territoire
d’application ne se rend pas jusqu’à la frontière. Cela recoupe les affirmations voulant que
l’Eurocité n’ait pas de pouvoir de mise en oeuvre des projets qu’elle développe. Selon le
tableau qui suit, la communauté d’agglomération de Bayonne Anglet Biarritz détient des
compétences dans les domaines suivants :
Intitulé compétence Début Fin
Abattoirs 27/10/1972
Activités culturelles ou socio-culturelles 06/07/1998
Activités scolaires ou périscolaires 27/10/1972
Activités sociales 06/07/1998
Aménagement berges rivières et plans d'eau 06/07/1998
Aménagement de l'espace 27/10/1972
Assainissement 27/10/1972
Bâtiments - Relais 06/07/1998
55
Collecte des ordures ménagères 27/10/1972
Communication (information, audiovisuel, T.V.,¿) 08/03/1990
Création et gestion de zones d'activités 06/07/1998
Création réserves foncières - ZAD 27/10/1972
Développement économique 06/07/1998
Eau 27/10/1972
Elaboration P.O.S. 27/10/1972
Elaboration schémas directeurs 27/10/1972
Enseignement supérieur 06/07/1998
Environnement 27/10/1972
Etudes diverses 27/10/1972
Gestion d'équipements publics 02/12/1999
Informatique 27/10/1972
Investissement équipements publics 02/12/1999
Logement et cadre de vie 06/07/1998
Mesures prévention pollution 06/07/1998
Parc de stationnement 01/01/2000
Politique d'aide à la jeunesse 06/07/1998
Pompes funèbres 27/10/1972 06/02/1998
Ports et voies navigables 27/10/1972
Secours et lutte contre l'incendie 27/10/1972
Stationnement de nomades 06/07/1998
Tourisme 06/07/1998
Traitement des ordures ménagères 27/10/1972
Transport de voyageurs (hors ramassage scolaire) 07/03/1977
Voirie 27/10/1972
Voirie intercommunale 27/10/1972
Z.A.C., lotissements communaux 27/10/1972
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Ainsi, il semble qu’elle n’ait pas de compétences en matière d’aménagement du territoire,
un des enjeux importants de la coopération transfrontalière dans la région. Cependant, elle
détient la compétence dans les domaines retenus pour l’analyse, c’est-à-dire entre autres le
transport de voyageurs et la gestion des ordures ménagères. Aussi, la CABAB détient des
compétences en matière de ports et voies navigables mais son territoire ne se rendant pas
10Selon le site officiel du département : http://www.pyreneesatlantiques.
pref.gouv.fr/FicheSynd.asp?f=1&siren=246400030
56
jusqu’à la frontière, cela n’influera pas sur les rapports avec les Gipuzkoa en ce qui a trait à
la Bidassoa et au golfe Txingudi.
Les Pyrénées-Atlantiques
Département français du Sud-ouest regroupant les provinces historiques du Labour, de la
Soule, de la Basse-Navarre et du Béarn, le tout regroupant un peu plus de 600 000
habitants. Les trois premières forment ce que l’on appelle le Pays basque français.
Administrativement, il n’existe rien correspondant au Pays basque, seulement deux
structures plus ou moins officielles, le Conseil des élus et le Conseil de développement du
Pays basque. Ces deux structures regroupent des intervenants sur une base volontaire et
représentent le Pays basque au sein du département des Pyrénées-Atlantiques et ailleurs. Le
Conseil des élus regroupe les élus des différentes structures administratives des territoires
basques français, municipalités, communes… Ils sont au coeur du mouvement pour la
création d’un département Pays basque. Le département des Pyrénées-Atlantiques regroupe
au total 7 644, 76 km2. Il est bordé au nord en partie par le fleuve Adour et au sud par le
fleuve Bidassoa, frontière avec l’Espagne.
Euskadi
Formé des territoires historiques basques d’Espagne à l’exception de la Navarre, Euskadi
est le nom donné à la Communauté autonome du Pays basque. Sa population totale se
chiffre à 2 112 204. Elle est issue du statut de Guernica intervenu en 1979 entre les
autorités basques et le roi Juan Carlos Ier d’Espagne, après la chute de la dictature du
général Franco. L’acceptation du statut s’est faite par référendum et la province de Navarre
a refusé d’en faire partie. Elle s’est vue octroyer son propre statut d’autonomie. Le statut
d’autonomie en Euskadi a reçu un support de plus de 80% mais avec une consigne
d’abstention de la part de tout le mouvement nationaliste. Ainsi, avec un taux d’abstention
record, c’est en fait 67% des Basques qui étaient en désaccord avec ce statut. Le 30
décembre 2004, il a été adopté par le gouvernement basque un nouveau statut d’autonomie
qu’il doit maintenant faire accepter par Madrid, il s’agit du «plan Ibarretxe». Il s’agit d’une
renégociation du statut de Guernica et qui demande une plus grande autonomie pour les
57
provinces formant Euskadi. Cependant, aux récentes élections de 2005, le PNV a perdu 4
sièges alors que les plus radicaux qui rejettent ce plan et demandent une indépendance plus
stricte, ont fait des gains de 2 sièges. Le Gipuzkoa est la province où il existe le plus fort
sentiment autonomiste, voir indépendantiste de la Communauté autonome. C’est le PNV
qui gouverne Euskadi depuis les premières élections régionales de 1980. En coalition avec
d’autres partis nationalistes, ils ont toujours récolté plus de 50% des suffrages.
La région Aquitaine
La région Aquitaine, sur le flan atlantique de la France, regroupe les départements de la
Dordogne, de la Gironde, des Landes, du Lot et Garonne et des Pyrénées-atlantiques. Elle
comporte au total 2 908 359 habitants. Elle intervient dans notre étude en tant que
signataire avec la Communauté autonome du Pays basque, du Fond Aquitaine-Euskadi. Il
s’agit d’un fond d’investissement devant servir à soutenir financièrement les initiatives de
coopération transfrontalières.11 C’est à la région qu’appartient l’application des
compétences en matière d’aménagement du territoire et de développement économique,
entre autres. C’est le vis-à-vis administratif le plus à même de coopérer avec le Pays basque
espagnol. Cependant, le modèle étatique français étant moins décentralisé que ne l’est celui
de l’Espagne, en particulier dans le cas d’Euskadi, l’équilibre des pouvoirs entre les deux
signataires du fond reste précaire. Comme on peut le constater brièvement à l’annexe 4 qui
reproduit certains points du statut d’autonomie, Euskadi jouit d’un vaste éventail de
pouvoirs sur son territoire ce qui peut créer des discordances dans le cas de coopération
avec la région Aquitaine où le sujet ne serait pas de sa compétence.
11 Cet ambitieux projet d’ « Euro-région » garantit aux compagnies rattachées au secteur de la logistique et du
transport basque, les installations et les infrastructures nécessaires pour occuper une position importante dans
le contexte européen et international. L’objectif fondamental de cette plateforme entre le Pays Basque et
l’Aquitaine est de promouvoir le tissu logistique des deux régions, qui au cours des siècles s’est consolidé
comme le passage naturel vers l’Europe, et aussi de servir à la formation de projets communs en matière de
recherche, de technologie, de tourisme ou dans des secteurs porteurs au sein de l’environnement socioéconomique
européen actuel, comme l’aéronautique. La constitution de la PLAE, signée le 4 novembre 2004
par le « Lehendakari » Juan José Ibarretxe et le président de la région Aquitaine, Alain Rousset, au Palais des
Congrès Kursaal de San Sebastián, rassemble 15 compagnies directement rattachées à la scène logistique
actuelle et au transport basque et aquitain. http://www.euskadi.net/r48-
2286/fr/contenidos/informacion/aquitania_euskadi/fr_6027/aquitania_euskadi.html
58
La France et l’Espagne
Deux pays à forte tendance centralisatrice, ce sont eux qui ont officiellement la compétence
en matière de relations internationales. Toute entente de coopération transfrontalière,
comme le traité de Bayonne dans la région basque, doit avoir la reconnaissance des
capitales respectives.
Figure 8 : Représentation des différents acteurs. Réalisation : Olivier Beaupré-Gateau.
Résultats
Présentation des principaux résultats.
Ce quatrième chapitre contient une synthèse des principaux résultats de la recherche
effectuée lors de la période de terrain à l’été 2004. Il s’agit principalement d’entrevues
effectuées avec des personnes travaillants pour des institutions publiques dans le domaine
de la coopération transfrontalière ainsi que des documents officiels qu’ils m’ont remis.
Il est à noter que plusieurs entretiens souhaités n’ont pas pu être menés. Malgré des
relances lors du retour à Québec en septembre, des personnes ressources dont les opinions
auraient pu être pertinentes ne contribuent pas à enrichir les données de la recherche. Il
s’agit essentiellement de Monsieur Jean-Marie Blanc de la région Aquitaine pour
l’implication du Fond Aquitaine-Euskadi dans les projets autour de l’Eurocité, de Mme
Lide Urraiztieta du Conseil général des Pyrénées-Atlantiques, de M. Bernard Lousteau et
de M. Patxi Lopez de Tejada, respectivement du Barreau de Bayonne et Donostia, qui
travaillent à l’Observatoire juridique transfrontalier, et qui auraient pu apporter des
éclaircissements importants sur tous les aspects légaux de la frontière.
Cependant, il nous a été possible d’en rencontrer d’autres dont les témoignages très
pertinents sont la base des données de ce travail. Il s’agit d’entrevues conduites avec Dani
Arbulu de la députacion foral de Gipuzkoa, de Mme Pilar Fuertes du Consorcio Bidassoa-
Txingudi, de Mme Elena Morena de l’agence transfrontalière de Bayonne et de Monsieur
Jean-Claude Iriart, président du Conseil des élus du Pays basque. Au niveau de la
documentation officielle qui m’a été remise, on retrouve l’étude État des lieux de la
coopération transfrontalière sanitaire ; Cahier de la MOT #4 : La coopération
transfrontalière sanitaire ; Synthèse du plan de gestion des déchets ménagers et assimilés
dans la zone transfrontalière de l’Eurocité basque Bayonne-San-Sebastián ; le Guide
pratique frontalier ; Les transports transfrontaliers dans les agglomérations
transfrontalières ; Estudio de Prospección sobre las infraestructuras de transporte en la
Eurociudad Vasca Bayonne- San Sebastian. Fase III Informe sintetico.
60
Vous trouverez donc ci-après, une synthèse analytique de cette documentation organisé
selon des axes précis. Tous les éléments se rapportant à une fonction de la frontière ont été
regroupés afin de bien saisir l’importance de chacune d’elles sur la dyade concernée.
Le verbatim complet des entretiens ainsi que des résumés synthèses de la documentation
reçue se trouvent à l’annexe 7.
Synthèse des résultats
Les données reçues peuvent être résumées selon quatre ou cinq axes structurants qui
correspondent aux fonctions des frontières. Chacun des documents comme des personnes
interrogées traite de la frontière en revenant systématiquement sur des aspects qui font
ressortir des fonctions, actives à différents niveaux, de la dyade franco-espagnole au Pays
basque.
C’est au contact de Jean-Claude Iriart que s’est développé l’intérêt de travailler à la
compréhension de ce qu’il appelait la fonction «institutionnelle ». Nous avons pu ensuite
retrouver des éléments d’analyse de cette fonction, si elle en est une, chez tous les
interlocuteurs. C’est ainsi que Dani Arbulu par exemple parle de problématiques très
concrètes d’organisation liées au fait qu’il travaille avec deux « États très centralisateurs »
et qu’il doit prendre en considération la différence administrative entre une décentralisation
plus importante au sud qu’au nord. Cela rejoint ce que disait Mme Fuertes qui affirmait
qu’il existe toujours une façon de faire de l’administration française et une de
l’administration espagnole. La problématique reste là dans la mesure où il y a deux façons
de faire et que, si du côté basque il y a une volonté d’action locale, du côté français se pose
la question du soutien des autorités supérieures. Mme Morena abonde dans le même sens
dans la mesure où elle reconnaît qu’il y a des obstacles administratifs, qu’il manque des
outils juridiques adaptés à la réalité. Elle est d’avis qu’il est possible de coopérer dans tous
les domaines, dans la mesure où on est en partenariat avec ceux qui ont la compétence.
Seulement, elle n’y voit pas là de réelle frontière au sens où « ça scinde, où la perméabilité
est interdite ou évitée.» Mais elle croise la pensée de MM Arbulu et Iriart lorsqu’elle
affirme que le problème de la frontière se pose avec la quantité des acteurs concernés. Alors
61
que du côté espagnol on fait face souvent à une unicité d’acteurs, la Communauté
autonome d’Euskadi, du côté français il y a multiplicité d’acteurs. Aussi, dans plusieurs
dossiers les décisions se prennent souvent à Paris ou Madrid nous expliquait Mme Morena.
Par exemple, c’est la différence entre le niveau de compétence qui fait toute la différence
entre le développement du transport en Gipuzkoa et au Labour nous expliquait J.C. Iriart.
La frontière lui apparaît aussi forte qu’avant lorsque l’on parle des institutions publiques.
C’est pourquoi il nous parle précisément de ce qui apparaît pour lui comme une fonction
institutionnelle de la frontière. « Il y a, de part et d’autre de la frontière des systèmes
institutionnels qui n’ont rien à voir les uns avec les autres » (Iriart, 2004) Cette fonction
institutionnelle se fait sentir très fortement dans la coopération et s’additionne à un autre
problème, celui de faire fonctionner les différentes institutions ensemble. C’est une
observation qui se retrouve dans toute la documentation recueillie.
Au niveau de la documentation, cet aspect institutionnel transparaît aussi. Les études sur la
coopération transfrontalière sanitaire parlent de problèmes très concrets en ce qui a trait au
fonctionnement des hôpitaux qui reste très différent de part et d’autre de la frontière. Elles
tirent des conclusions sur le rôle majeur de l’initiative des acteurs de terrain dans ce type de
coopération. La vaste majorité des projets a pour origine une initiative locale et la sphère
politique joue souvent le rôle de facilitateur et non d’initiateur de projets. Cela rejoint ce
que Mme Morena disait en parlant du manque d’outils.
Cet aspect institutionnel de la frontière semble intimement lié au côté juridique de la
frontière. Se croisent donc ces deux fonctions lorsque M. Iriart et Mme Morena s’entendent
pour dire que «c’est l’initiative de terrain qui va forcer la doctrine à terme.» (Iriart, 2004)
Le même phénomène se trouve expliqué par le cahier #4 de la Mission opérationnelle
transfrontalière alors qu’il y est mentionné le fait que la coopération dans le domaine
sanitaire s’est développée avant et à l’extérieur de cadres institutionnels. Donc le manque
d’outils et d’impulsion administrative ferait ressortir la fonction légale de la frontière. Les
outils de coopération sont autant légaux qu’administratifs. Mais la situation est en évolution
si l’on se fie aux explications que nous donnait Mme Morena à ce sujet. «Ce qu’il y a c’est
qu’aujourd’hui au niveau juridique, administratif, tout tend vers la simplification
62
simplement parce qu’il y a le droit communautaire de l’Union européenne qui s’impose à
tous.» (Morena 2004). C’est d’ailleurs ce que confirme le document sur l’état des lieux de
la coopération dans le domaine de la santé alors qu’un des éléments importants dont fait
mention le document est l’influence de la construction européenne. Bien que surtout
économique au départ, ses champs d’actions se multiplient et celui de la santé est de plus en
plus important. C’est aussi le cas au niveau des déchets où la législation communautaire
exige de nouvelles normes de sécurité. Aussi, si l’on se réfère à une partie de la
documentation, il se développe une jurisprudence européenne qui tend à infléchir le droit
national. C’est le cas en particulier suite aux arrêts Kholl et Decker (28/04/98) de la Cours
de justice des communautés européennes (CJCE), qui favorise l’accès aux soins
ambulatoires par un patient dans un autre État membre de l’Union européenne. Mais ceci
peut être nuancé par l’explication de M. Iriart qui affirme que «les institutions font ce qu’il
faut pour se mettre aux normes européennes dans leur cadre institutionnel (mise en
conformité des outils). Se crée petit à petit une réglementation homogène mais qui n’affecte
pas les modes d’organisations institutionnelles.» Ce qui est confirmé par l’étude sur la
coopération sanitaire où l’on peu lire que la législation communautaire n’a de légitimité que
dans la mesure où elle s’accorde à la législation nationale. Enfin, Mme Morena reconnaît
que l’«on sait très bien que le droit intervient plus tard ou postérieurement à la vie, à la
réalité.» C’est le cas du transport transfrontalier où dans bien des cas l’initiative vient de
transporteurs privés et s’est faite à l’extérieur de cadres précis.
La dynamique transfrontalière étant ce qu’elle est, les aspects tant administratifs,
institutionnels que légaux sont en liens avec les côtés idéologiques. M. Arbulu le voit au
coeur même de son travail. Il se rend compte que les plus gros problèmes aujourd’hui sont
d’ordres culturels, mentaux et linguistiques. Il abonde ainsi dans le même sens que Pilar
Fuertes pour qui les identités culturelles semblent parfois faire stagner des projets. Ceci fait
parfois dépasser les temps de réalisation et les administrations qui ne travaillent pas
directement dans le transfrontalier ont parfois du mal à le comprendre. Se croisent donc les
aspects culturels et idéologiques de la frontière avec l’aspect institutionnel. Mme Morena
quant à elle voit des réminiscences d’une fonction idéologique accordée à la frontière. Pas
autant que dans la période de la dictature, mais il ne faut pas oublier qu’aujourd’hui
63
Euskadi est majoritairement gouverné par des nationalistes dont le souhait est d’afficher
l’unité du Pays basque. Cette fonction se traduit au nord, selon Mme Morena, par l’absence
de statut officiel de l’Euskara ou dans la valeur simplement folklorique ou culturelle
accordée aux symboles qui ont une valeur officielle en Gipuzkoa, comme l’Ikurina par
exemple (Morena 2004). M. Iriart quant à lui, relie la fonction idéologique au
fonctionnement institutionnel. Il explique ainsi que : «L’État français contraint par ses
relations, par ses accords bilatéraux, binationaux, ne peut (ou ne veut) pas participer à des
tours de table à partir du moment où il n’y a pas le gouvernement espagnol. La relation
entre Vitoria-Gasteiz et Madrid fait que quand Vitoria-Gasteiz est compétent il est hors de
question pour eux que Madrid s’assoie autour de la table.» (Iriart, 2004). L’aspect
monétaire devient un enjeu idéologique quand des transferts de fonds s’opèrent dans des
champs qui sont eux, idéologiques. «Dès qu’il y a des fonds de la Communauté autonome
d’Euskadi qui viennent vers des opérateurs associatifs qui sont du Pays basque français,
c’est jamais des choses simples. Donc le cas où les financements de collectivités publiques
d’un côté de la frontière vont de l’autre côté de la frontière, c’est quand même des
situations extrêmement délicates.» (Iriart, 2004)
Pour ce qui est de la fonction de contrôle, l’ensemble des résultats va dans le même sens.
Mme Fuertes résume bien l’idée en s’appuyant sur les cas des attentats de Madrid du 11
mars 2004. Ainsi elle explique que : «la frontière n’a pas été fermée [après les attentats du
11 mars 2004] parce que c’est illégal. Soit on applique l’accord Schengen, soit on ne
l’applique pas. On ne peut pas, c’est très difficile, ce n’est pas politiquement correct, on va
dire, de fermer une frontière si on respecte l’accord de Schengen. Justement l’accord de
Schengen interdit la fermeture d’une frontière.». Pour M. Iriart, qui est amené à travailler
sur des projets à incidence transfrontalière, son avis est qu’elle a disparu, il soutient que
dans les faits, dans la réalité, cette fonction n’existe plus.
Encore un fois les résultats de la recherche font intervenir un lien entre les fonctions au
niveau fiscal aussi. C’est ce qui a été expliqué entre autres au niveau idéologique lorsqu’il
est question de transfert de fonds ou de financement d’activités ou d’organismes. C’est
aussi le cas avec l’aspect institutionnel alors que M. Iriart précise que même dans le cas de
64
la coopération transfrontalière : «ça reste des financements nationaux qui viennent financer
des acteurs nationaux. Voilà, ça reste toujours ça même si le projet lui est transfrontalier.»
(Iiriart, 2004).
Aussi, la frontière au niveau économique transparaît par le fait que se voisinent une région
qui a vécu une réindustrialisation et une autre, en France, dont l’économie est
essentiellement centrée sur le tourisme, comme l’expliquait M. Arbulu. Il notait aussi dans
ce sens qu’il existe toujours deux systèmes de taxation directe et indirecte bien distincts.
Cette vision doit par contre être nuancée par d’autres données, dont celles de Mme Fuertes.
Malgré l’existence de deux systèmes distincts sur le territoire du consorcio, son
financement est essentiellement municipal, 75% venant des communes basques espagnoles
et 25% de la commune d’Hendaye en France. De 10 000 à 30 000 euros par an viennent du
Fonds Aquitaine-Euskadi. L’argent est ensuite dépensé en suivant la logique du territoire de
la baie de Txingudi, sans tenir compte de la frontière. Ce type de circulation de l’argent se
retrouve aussi à la lecture du guide pratique frontalier. On y comprend qu’en terme de
pension de vieillesse ou de chômage, la libre circulation des travailleurs permet une libre
circulation des prestations.
Au niveau plus pratique, l’aspect le plus représentatif de cette fonction, les droits de
douanes, a complètement disparu aux dires de M. Iriart.
Discussion des résultats.
À la lumière de ces résultats, qui sont brièvement présentés, il est possible d’entamer une
réflexion sur les fonctions de la frontière sur le territoire qui a été retenu, soit les 50 Km
entre Bayonne et San-Sebastián le long de la côte basque. Nous avions exposé, lors du
chapitre consacré à la méthodologie, deux modèles de fonction des frontières sur lesquels
nous nous proposions de nous appuyer pour jeter les bases de notre approche de la dyade
qui nous concerne. La discussion qui suit se propose donc de reprendre la structure des
modèles et de prendre les fonctions que nous avons découvertes et d’en débattre une à la
fois. Évidemment, toute question sur une fonction de la frontière est sensiblement reliée
aux autres et chacune des parties de cette discussion n’est pas hermétique. De plus il ne sera
65
pas fait écho de certaines des fonctions proposées par les auteurs puisque la situation qui
nous concerne n’est en rien identique à celles dont se sont inspirés ceux qui ont élaboré les
modèles. Cette discussion se veut donc propre à la problématique mais la méthodologie
utilisée pour arriver aux résultats dont nous allons discuter nous permet de croire que
pareille recherche pourrait être faite dans d’autres circonstances et avoir une valeur
comparable.
Nous allons donc chercher, au travers des éléments recueillis lors de la période de collecte
de données, ceux qui nous permettent de poser un regard averti et critique sur les
différentes fonctions possibles de la frontière.
Il est utile de répéter, enfin, la définition de fonction que nous avons proposé au chapitre
2.1. Nous avions, à ce moment là, défini les fonctions d’une frontière comme étant liées à
des attributs accordés à cette dernière en utilisant des moyens de l’administration de l’État
afin de produire un ou des effets qui permettent d’atteindre un but fixé par l’État en
question. Cette définition du concept de fonction s’oppose à la notion d’effets que produit
une frontière, effets qui peuvent être divers et perdurer après la disparition ou la
modification de la frontière.
La première fonction dont nous débattrons ici est la fonction idéologique. Avec un regard
général sur la portion de territoire qui nous intéresse, il nous semble possible de prétendre
que, a priori, il doit exister une frontière au sens idéologique. Compte tenu du fait qu’il
s’agit d’une région où il existe un nationalisme important auquel il est possible de faire
correspondre, dans une certaine mesure, des revendications territoriales, ce que nous
confirmait d’ailleurs Mme Morena lors de notre entretien, l’importance idéologique de la
frontière doit donc transparaître quelque part. Depuis la fin de la dictature franquiste, ce
sont des partis nationalistes qui dirigent la Communauté autonome basque. Bien que le
Parti nationaliste basque, qui détient le plus grand nombre de sièges au gouvernement ne
revendique pas officiellement le rattachement des territoires basques du nord, Iparralde,
cela reste tout de même dans les fondements de la doctrine idéologique telle que définie par
son initiateur, Sabino Arana. Aussi, ces revendications territoriales font parties de la plateforme
des groupes que l’on pourrait qualifier de plus radicaux comme le Mouvement de
66
libération nationale basque ou le parti Batasuna. Ce dernier a été rendu illégal par Madrid
en 2003 mais ses partisans supportent aujourd’hui le Parti communiste des terres basques.
Ce dernier a d’ailleurs augmenté son vote de 2,5%, ce qui lui donne 2 élus de plus en 2005
par rapport aux élections de 2001. Ce qui veut dire 12,5% des votes exprimés et 9 élus sur
75. Dans ces circonstances, le poids de l’idéologie dans la région est une donnée non
négligeable. Même si le PNV, Parti nationaliste basque, gouverne depuis 1980, cette année,
sa coalition habituelle avec Eusko Alkartasuna, sa propre dissidence depuis le milieu des
années 80, plus sociale-démocrate, ne récolte que 38,6% de voix et se retrouve avec 33
sièges, autant que les espagnolistes du Parti populaire (PP) et du Parti socialiste ouvrier
espagnol (PSOE). L’association avec les communistes proches d’ETA semble nécessaire
pour assurer la balance du pouvoir chez les nationalistes. Malgré une baisse de popularité
des plus radicaux (les partis proches d’ETA sont passés de 14 sièges en 98 à 7 en 2001 et
remontés à 9 en 2005), le suffrage nationaliste a toujours représenté plus de 50% des votes
en Euskadi. C’est au Gipuzkoa qu’il est le plus important. En 1998, il représentait 62% du
vote. Aux élections municipales les sièges nationalistes représentent la majorité des élus du
Gipukoa et sont passés de 498 en 1995 à 679 en 1999 dans l’ensemble des territoires
autonomes basques. C’est ainsi dire que dans les questions de coopération transfrontalière
qui impliquent des décideurs publics basques du Gizpukoa, les chances que soit impliqué
de près ou de loin un élu nationaliste sont relativement fortes.
L’élément principal qui nous permet de croire à une fonction idéologique, au sens où nous
l’avons défini, en opposition au simple effet que peut produire une frontière, est une
appropriation symbolique du paysage, un marquage du territoire. L’État peut attribuer
certains éléments à la frontière afin de produire une certaine discontinuité politique
observable de part et d’autres de la frontière comme expliqué par Emmanuel Gonon dans
son modèle. Le but de la fonction idéologique est de marquer le territoire d’une
souveraineté par rapport à une autre, de créer une discontinuité sur le territoire qui permet
aux citoyens de le réaliser. Ainsi, la période de terrain aura servi à chercher les éléments
permettant de croire effectivement qu’il existe une fonction idéologique de la frontière
franco-espagnole au Pays basque entre Bayonne et San-Sebastián. Ces éléments auraient pu
67
permettre de bien délimiter l’application d’une souveraineté, d’une autorité, sur une portion
de territoire, selon la volonté des acteurs concernés.
Il nous a été difficile de trouver des éléments d’appropriation symbolique du paysage issus
des autorités locales. Nous avons recherché des éléments tels drapeaux, panneaux de
signalisation, affiches de bienvenue etc. qui peuvent être utilisés par les autorités locales ou
nationales afin de faire comprendre au citoyen qu’il passe d’une juridiction à une autre. Tel
n’était pas le cas. Les deux figures qui suivent montre le seul élément officiel qui marque le
territoire et qui déterminent le passage d’une souveraineté à l’autre :
Photo : Olivier Beaupré-Gateau, 2004.
Figure 9 : Borne frontière nous indiquant le passage de l’Espagne vers la France.
Photo : Olivier Beaupré-Gateau, 2004.
Figure 10 : La même borne frontière, côté indiquant le passage de la France vers l’Espagne.
Il nous semble possible d’affirmer que ce seul bloc de granit rose d’environ un mètre de
haut sis au milieu du pont à quatre voies qui traverse le fleuve Bidassoa ne constitue pas un
68
élément assez important pour affirmer l’existence d’une fonction idéologique à cette
frontière. La circulation sur ce pont est assez rapide, la limite est de 50 Km heure,
l’importance accordée à la visibilité de cette borne frontière permet de mettre en doute une
volonté ferme d’appropriation symbolique du paysage qui permettrait de créer une
discontinuité comme nous l’avons expliqué plus tôt. De plus, la lisibilité des noms France
et Espagne est pratiquement nulle rendant son efficacité idéologique toute relative. La
même absence est remarquable à l’autre point de passage routier sur le territoire qui nous
concerne, soit sur l’autoroute A63/A8. Il reste les infrastructures douanières, qui ne sont
plus utilisées, mais rien de plus que le mot frontière, à la hauteur des épaules, pour signaler
le passage d’un État à un autre. Il n’y a pas de panneau indicateur sur lequel il pourrait être
inscrit en grosses lettres Bienvenue en France ou en Espagne. La valeur de cette
discontinuité peut être nuancée encore par la réalité autoroutière française. Ce passage
frontalier est semblable à s’y méprendre à n’importe quel poste de péage tel qu’on les
retrouve partout sur le territoire.
D’autres éléments auraient pu venir compléter ceux-ci dans une optique de marquage
symbolique du territoire mais ce n’est pas le cas. Au contraire, les éléments que nous
croyons pouvoir être utilisés afin de marquer la frontière, le sont pour marquer une certaine
unité territoriale. Il existe une certaine appropriation symbolique du paysage dont le but
semble être la négation de l’existence de la frontière. Au même endroit où nous observons,
difficilement, le marquage officiel du territoire entre les deux États que sont la France et
l’Espagne (cf. figures 8 et 9), il est possible de voir une appropriation symbolique du
paysage qui nie cette frontière. C’est ce que montre la figure 10, où l’on aperçoit un
panneau indiquant le passage d’une province basque à une autre, dans ce cas-ci le Labour
(Lapurdi), et signifiant du même coup une certaine unité du territoire basque au sens
historique. Il est à noter que cette signalisation n’est pas officielle, mais compte tenu de
l’importance de sa taille et de son élaboration, elle est en métal, imprimée du nom de la
province et des armoiries du Pays basque, elle semble jouir d’une certaine tolérance des
autorités. Son état démontre qu’elle est installée là depuis un certain temps et n’a pas été
démontée par les autorités, ni d’un côté ni de l’autre.
69
Photo : Olivier Beaupré-Gateau, 2004.
Figure 11 : Panneau signifiant l’entrée dans la province du Labour, au même endroit où
l’on pouvait voir la borne frontière (figures 8 et 9).
Un autre élément est pris en compte afin de déterminer s’il existe ou non une fonction
idéologique à cette frontière. C’est l’utilisation de la langue basque, l’Euskara, au nord de
la frontière alors qu’elle n’a pas de statut officiel. C’est un aspect qui avait été soulevé par
Elena Morena en août 2004. Il s’agit d’un élément qui va à l’encontre de ce que nous
aurions pu croire dans le cas d’une fonction idéologique et qui nuance ce que nous avait dit
Mme Morena. Par l’usage marqué du français dans l’affichage routier, nous aurions pu y
déceler une utilisation idéologique. Marquer le territoire par l’usage exclusif du français
peut sembler défendable dans la mesure où l’Euskara a le statut de langue officielle au
Gipuzkoa et est un des éléments clefs de l’identité basque telle que proposée par les
différents mouvements nationalistes.
C’est le contraire qui est observable sur le terrain. Bien que l’Euskara n’ait pas de statut
officiel, cette langue se retrouve dans l’affichage routier, donc émanant des administrations
officielles. C’est ce que présente les figures 11 et 12. Enfin, le même phénomène est
observable sur l’autoroute A63 entre Bayonne et la frontière, des panneaux de signalisation
indiquant les prochaines sorties sont bilingues aussi (cf. figure 13).
70
Photo : Olivier Beaupré-Gateau, 2004.
Figure 12 : Panneaux de signalisation bilingues en France
Photo : Olivier Beaupré-Gateau, 2004.
Figure 13 : Panneaux standards de la municipalité d’Hendaye pour les noms de rues,
bilingues.
Photo : Olivier Beaupré-Gateau, 2004.
Figure 14 : Panneau de signalisation autoroutier en langue basque sur le territoire français.
71
Cependant, la discussion de ces différents éléments ne nous permet pas d’affirmer qu’il
existe ou non une fonction idéologique à la frontière. Bien sûr, l’existence de la frontière
produit des effets assimilables au champ idéologique mais il ne semble pas possible de les
intégrer dans la définition que nous avons proposé d’une fonction. Il serait plus approprié
de parler d’effets résiduels de cette frontière qui fut jusqu’en 1979, une frontière à forte
résonance idéologique, entre une démocratie française et une dictature espagnole. Le statut
culturel ou folklorique des éléments de l’identité basque sur le territoire d’Iparralde
représente un élément assez intéressant, nous permettant de nuancer les résultats de
l’analyse de l’appropriation symbolique du paysage.
La fonction idéologique semble donc prise entre différents intérêts à différentes échelles
d’analyse. L’absence de statut institutionnel des territoires basques de France et l’absence
de statut officiel de l’Euskara peuvent servir à l’État français pour marquer sa souveraineté
sur le territoire face aux autorités locales de la Communauté autonome basque qui
cherchent un rapprochement interbasque à différents niveaux. Aux élections présidentielles
de 1981, le candidat François Mitterrand avait promis la création d’un département Pays
basque. Suite à son élection, il est revenu sur sa promesse, craignant que ce puisse être
interprété par le peuple basque comme une première étape vers une hypothétique
indépendance. Le Pays basque français reste donc couplé au Béarn pour former le
département des Pyrénées-Atlantiques. Mais cette attitude à caractère idéologique de l’État
français est nuancée, peut-être pour ne pas alimenter une animosité avec des groupes ayant
des revendications territoriales franches, et utilisant la lutte armée, et ne pas, en définitive
exacerber des sentiments nationalistes d’un côté ou de l’autre de la frontière par un
comportement trop intransigeant. Il ne faut pas oublier non plus la valeur de l’identité
basque en France qui est un des arguments principaux du tourisme, secteur essentiel du
développement économique de la région. La fonction idéologique se trouve donc fortement
atténuée par la réalité actuelle de la région et l’évolution des mentalités à l’échelle
européenne. Il apparaît donc raisonnable de croire qu’il existe une fonction idéologique
mais que celle-ci est en équilibre entre la volonté de marquer le territoire français par
rapport à la Communauté autonome d’Euzkadi, mais basque par rapport à la France pour
des raisons touristiques mais pas trop basque pour ne pas alimenter le particularisme ou de
72
possibles velléités séparatistes. Cette fonction existe donc mais radicalement différente de
ce qu’elle représentait vingt ans auparavant. Le poids de l’idéologie pèse cependant sur
cette frontière. Comme nous l’avons mentionné plus tôt, elle a représenté plusieurs
dimensions au cours de l’histoire, surtout au sein des acteurs nationalistes. Chez les plus
radicaux, elle est à la fois considérée comme une cicatrice de l’histoire sur un territoire
national transfrontalier et la frontière historique entre différentes provinces. On tend donc à
nier son existence « internationale » par la symbolique comme en témoigne la figure 10
traitée plus tôt. Cependant, l’aspect international de cette frontière n’avait pas la même
résonance avant la fin des années 70 et la chute de la dictature. Au moment où la lutte de
libération armée jouissait d’un plus vaste support populaire qu’aujourd’hui, traverser la
frontière permettait d’aller se cacher au Pays basque français pour ainsi échapper aux
exactions du régime dictatorial franquiste. À cette époque, la frontière était un rempart
protégeant un asile démocratique où l’on pouvait chercher support et réconfort dans une
lutte pour la liberté. Avec la chute du régime, cet aspect n’est plus mais ses effets restent
dans les mentalités même si les acteurs nationalistes prônant le regroupement de tous les
territoires historiques ne représentent que 12,5% du vote.
À l’époque de la dictature, la fonction idéologique était couplée à une fonction de contrôle
plus rigoureuse. Cette dernière permettait d’afficher une discontinuité et pouvait représenter
un outil pour la fonction idéologique, comme nous le verrons plus loin. Ceci nous permet
de passer à la réflexion sur la situation actuelle des contrôles sur la frontière entre le nord et
le sud du Pays basque, qui, tout comme la fonction idéologique, semble avoir beaucoup
évoluée.
Un des éléments de base de la construction européenne est la libre circulation des
personnes, des services et des capitaux telle que développée dans le Traité de Rome. Cela a
pour effet selon nous de remettre en question la fonction de contrôle de la frontière.
Plusieurs éléments sont à prendre en considération lorsqu’il est question d’aborder cette
fonction. D’abord, voyons l’aspect physique de la fonction. S’il y a une fonction de
contrôle, celle-ci doit transparaître dans le paysage. Ce n’est pas là son aspect essentiel
mais tout de même important dans la mesure où, si un État veut faire des contrôles sur les
73
flux entrants et sortants de sa frontière, il doit y maintenir un minimum d’infrastructures,
douanières entre autres. C’est ce que l’on retrouve habituellement aux postes frontières
entre deux États distincts. La situation dans le contexte européen est particulière comme
nous venons de le mentionner et c’est ce qui peut être démontré grâce au travail de terrain
qui est présenté ici. Dans la vie quotidienne des gens, il ne semble plus s’exercer de
contrôles au passage de la frontière. C’est ce que nous disait M. Iriart dans la même lignée
que Mme Fuertes, lors de nos entretiens à l’été 2004. La figure 14 montre l’état de
désuétude dans lequel se retrouvent les installations de contrôle qui existaient jadis. Cette
route, où s’effectuait une partie de la circulation et son contrôle, est condamnée, l’espace
bitumé s’est transformé en stationnement. Les photos et la carte qui suivent nous
permettent de bien mesurer l’ampleur des transformations qu’a connu cette région et qui
nous permettent d’affirmer qu’il s’est exercé une modification non négligeable de la
fonction de contrôle de la frontière.
Photo : Olivier Beaupré-Gateau, 2004.
Figure 15 : État des installations de contrôle à la frontière entre la France et l’Espagne dans
la région Hendaye-Irun.
74
Photo : Eurocité basque, sans date, probablement fin des années 80.
Figure 16 : État des infrastructures de contrôle à la frontière entre Hendaye et Irún.
75
Photo : Olivier
Beaupré-Gateau, 2004.
Figure 17 : Le même endroit qu’à la figure 15, on peut y noter l’absence des infrastructures
frontalières.
Source : Bidassoa Bizirik, 2004.
Figure 18 : Détail d’un plan de la région transfrontalière du Bidasoa-Txingudi.
76
Les figures 16 et 17 nous montrent l’état de la frontière aujourd’hui. En les comparant à la
figure 15, on remarque que les postes de contrôles des douanes ont été remplacés par des
espaces gazonnés, à gauche sur la photo (Figure 16). Le panneau de circulation nous permet
aussi de noter la présence d’un rond-point, que nous pouvons apercevoir au loin sur la
photo, et qui est le seul obstacle à la fluidité de la circulation. Derrière le panneau se trouve
le Centre de foire international FICOBA. Ces éléments se retrouvent schématiquement
représentés sur la figure 17, le détail d’un plan de la région distribué par l’Office de
tourisme de la ville d’Irun, Bidasoa Activa. Ces éléments nous permettent de comprendre
l’ampleur de la réorganisation faite à la suite de la levée des contrôles physiques sur les flux
aux frontières. Pour les personnes vivants dans la région, c’est un changement
d’importance. C’est d’ailleurs ce que nous confirmaient certains de nos interlocuteurs en
entrevue sur le terrain à l’été 2004, dont Jean-Claude Iriart qui comparait la situation à dix
ans avant alors que c’était un exploit de traverser la frontière. L’absence de contrôles
physiques joue aussi un rôle non négligeable dans l’évolution de la fonction idéologique de
la frontière. Les infrastructures douanières sont des éléments, des outils de l’administration
permettants d’atteindre le double but du contrôle et du marquage de la discontinuité
politique et géographique du territoire. Les fonctions de contrôle et idéologique se trouvent
donc affaiblies par le démantèlement des infrastructures douanières.
Ces éléments ne nous permettent cependant pas d’affirmer d’une défonctionalisation totale
mais plutôt partielle, pour l’instant, de la fonction de contrôle. Selon les accords de
Schengen, comme nous le mentionnait Pilar Fuertes du Consorcio Bidassoa-Txingudi, il ne
doit plus y avoir de contrôles effectués aux frontières internes de cet espace. Cependant,
bien que ce soit le cas dans la vie quotidienne ou dans la situation habituelle de la frontière,
il nous apparaît hasardeux d’affirmer qu’il n’existe plus de fonction de contrôle. De plus,
comme Mme Fuertes l’expliquait, les contrôles physiques à la frontière peuvent être
réinstallés dans les situations extrêmes comme ce fut le cas lors des attentats à Madrid le 11
mars 2004. À cette occasion, des barrages routiers ont été installés et des contrôles
d’identités ont été effectués de façon systématique par les policiers. Cette forme de contrôle
se fait dans un état d’esprit différent qu’à l’époque où la frontière était plus imposante
puisqu’il existe une forte collaboration entre les services policiers et judiciaires des deux
77
côtés de la frontière. Ainsi, «physiquement» il n’y semble plus y avoir de frontière, comme
l’affirmait Mme Morena.
Cependant, la notion de contrôle ne se limite pas à la vérification physique des passages de
la frontière. Elle peut avoir pour but de maintenir une connaissance des flux qui traversent
la frontière sans pour autant avoir le dessein d’entraver leur circulation. Les auteurs
Guichonnet et Raffestin s’attardent dans leur modèle à définir la fonction de contrôle de la
frontière comme ayant pour dessein de surveiller les hommes et les biens qui franchissent
la frontière. Ils se limitent à l’expliquer par les mesures entourants l’immigration. Dans le
contexte européen actuel, cette analyse de la fonction de contrôle nous semble désuète.
Cela ne veut pas pour autant dire qu’elle n’existe plus.
Il est alors nécessaire de mieux définir ce que représente la fonction de contrôle dans le
cadre qui nous intéresse ici. Elle ne se limite pas à son caractère physique assimilable à un
certain niveau de contrainte. Il est possible de définir ce concept dans sa notion de
vérification, de connaissance, de surveillance passive des activités entourants la frontière.
C’est là où la fonction de contrôle, qui aurait pour but de permettre aux administrations
publiques de maintenir une gestion éclairée des flux frontaliers, est intimement liée aux
aspects institutionnels dont nous ont fait part les personnes rencontrées lors de la période de
terrain, et confirmés par les documents étudiés précédemment. Le contrôle ne s’exerce plus
physiquement sur le lieu concret de la frontière, mais les activités transfrontalières restent
soumises à une forme de contrôle par les administrations. Le cas du transport en commun
transfrontalier tel qu’il est expliqué dans les études parcourues, doit se soumettre à des
procédures administratives qui permettent aux États de maintenir un contrôle sur les
activités de transport qui traversent leur frontière. La législation permet aux transporteurs
d’effectuer des circuits transfrontaliers mais, comme cela doit être raisonnablement le cas
pour le transport public intérieur, ils doivent se soumettre à certaines procédures
administratives impliquant l’accord des autorités publiques. Ces procédures administratives
représentent une forme de contrôle. De même, bien que la jurisprudence donne le droit aux
citoyens européens d’avoir accès aux soins de santé dans un pays membre voisin du leur,
nous y reviendrons plus longuement plus tard, ces citoyens doivent se soumettre à des
78
formalités administratives qui représentent une certaine forme de contrôle exercé par les
États. Même si ces formalités sont fort simples et ne sont peut-être pas perçues par les
citoyens comme de réelles contraintes, elles existent et font état d’une fonction de contrôle
tel que nous l’avons défini précédemment. Cet aspect institutionnel de la frontière pourrait
donc représenter, selon nous, un attribut accordé à la frontière afin d’atteindre un but, soit
celui de maintenir une certaine connaissance et une certaine maîtrise des actions à caractère
transfrontalier et qui représente une forme de contrôle. Ainsi nous pouvons prétendre à
l’existence d’une fonction de contrôle mais celle-ci est encore une fois très différente de
celle existant par le passé.
Ceci est directement lié à la fonction légale de la frontière. Cette fonction existe bel et bien,
comme le supposait notre hypothèse. Elle n’est cependant pas la seule, nous venons de le
voir. Ici encore, les éléments institutionnels et administratifs, qui nous ont été présentés
comme une fonction par nos interlocuteurs, nous apparaissent plus comme des attributs
d’une ou plusieurs fonctions. C’est un outil de l’administration publique pour l’exercice
d’une fonction, la fonction de contrôle, mais aussi, dans une certaine mesure, la fonction
légale. Ainsi, à la lumière des résultats et des données recueillies, il semble bien exister une
fonction légale à la frontière franco-espagnole sur le territoire de l’Eurocité basque. Mme
Morena était d’avis qu’il n’existait pas de fonction légale à la frontière. Elle revenait sur les
problèmes administratifs en disant qu’il manque d’outils juridiques adaptés mais que cela
ne constitue pas une frontière «au sens où ça scinde, où la perméabilité est interdite ou
évitée». Nous l’avons vu avec la fonction de contrôle, une fonction peut exister sans pour
autant représenter une contrainte importante aux activités transfrontalière. Ici encore il faut
nuancer. Les modèles utilisés pour entamer la réflexion se montrent une fois de plus
incapables de rendre compte de la réalité dans notre région d’étude. Les auteurs Guichonnet
et Raffestin parlent de la fonction légale signifiant «qu’en deçà d’une ligne politique
démarquée prévaut un ensemble d’institution juridique et de normes qui règlent l’existence
et les activités d’une société politique». Cela est toujours vrai aujourd’hui dans le cas qui
nous intéresse mais il doit être complété par la réalité européenne et l’évolution de la
situation transfrontalière.
79
Dans une certaine mesure, les institutions mais surtout les normes, ne prévalent pas
seulement en-deçà de la ligne mais aussi au-delà. Il semble, à la lumière des résultats
obtenus, que cette fonction se soit «affaiblie». Mme Morena nous expliquait qu’à ses yeux,
il n’y a pas de fonction légale à la frontière puisque «on sait très bien que le droit intervient
plus tard ou postérieurement à la vie, à la réalité.» Les règles de droit sont souvent établies
pour encadrer des pratiques qui sont déjà effectives. Cela va dans le même sens que le
commentaire de M Iriart qui nous expliquait que «Si les choses évoluent, c’est surtout parce
que localement on saura trouver des conditions un peu expérimentales adaptées à la
situation et c’est ça qui forcera le système à évoluer». Ce sentiment est confirmé par le
cahier #4 de la MOT qui affirme que dans le cas de la coopération transfrontalière sanitaire,
les initiatives se sont développées avant et à l’extérieure de cadres institutionnels et que les
administrations, par l’intermédiaire des élus locaux, sont rarement les initiateurs de projets.
Dans le même ordre d’idée, l’étude sur les transports en commun transfrontaliers affirme
que dans beaucoup de cas, l’initiative de la création de lignes de transport transfrontalier
vient des transporteurs eux-mêmes et non des autorités locales. Celles-ci ont dû adapter les
cadres juridiques à une réalité établie antérieurement. Par exemple, la première ligne de
transport dans la région date de 1954 alors que les différentes réglementations datent des
années 1980 et 1990. C’est l’accord de Bayonne de 1995 qui régit de façon générale la
coopération transfrontalière dans la région, ratifié près de 40 ans après l’initiative de la
compagnie ATCRB d’offrir une ligne de transport transfrontalière.
La fonction légale se trouve au centre d’une dynamique multiscalaire qui la force à
s’adapter et qui semble atténuer son importance. P. Gired affirme, et c’est un des éléments
qui motivent notre hypothèse, que même si les frontières peuvent sembler
défonctionnalisées en tout ou en parties, elles continuent à souligner des différences légales,
sans lesquelles s’installerait le chaos. (cf. chap. 3.2.3). Les éléments institutionnels, dont
nous avons déjà parlé, peuvent être interprétés comme des attributs permettants d’atteindre
un but dans la gestion de la frontière en conformité avec notre définition. Les documents
juridiques sont les témoins de la fonction légale de la frontière, principalement dans leurs
80
explications des façons de faire et de fonctionner dans les cas de la coopération
transfrontalière.
Cependant, comme c’était le cas avec la fonction idéologique, la fonction légale semble
prise dans une logique à plusieurs échelles où les intérêts ne sont pas systématiquement les
mêmes. Nous l’avons vu plus haut avec les commentaires de M Iriarte et de Mme Morena
sur le fait que la réalité précède la législation. Mme Morena va encore plus loin, dans le cas
de la gestion des déchets en particulier, en soutenant que c’est la législation européenne qui
exige de nouvelles normes de sécurité. Elle complète son opinion en affirmant
qu’aujourd’hui, au niveau juridique, tout tend vers la simplification simplement parce qu’il
y a le droit communautaire de l’Union européenne qui s’impose à tous. C’est ce que
confirme Jean Claude Iriart en affirmant que les institutions font ce qu’il faut pour se mettre
aux normes européennes. Dans le cas du transport, bien que la compétence soit nationale et
redistribuée aux différentes échelles sur le territoire, il demeure que Bruxelles exerce une
forte influence et qu’elle a dressé une liste de priorités comme c’était le cas avec la gestion
des déchets. À cet égard, Mme Morena nous disait qu’il est relativement simple de
coopérer dans certains domaines parce que les objectifs sont les mêmes de part et d’autre de
la frontière puisque ceux-ci viennent de Bruxelles et non parce que Paris et Madrid ont
décidé d’atteindre des objectifs communs.
Cette fonction légale est encore atténuée par une certaine jurisprudence de la Cours de
justice des communautés européennes. C’est dans le domaine sanitaire, parmi ceux retenus
pour cette étude, que les normes et la jurisprudence pèsent le plus lourd. En particulier avec
les arrêts Kholl et Decker du 28 avril 1998, qui donnent le droit à des ressortissants
européens aux soins ambulatoires dans un autre État membre et leur remboursement par le
système de sécurité sociale. Ceci semble renforcé par les arrêts Smits et Peerboom
(12/07/01) qui soutiennent que les régimes nationaux d’autorisation préalable12 pour
12 Éléments administratifs qui viennent entraver le droit à la libre circulation tel que défendu par le Traité de
Rome. Ces éléments témoignaient, selon nous, d’une fonction de contrôle. C’est aussi ce que l’on
peut interpréter de la décision de la Cours de justice des communautés européenne qui les juge
contraire au principe de libre circulation. La pression de l’échelle européenne se fait donc sentir à la
fois sur la fonction légale et sur celle de contrôle. De plus, par leurs aspects sur les remboursements
des soins reçus à l’étranger, ces arrêts affectent la fonction fiscale de la frontière.
81
bénéficier de soins ou obtenir des produits dans un autre État de l’Union européenne,
représentent des entraves à la libre circulation. Ainsi, même si la santé reste une
compétence nationale, les régimes de sécurité sociale doivent se conformer au droit
communautaire. À cet effet, l’article 152 du Traité d’Amsterdam donne un véritable
pouvoir de décision à l’Union dans certains domaines liés à la santé. C’est le cas aussi dans
le domaine du travail, comme l’explique le guide frontalier (voir chapitre 4.1.2.4), où des
normes européennes s’imposent au droit national dans les façons de gérer les ordres
professionnels par exemple. Ce document explique aussi toute la réglementation
européenne qui protège le travailleur au-delà des limites de l’application du droit national,
venant ainsi contredire la notion de fonction légale de la frontière.
La fonction légale de la frontière est donc prise entre l’arbre et l’écorce, entre des initiatives
de terrain qui la devance et une pression venant de l’échelle supérieure, soit de l’Union
européenne. C’est le cas, nous dit Elena Morena, en particulier dans les domaines où
l’Union a du pouvoir.
Toutefois, cette fonction reste bien réelle au sens où il existe deux systèmes de droit de part
et d’autre de la frontière. L’étude de la MOT sur la coopération transfrontalière sanitaire
affirme que la législation communautaire n’a de légitimité que dans la mesure où elle
s’accorde à la législation nationale. Ceci est corroboré par M Iriart qui nous expliquait que
les institutions nationales font ce qu’il faut pour se mettre aux normes européennes mais
que ceci se fait toujours dans leur cadre propre, par une mise en conformité des outils. Ceci
rend de plus en plus homogène la réglementation d’un côté et de l’autre de la frontière mais
il n’en reste pas moins que cette façon de faire n’affecte pas les modes d’organisation qui
eux, restent entièrement nationaux. Ainsi, même si la réglementation s’harmonise et qu’en
apparence il n’y a plus de fonction légale à cette frontière, dans certains domaines précis
seulement pour le moment, cette frontière existe toujours puisqu’il ne s’agit que de deux
systèmes qui se sont équilibrés mais qui restent entièrement distincts. Il n’est donc pas
possible d’affirmer que la fonction légale de la frontière n’existe plus. Elle s’est
considérablement modifiée, elle s’est adaptée à la nouvelle réalité motivée par l’évolution
du contexte de l’Union européenne. Mais il ne faut pas perdre de vue que la participation
82
des États français et espagnol à l’Union se fait sur une base volontaire et que la
planification et l’organisation des réglementations se font toujours sur une base nationale.
Les cas mentionnés plus tôt où une réglementation communautaire s’impose, elle le fait
avec l’accord général des États et dans des domaines encore restreints. Les outils
juridiques, traités et réglementations qui régulent la coopération transfrontalière sont des
attributs qui témoignent de la présence d’une fonction légale de la frontière. Celle-ci est
nuancée, comme nous venons de l’expliquer par une dynamique multiscalaire, mais il n’en
reste pas moins qu’elle existe. Le schéma qui suit (figure 18) expose les forces en présence
dans le cas de la fonction légale de la frontière. À l’aide de cette schématisation, il est
possible de mesurer l’effet que peuvent avoir les pressions, tant supranationales, venant du
contexte européen, que locales, venant des initiatives de terrain en coopération
transfrontalière, sur la fonction légale.
Figure 19 : La dynamique multiscalaire infléchissant la fonction légale de la frontière.
En apparence, il semble exister une uniformité de la législation qui contredit la définition
de la fonction légale qui veut une séparation de deux modes d’organisation juridiques. En
Normes et jurisprudence européenne
Initiatives locales
Eurocité basque
Espagne
Fx Légale Fx Légale France
Frontière
Fx Légale
Frontière
83
agrandissant le contact frontalier, on se rend bien compte que dans la réalité, même s’il
s’opère une normalisation de la loi dans certains domaines, il s’agit toujours de deux
systèmes distincts. Cela confirme donc le fait qu’il existe une fonction légale mais que sa
définition ne correspond plus à celle dont nous nous sommes inspirés au départ.
Cette dynamique multiscalaire en région transfrontalière s’opère aussi sur la question de la
fonction fiscale de la frontière. La définition de la notion de fonction que nous proposons
nous permet de déceler des éléments permettant de croire à l’existence d’une fonction
fiscale même si celle définie par les modèles de départ ne s’applique plus.
D’abord, plusieurs éléments pratiques nous permettent de pencher vers la conclusion qu’il
n’existe plus de fonction fiscale à la frontière dans la mesure où toute la question des droits
de douane ne se pose plus dans la logique du marché unique européen. C’est un des
éléments de la problématique sur laquelle se base notre étude. Le raffinement de notre
analyse, rendu possible par la précision de la définition du concept de fonction, nous
permet d’aller plus en profondeur dans notre regard critique de l’aspect fiscal de la
frontière. Ainsi, nous recherchons, dans les données recueillies, des éléments qu’il est
possible d’assimiler à des attributs de la frontière ayant pour but de différencier activement
deux systèmes fiscaux. Comme dans le cas de la fonction de contrôle ou de la fonction
légale, c’est au niveau des procédures institutionnelles et administratives que nous allons
trouver les attributs de cette fonction. La liberté de circulation des capitaux à l’intérieur de
l’Union européenne et l’abandon des barrières douanières nous obligent aussi à restreindre
notre recherche à un champ précis, celui de l’argent public. La définition proposée au
chapitre 2.1 supposait la présence d’une fonction fiscale dans la mesure où il y a séparation
entre différents systèmes économiques. C’est en suivant le parcours possible de l’argent
public que nous proposons d’analyser cette fonction.
Au départ, il s’agit de deux États différents donc de deux systèmes d’organisation
différents. Les priorités ne sont pas les mêmes et c’est ce que nous confirmait M. Arbulu de
l’Agence transfrontalière au Gipuzkoa. Une réindustrialisation s’est opérée au sud où la
part de l’exportation dans l’économie est passée à près de 30% dans les dernières années.
Parallèlement à cela, Iparralde est une région périphérique de la France essentiellement
84
axée sur le tourisme. Il s’agit donc de deux économies totalement différentes, répondant à
des objectifs différents. Mais cela serait possible, qu’il y ait une frontière ou non. Toutes les
régions de France ne sont pas vouées essentiellement au tourisme comme toutes les régions
d’Espagne ne sont pas industrielles. Ce qu’il est important de préciser, c’est qu’au même
titre qu’il y a deux systèmes légaux mais des réalités transfrontalières, il existe aussi deux
systèmes fiscaux avec des réalités transfrontalières. C’est ce que démontre de façon assez
précise le guide frontalier que Mme Fuertes nous a remis. D’abord le droit à la libre
circulation permet aux travailleurs de vivre et travailler dans n’importe quel pays membre.
Il permet aussi de vivre et de travailler dans des pays différents. Ainsi, un travailleur peut
vivre en France et travailler au Gipuzkoa. Il y donc potentiellement un transfert d’argent
entre le pays où ce salaire est payé et le pays où il est raisonnable de croire qu’il sera
principalement dépensé, c'est-à-dire le pays de résidence. Aussi, le travailleur et sa famille
ont la possibilité de payer leurs impôts dans le pays de leur résidence même s’ils travaillent
dans un autre pays. Enfin, ils ont le droit à la couverture sociale dans le pays de leur
résidence même s’il est différent de celui de leur travail. Ainsi, de l’argent public peut
circuler de part et d’autre de la frontière en fonction des modalités de cotisations, via
l’employeur ou via les impôts des particuliers. Le cas le plus explicite de ces possibles
transferts d’argent public est le cas des prestations de chômage et des pensions de
vieillesse. Ainsi, la fonction fiscale de la frontière est en quelque sorte soumise à la même
pression de l’échelle européenne qui impose ses normes, nous l’avons déjà vu pour ce qui
est du droit du travail. Cela a des implications au niveau fiscal. Comme nous le disions au
chapitre 4.1.2.4, la réglementation européenne prévoit certaines modalités de protection des
cotisations des travailleurs. Ainsi, un travailleur peut réclamer ses prestations de chômage
dans son pays de résidence même si ce n’est pas le pays dans lequel il a cotisé. En
conséquence, de l’argent que je qualifierais de public, au sens où ce ne sont pas des
capitaux privés, passe par delà la frontière, ou, au minimum, il y a de forts liens entre les
deux systèmes qui mettent en cause la fonction fiscale. L’exemple le plus éloquent de
circulation d’argent reste selon nous les pensions de vieillesse. Il est possible de démontrer,
par un exemple, le parcours plausible des prestations d’un travailleur. Comme il est
expliqué dans le guide frontalier, le droit social européen protège le travailleur afin que ses
85
prestations soient reconnues. Ainsi, supposons qu’un travailleur X travaille 5 ans dans le
pays A, 8 mois dans le pays B, 6 mois au chômage dans le pays C où il n’a jamais travaillé
mais où il réside, il travaille ensuite le reste de sa vie active dans le pays D ou il prend sa
retraite avant de partir dans le pays E après quelques années pour y finir ses jours. À la fin
de sa vie, il réside dans un pays E mais reçoit ses prestations de retraite du pays D puisque
c’est le dernier pays où il a travaillé plus de 12 mois et c’est dans ce pays qu’il s’est inscrit
pour son droit à la retraite. Le pays D lui versera aussi ses prestations pour l’emploi qu’il a
eu au pays B puisqu’il y a travaillé mois de 12 mois mais ses prestations ne sont pas
perdues en vertu du droit social européen. C’est le dernier pays dans lequel le travailleur a
travaillé plus de 12 mois qui doit verser les prestations pour toutes périodes de moins de 12
mois dans un autre pays. Le pays A lui verse aussi ses prestations même s’il réside ailleurs
puisqu’il y a travaillé plus d’un an. Pour ce qui est de sa période de chômage, il avait en
principe le droit de recevoir ses prestations du pays de sa résidence même si ce n’était pas
le pays dans lequel il cotisait. Face à cette situation, rendue possible en vertu du droit social
européen tel qu’il est expliqué dans la documentation étudiée, il est possible d’affirmer que
la fonction fiscale, qui doit séparer deux systèmes fiscaux de part et d’autre de la frontière,
se trouve remise en cause. On ne peut cependant pas parler de défonctionalisation totale,
comme dans les autres cas étudiés ici. La réflexion, jusqu’à présent, nous permet de voir
qu’il existe des forces en présence qui n’ont pas les mêmes assises territoriales que les
systèmes nationaux. Il existe une perméabilité entre les systèmes fiscaux rendue possible
par la pression exercée par l’échelle européenne, comme dans le cas de la fonction légale.
Un autre type de pression est en jeu sur la fonction fiscale et qui remet en cause, non pas
son existence mais au moins son importance. Cette pression vient des expériences de
terrain. Le cas de l’Eurocité doit être mis de côté puisqu’elle n’a aucune compétence pour
mettre en oeuvre des actions, comme le disait Mme Loyer, professeur à l’Université Paris
VIII, lors d’une conversation. Ce fait était confirmé par M. Arbulu et Mme Morena, qui
travaillent tous deux pour l’Eurocité. Cependant, il existe un autre cas de coopération sur le
même territoire, c’est le Consorsio Bidassoa-Txingudi. Lors d’un entretien, Mme Pilar
Fuertes, qui y travaille, nous a expliqué les incidences économiques de cette initiative de
coopération transfrontalière. Selon elle, il existe bien deux systèmes fiscaux différents.
86
Cependant, dans le cas du Consorcio, son financement vient des trois municipalités
membres dans une proportion de 75% au sud (Irún plus Hondarribia) et 25% au nord de la
frontière (Hendaye). Cet argent venant des fonds municipaux, il s’agit d’argent public.
Mme Fuertes explique la façon de fonctionner, il s’agit d’une forme légale espagnole mais
qui est avalisée en Conseil d’État en France, cette procédure administrative fait foi de la
fonction légale de la frontière dans sa dynamique transfrontalière. Il y a bien deux systèmes
nationaux qui ont, d’un commun accord, accepté la création d’un troisième joueur qui lui
aura compétence des deux côtés de la frontière, à une échelle plus locale. Une fois cela fait,
il existe, dans le cas du Consorcio, une unicité territoriale transfrontalière et l’argent public
est redistribué sans préoccupation de la logique de la frontière. Il n’y a donc pas sur ce
territoire, de fonction fiscale à la frontière dans tout ce qui touche les actions du Consorcio.
Évidemment, cela ne permet pas de dire qu’il n’existe pas du tout de fonction fiscale mais
des brèches sont bien réelles quant à son application.
Un troisième élément vient corroborer cette tendance. Il s’agit des investissements
européens, principalement ceux venant des Fonds Interreg. Ceux-ci peuvent venir financer
des projets transfrontaliers dans une proportion de 50% des coûts totaux. C’est le cas de la
coopération transfrontalière sanitaire entre le centre hospitalier de la côte basque et le
complexe hospitalier de San-Sebastián. Il s’agit d’argent européen venant financer des
projets s’étendant de part et d’autre de la frontière et superposant ainsi les systèmes fiscaux
nationaux. Nous pourrions donc reproduire le schéma de la dynamique de la fonction légale
avec la fonction fiscale. Cette dernière est prise en étau entre des volontés européennes
d’uniformisation et des initiatives de terrain qui font circuler de l’argent public
indifféremment de part et d’autre de la frontière, amoindrissant l’importance de l’existence
de deux systèmes.
Cependant, comme le disait entre autres Jean-Claude Iriart, il s’agira toujours de deux
systèmes, deux institutions totalement distinctes et obéissant à des logiques et à des
raisonnements distincts. C’est ce qui lui faisait dire qu’il existait une fonction
institutionnelle à la frontière. Comme nous l’avons démontré, la question institutionnelle
nous semble plus apparaître comme un outil entre les mains de l’État pour mettre en oeuvre
87
les autres fonctions de la frontière. La fonction fiscale nous apparaît aussi être un élément
interrelié à la fonction idéologique. Dans le contexte transfrontalier, il y de l’argent public
qui circule de part et d’autre de la frontière. Quand cet argent touche des domaines à forte
incidence idéologique, la prééminence de la frontière ressort. C’est particulièrement le cas
avec la langue, lorsque des fonds viennent d’Euskadi pour financer des opérateurs
associatifs comme les mouvements des Ikastolas, écoles de langue basque, ce n’est jamais
des choses simples, nous disait M Iriart. Il existe donc une fonction fiscale qui persiste à la
frontière franco-espagnole sur le territoire entre Bayonne et San-Sebastián.
Les déséquilibres entre les niveaux de compétence au nord et au sud de la frontière créent
des discontinuités mais sont assimilables à des effets causés par l’évolution de deux
systèmes d’organisations politiques et géographiques qui s’est faite alors que la frontière
avait beaucoup plus de poids qu’aujourd’hui. Ces effets, comme les différences de
mentalité, ou de culture, peuvent rester et être encore perceptibles même s’il s’avérait que
l’on pourrait défonctionnaliser totalement la frontière. Que les États adoptent des modes
d’organisation institutionnels plus ou moins décentralisés ou déconcentrés est le fruit de
décisions de politique intérieure. Ceux-ci sont généralement basés sur une tradition qui
remonte, pour la France en tout cas, à l’époque de la cristallisation de l’État. Le cas de
l’Espagne est différent puisque son système date de 25 ans environ.
Il ne nous parait pas possible pour l’instant de soutenir que ces partages de compétences
entre différentes échelles de décisions à l’intérieur d’un même État sont réfléchies en
fonction de la coopération transfrontalière. De plus, dans une certaine mesure, les réformes
de l’organisation institutionnelles sont pensées de façon à harmoniser tous les systèmes
européens. Il n’y a donc pas, selon nous, de fonction institutionnelle à la frontière. Il n’est
pas possible de la faire correspondre à la définition que nous avons proposé du concept de
fonction. Quel serait le but de cette fonction ? Séparer deux modes d’organisation politique,
c’est en partie ce que fait la fonction idéologique en créant une discontinuité. Cette fonction
serait l’attribut d’elle-même dans la mesure où nous avons démontré que les éléments
administratifs et institutionnels sont plutôt des outils dont usent les États afin de faire
fonctionner les fonctions de contrôle, les fonctions légales et fiscales de même que la
88
fonction idéologique. Ceci dit, une étude plus approfondie, essentiellement centrée sur cette
question, pourrait certainement arriver à des conclusions différentes.
Confirmation (ou infirmation) de l’hypothèse.
L’hypothèse de départ supposait qu’il existe encore une fonction légale à la frontière entre
le Pays basque nord et le Pays basque sud. Cette hypothèse était doublée de l’affirmation
que c’était la seule qui restait dans le contexte actuel de la construction européenne. La
réflexion que nous venons de faire nous permet de confirmer en partie notre hypothèse.
Comme nous l’avons démontré, la fonction légale, comme étant celle qui signifie
l’existence de deux systèmes législatifs différents existe bel et bien. Ses attributs sont ceux
des processus administratifs et institutionnels, lois, accord et conventions, qui servent à
atteindre le but rechercher. Cette hypothèse était motivée par certaines analyses déjà
mentionnées auxquelles on pourrait ajouter ce qu’écrivaient Guichonnet et Raffestin à
propos de cette fonction : «… on peut penser qu’en l’absence d’un droit unique reconnu
valable par et pour un ensemble de territoires intégrés, la fonction légale serait la dernière à
se maintenir après la disparition de toutes les autres et cela dans l’hypothèse d’une
défonctionnalisation complète des frontières.» (Guichonnet et Raffestin, 1974 :50). La
première affirmation de cette citation nous permet de faire un lien avec le droit européen en
construction. La fonction légale de la frontière ne peut être défonctionnalisée sans qu’elle
ne soit remplacée par un autre système de lois et de normes. Sans cela, il s’installerait une
forme de chaos comme l’écrivait P. Girerd.
La deuxième proposition de notre hypothèse, voulant que les autres fonctions soient
«défonctionnalisées», se trouve infirmée par la recherche. Il existe effectivement d’autres
fonctions à la frontière franco-espagnole sur le territoire de l’Eurocité basque. Celles-ci
sont différentes que celles proposées par les modèles de départ. Il nous faut donc poser les
bases d’un nouveau modèle qui s’applique à la réalité que nous avons étudié. Nous en
sommes venus à la conclusion que trois autres fonctions étaient en oeuvre sur cette
frontière. Il existe une fonction idéologique, une fonction de contrôle et une fonction
fiscale. Elles sont toutes radicalement différentes de ce à quoi nous nous attendions à la
89
lumière des définitions reprises chez les auteurs retenus. Elles se trouvent aussi en voie de
défonctionnalisation au sens ou des pressions se font sentir à différentes échelles pour une
modification de ces fonctions. Ainsi notre hypothèse est donc infirmée par l’existence
d’autres fonctions, mais confirmée dans une certaine mesure, par le maintient des fonctions
légales et fiscales réduites.
Conclusion
Travailler sur la géopolitique des frontières implique un travail de recherche minutieux et
méthodique. La méthode de recherche retenue pour ce travail s’apparente à l’approche
systématique. C'est-à-dire que le but du travail était de décrire et d’expliquer, de la manière
la plus objective possible, les fonctions de la frontière. Le terrain d’études se concentrait
autour d’une agglomération transfrontalière, celle de Bayonne-San-Sebastián,
communément appelée l’Eurocité basque. Le choix de cette dyade vient de plusieurs
sources, principalement le fait qu’il existe une certaine carence dans la littérature sur le
sujet. Il s’agit aussi d’un endroit où s’exerce une dynamique particulière influencée par une
communauté historique répartie de part et d’autre de la frontière. Aussi, étudier une
frontière européenne se justifiait par le fait que l’Union européenne est le regroupement
politico-économique le plus avancé à l’heure actuelle et que son étude peut servir de base
de réflexion pour l’élaboration de systèmes semblables ailleurs. Dans l’optique d’un
approfondissement des relations entre les États membres, la problématique des fonctions
des frontières à l’intérieur de l’Union européenne trouve toute sa pertinence. Il existe un
courant de discours à l’heure actuelle qui tend à démontrer qu’elles n’existent plus. L’un
des buts de cette recherche était donc de comprendre où en sont les fonctions des frontières
sur le territoire de recherche retenu. L’hypothèse de départ voulant qu’il n’existe plus
qu’une fonction légale.
L’objectif général était donc de comprendre les relations qui peuvent exister entre les
fonctions de la frontière et la coopération transfrontalière. Ainsi nous avons pu démontrer
qu’il existe un lien direct entre les fonctions de la frontière et la coopération transfrontalière
dans ce secteur. C’est par l’étude de cette coopération que nous avons pu faire ressortir les
éléments qui nous ont permis de réfléchir et d’apporter des explications sur l’évolution des
fonctions de la frontière. Nous pouvons donc affirmer que l’objectif général a été atteint
dans la mesure où nous avons apporté des éléments d’analyse mettant en lien la frontière et
91
la coopération. C’est à la lumière des données recueillies et de leur discussion que nous
avons pu élaborer les bases d’un modèle des fonctions de la frontière applicable à la dyade
retenue. En ce sens, l’objectif spécifique de reconnaissance des fonctions dans ce secteur a
lui aussi été atteint. Nous avons reconnu quatre fonctions principales à cette frontière, soit
une fonction idéologique, une de contrôle, une légale et enfin une fonction fiscale. Chacune
d’elle se trouve en relation avec la coopération transfrontalière et est ainsi impliquée dans
une dynamique multiscalaire. Cette dynamique à plusieurs échelles implique l’action de
plusieurs acteurs que nous avons identifié, en conformité avec un autre de nos objectifs de
départ. Ceux-ci ont été cartographiés et analysés au chapitre 3.3. Ces fonctions se trouvent
par contre différentes de celles proposées par les modèles de départ. Chacune est redéfinie
par le contexte particulier du territoire de recherche. Nous avons vu que la fonction légale
subissait une pression des initiatives de coopération transfrontalière au niveau local qui sont
souvent développées avant et à l’extérieur des cadres juridiques, forçant ceux-ci à s’adapter.
Cette fonction subit aussi de la pression de l’échelle européenne où des normes et une
jurisprudence tendent à infléchir les systèmes nationaux. La même dynamique entre les
échelles semble transparaître à l’étude des autres fonctions découvertes comme la fonction
fiscale ou la fonction de contrôle.
Les principaux objectifs ont donc été atteints, mais ce travail ne s’est pas fait sans heurts.
Comme dans tout travail de recherche, nous avons été confrontés à des problèmes de
logistique et de faisabilité tout comme à des problèmes de méthodologie. Suite à la période
de terrain nous avons été confrontés à un problème de méthodologie centrale pour notre
recherche. À la lumière des premières analyses des données de terrain, nous avons mesuré
l’importance de préciser la définition du concept de fonction. Il semblait y avoir une
confusion chez nos interlocuteurs entre la notion de fonction et celle d’effet de la frontière.
Suite à un rapide recensement de la littérature nous en sommes venus à proposer une
définition précise de ce que nous entendions par fonction de frontière. Ainsi, nous
soutenons qu’il y a fonction dans la mesure où il y a intention et action des autorités
politiques pour atteindre un but. C’est sur la base de cette nouvelle définition que nous
sommes parvenus à élaborer le modèle que nous proposons ici. Cette définition du concept
de fonction demande cependant à être raffinée. Le but de cette étude n’étant pas
92
précisément de traiter de ce concept de façon théorique, le débat reste ouvert sur la
possibilité d’aller plus en profondeur dans l’étude du concept en lui-même. Ce présent
travail n’a pas la prétention d’avoir atteint la vérité à ce sujet mais bien d’avoir ouvert la
porte à d’autres travaux sur la précision et la définition des concepts utilisés par la
géopolitique des frontières. Pour qu’un travail comme celui entrepris ici ait vocation à être
scientifique, il doit, entre autres, se baser sur des concepts qui ont fait leurs preuves et dont
la définition est reconnue.
Un deuxième problème de méthodologie, plus technique celui-ci, a été rencontré. La
période de terrain choisit n’a pas permis de recueillir autant de données qu’il aurait été
souhaitable. Cette carence a déjà été mentionnée lors de la présentation des résultats, il n’en
demeure pas moins qu’il est nécessaire d’en préciser les retombées. Pour des raisons
techniques, la période de recherche sur le terrain a dû s’effectuer lors de la saison estivale.
Malheureusement, comme une partie des personnes ciblées travaillent dans des
administrations publiques, il est plus difficile de les rencontrer puisque ces administrations
fonctionnent au ralenti durant l’été. C’est particulièrement le cas en France. Ainsi, nous
pouvons affirmer qu’il aurait été appréciable de pouvoir recueillir plus de données, en
entrevue en particulier, pour donner des assises encore plus solides à notre discussion.
Malheureusement, ce type de contrainte est hors de notre contrôle et nous devons composer
avec. La quantité de données recueillies est tout de même suffisante pour arriver à
développer un argumentaire défendable. Plus de données auraient certainement confirmé
plus explicitement les conclusions auxquelles nous sommes parvenus.
Ces conclusions méritent cependant d’être nuancées. Des indicateurs ont été retenus dès le
départ afin de servir de base pour la recherche de données et pour centrer la réflexion.
L’argument retenu pour justifier ces indicateurs, la coopération transfrontalière sanitaire et
le transport transfrontalier, était basé sur une disponibilité de matériel et de données.
Cependant, cette disponibilité des données témoigne d’une activité plus grande dans ces
domaines comparativement à d’autres. Ainsi, il serait juste de préciser qu’il peut exister un
certain biais dans les conclusions auxquelles nous sommes arrivés, influencés par cette
quantité plus importante de travail effectué dans ces domaines particuliers. Si nous avions
93
pris des secteurs d’activités où peu ou pas de recherches ont été effectuées, nous serions
peut-être arrivés à des conclusions différentes. Dans le cas de la gestion des déchets dans
une optique transfrontalière, rien ne semble avoir été fait depuis l’étude dont nous avons
parlé au chapitre 4.1.2.3. Cela peut témoigner de la présence plus importante des fonctions
de la frontière dans certaines activités transfrontalières. Les domaines retenus sont
probablement ceux dans lesquels la frontière a le moins d’incidence, où elle est le plus
«défonctionnalisée». Cette réalité doit être prise en compte et il apparaît important de
mentionner que, dans le cas de prochaines recherches effectuées sur la frontière, ce type de
biais possible puisse être pris en compte. Il serait donc intéressant de refaire la même
recherche mais en s’attardant à des domaines où peu de coopération transfrontalière est
effectuée et de voir si la frontière y joue un rôle important ou si c’est plutôt un manque de
volonté des acteurs concernés qui fait que peu de travail a été réalisé dans ces domaines.
Enfin, il est utile de mentionner que cette étude n’est que le début d’un travail potentiel de
compréhension de la frontière entre la France et l’Espagne au Pays basque. Les conclusions
qu’il nous est possible de tirer ici restent basées sur un travail relativement général.
Chacune des fonctions reconnues à cette frontière est susceptible de faire l’objet d’un
travail de recherche distinct. Il serait intéressant de pouvoir approfondir chaque fonction à
l’aide de ressources spécialisées dans chaque domaine auquel elles se rattachent. Ainsi,
accompagné de ressources en droit, il serait possible de consacrer une étude uniquement à
la compréhension de la fonction légale de la frontière. Les quelques éléments de
jurisprudence et de droit européen mériteraient de se retrouver au coeur d’un travail de
recherche en géopolitique du droit transfrontalier. De même pour les autres fonctions
découvertes et expliquées brièvement. Ce travail se veut donc une introduction à la
dynamique géopolitique de la frontière et ouvre la porte à de nombreuses autres recherches
pour approfondir cette connaissance que nous avons de la frontière. Et non seulement la
dyade dont il est question ici, puisque la méthodologie utilisée nous permet de croire
qu’elle peut être adaptée à d’autres portions de frontière.
94
ANNEXES
95
Annexe 1 Carte et données du Pays basque
Figure 20 : Carte représentant les 7 provinces basques. Source : www.tlfq.ulaval.ca
Figure 21 : Tableau des données sur les sept provinces. Source : www.tlfq.ulaval.ca
96
Annexe 2 Étendue des zones bascophones
Figure 22 : Représentation des zones d’utilisation de la langue basque dans l’histoire.
Réalisation : Olivier Beaupré-Gateau et Frédéric Dion d’après une carte de Laurier Turgeon, 1997.
97
Annexe 3 Vote nationaliste et zones bascophones
Figure 23 : Zones d’utilisation de la langue basque aujourd’hui. Réalisation : Olivier
Beaupré-Gateau et Frédéric Dion d’après une carte de Laurier Turgeon, 1997.
98
Figure 24 : Représentation cartographique des résultats obtenus par le parti nationaliste Herri Batasuna en 1996. Source : Barbara Loyer,
Géopolitique du Pays basque, 1997.
La comparaison des figures 23 et 24 nous permet de croire qu’il existe une corrélation entre l’utilisation de la langue basque et le vote
nationaliste. La figure 24 représente les trois provinces formants Euskadi (Biscaye, Guipuzkoa et Alava). La zone bleue de la figure 23
correspond relativement à la zone de la figure 24 où l’on a vu le plus de secteurs où le vote nationaliste radical a obtenu plus de 20%
des suffrages. Herri Batasuna représente la voie la plus radicale du mouvement politique nationaliste dans la Communauté autonome
d’Euskadi. Le Guipuzkoa est fortement bascophonne et est aussi une région électorale propice aux partis plus radicaux.
99
Annexe 4 Extrait du statut d’autonomie du Pays basque
TÍTULO I
(De las competencias del País Vasco)
Art. 10.-La Comunidad Autónoma del País Vasco tiene competencia exclusiva en las siguientes
materias:
1. Demarcaciones territoriales municipales, sin perjuicio de las facultades correspondientes a los
Territorios Históricos, de acuerdo con lo dispuesto en el artículo 37 de este Estatuto.
2. Organización, régimen y funcionamiento de sus instituciones de autogobierno dentro de las
normas del presente Estatuto.
3. Legislación electoral interior que afecte al Parlamentó Vasco, Juntas Generales y Diputaciones
Forales, en los términos previstos en el presente Estatuto y sin perjuicio de las facultades
correspondientes a los Territorios Históricos, de acuerdo con lo dispuesto en el artículo 37 del mismo.
4. Régimen local y Estatuto de los Funcionarios del País Vasco y de su Administración Local, sin
perjuicio de lo establecido en el artículo 149.1.18.ª de la Constitución.
5. Conservación, modificación y desarrollo del Derecho Civil Foral y especial, escrito o
consuetudinario, propio de los Territorios Históricos que integran el País Vasco y la fijación del ámbito
territorial de su vigencia.
6. Normas procesales y de procedimientos administrativo y económico-administrativo que se deriven
de las especialidades del derecho sustantivo y de la organización propia del País Vasco.
7. Bienes de dominio público y patrimoniales cuya titularidad corresponda a la Comunidad Autónoma,
así como las servidumbres públicas en materias de sus competencias.
8. Montes, aprovechamientos y servicios forestales, vías pecuarias y pastos, sin perjuicio de lo
dispuesto en el artículo 149.1.23.ª de la Constitución.
9. Agricultura y ganadería, de acuerdo con la ordenación general de la economía.
10. Pesca en aguas interiores, marisqueo y acuicultura, caza y pesca fluvial y lacustre.
11. Aprovechamientos hidráulicos, canales y regadíos cuando las aguas discurran íntegramente
dentro del País Vasco, instalaciones de producción, distribución y transporte de energía, cuando este
transporte no salga de su territorio y su aprovechamiento no afecte a otra provincia o Comunidad
Autónoma; aguas minerales, termales y subterráneas. Todo ello sin perjuicio de lo establecido en el
artículo 149.1.25.ª de la Constitución.
12. Asistencia social.
13. Fundaciones y Asociaciones de carácter docente, cultural, artístico, benéfico, asistencial y
similares, en tanto desarrollen principalmente sus funciones en el País Vasco.
14. Organización, régimen y funcionamiento de las Instituciones y establecimientos de protección y
tutela de menores, penitenciarios y de reinserción social, conforme a la legislación general en materia
civil, penal y penitenciaria.
15. Ordenación farmacéutica de acuerdo con lo dispuesto en el artículo 149.1.16.ª de la Constitución,
e higiene, teniendo en cuenta lo dispuesto en el artículo 18 de este Estatuto.
16. Investigación científica y técnica en coordinación con el Estado.
100
17. Cultura, sin perjuicio de lo dispuesto en el artículo 149.2 de la Constitución.
18. Instituciones relacionadas con el fomento y enseñanza de las Bellas Artes. Artesanía.
19. Patrimonio histórico, artístico, monumental, arqueológico y científico, asumiendo la Comunidad
Autónoma el cumplimiento de las normas y obligaciones que establezca el Estado para la defensa de
dicho patrimonio contra la exportación y la expoliación.
20. Archivos, Bibliotecas y Museos que no sean de titularidad estatal.
21. Cámaras Agrarias, de la Propiedad, Cofradías de Pescadores, Cámaras de Comercio, Industria y
Navegación, sin perjuicio de la competencia del Estado en materia de comercio exterior.
22. Colegios Profesionales y ejercicio de las profesiones tituladas, sin perjuicio de lo dispuesto en los
artículos 36 y 139 de la Constitución. Nombramiento de Notarios de acuerdo con las Leyes del Estado.
23. Cooperativas, Mutualidades no integradas en la Seguridad Social y Pósitos, conforme a la
legislación general en materia mercantil.
24. Sector público propio del País Vasco en cuanto no esté afectado por otras normas de este
Estatuto.
25. Promoción, desarrollo económico y planificación de la actividad económica del País Vasco de
acuerdo con la ordenación general de la economía.
26. Instituciones de crédito corporativo, público y territorial y Cajas de Ahorro, en el marco de las
bases que sobre ordenación del crédito y la banca dicte el Estado y de la política monetaria general.
27. Comercio interior, sin perjuicio de la política general de precios, la libre circulación de bienes en el
territorio del Estado y de la legislación sobre defensa de la competencia. Ferias y mercados interiores.
Denominaciones de origen y publicidad en colaboración con el Estado.
28. Defensa del consumidor y del usuario en los términos del apartado anterior.
29. Establecimiento y regulación de Bolsas de Comercio y demás centros de contratación de
mercancías y de valores conforme a la legislación mercantil.
30. Industria, con exclusión de la instalación, ampliación y traslado de industrias sujetas a normas
especiales por razones de seguridad, interés militar y sanitario y aquellas que precisen de legislación
específica para estas funciones, y las que requieran de contratos previos de transferencia de tecnología
extranjera. En la reestructuración de sectores industriales corresponde al País Vasco el desarrollo y
ejecución de los planes establecidos por el Estado.
31. Ordenación del territorio y del litoral, urbanismo y vivienda.
32. Ferrocarriles, transportes terrestres, marítimos, fluviales y por cable, puertos, helipuertos,
aeropuertos y Servicio Meteorológico del País Vasco, sin perjuicio de lo dispuesto en el art. 149.1.20.ª
de la Constitución, Centros de contratación y terminales de carga en materia de transportes.
33. Obras públicas que no tengan la calificación legal de interés general o cuya realización no afecte a
otros territorios.
34. En materia de carreteras y caminos, además de las competencias contenidas en el apartado 5,
número 1, del artículo 148 de la Constitución, las Diputaciones Forales de los Territorios Históricos
conservarán íntegramente el régimen jurídico y competencias que ostentan o que, en su caso, hayan de
recobrar a tenor del artículo 3.º de este Estatuto.
35. Casinos, juegos y apuestas, con excepción de las Apuestas Mutuas Deportivas Benéficas.
36. Turismo y deporte. Ocio y esparcimiento.
37. Estadística del País Vasco para sus propios fines y competencias.
101
38. Espectáculos.
39. Desarrollo comunitario. Condición femenina. Política infantil, juvenil y de la tercera edad.
Art. 11.
1. Es de competencia de la Comunidad Autónoma del País Vasco el desarrollo legislativo y la ejecución
dentro de su territorio de la legislación básica del Estado en las siguientes materias:
a) Medio ambiente y ecología.
b) Expropiación forzosa, contratos y concesiones administrativas, en el ámbito de sus
competencias, y sistema de responsabilidad de la Administración del País Vasco.
c) Ordenación del sector pesquero del País Vasco.
2. Es también de competencia de la Comunidad Autónoma del País Vasco el desarrollo legislativo y
la ejecución dentro de su territorio, de las bases, en los términos que las mismas señalen, en las
siguientes materias:
a) Ordenación del crédito, banca y seguros.
b) Reserva al sector público de recursos o servicios esenciales, especialmente en caso de
monopolio, e intervención de Empresas cuando lo exija el interés general.
c) Régimen minero y energético. Recursos geotérmicos.
Chapitre 4, article 37, alinéa 3, sur les compétences exclusives des provinces à
l’intérieur de la Communauté autonome.
3. En todo caso tendrán competencias exclusivas dentro de sus respectivos territorios
en las siguientes materias:
a) Organización, régimen y funcionamiento de sus propias instituciones.
b) Elaboración y aprobación de sus presupuestos.
c) Demarcaciones territoriales de ámbito supramunicipal que no excedan los límites
provinciales.
d) Régimen de los bienes provinciales y municipales, tanto de dominio público como
patrimoniales o de propios y comunales.
e) Régimen electoral municipal.
Todas aquellas que se especifiquen en el presente Estatuto o que les sean transferidas. 13
13 El estatudo de autonomía del país vasco, signé par le roi Juan Carlos1 d’Espagne et le président du
gouvernement, Adolfo Suárez González.
102
Annexe 5 Les thèmes de la coopération transfrontalière sanitaire.
Figure 25 : Coopération transfrontalière sanitaire et médico-sociale : Frontière espagnole. Réalisation : Olivier Beaupré-Gateau d’après une carte
de la MOT, 2000.
103
Annexe 6. Les différents pôles de transport de l’Eurocité
Figure 26 : Le territoire de l’Eurocité et ses deux aéroports et ses deux ports en eau profonde. Réalisation : Olivier Beaupré-Gateau d’après
une carte de SUA Edizioak.
104
Annexe 7 : Verbatim des entretiens et résumés des documents
reçus
Comptes rendus des entretiens
Il s’agit dans cette annexe, de présenter en résumé les principaux arguments des
personnes interrogées à l’été 2004 lors du passage dans la région de Bayonne-San-
Sebastián. Il est à noter que plusieurs entretiens souhaités n’ont pas pu être menés.
Malgré des relances lors du retour à Québec en septembre, des personnes ressources dont
les opinions auraient pu être pertinentes ne contribuent pas à enrichir les données de la
recherche. Il s’agit essentiellement de Monsieur Jean-Marie Blanc de la région Aquitaine
pour l’implication du Fond Aquitaine-Euskadi dans les projets autour de l’Eurocité, de
Mme Lide Urraiztieta du Conseil général des Pyrénées-Atlantiques, de M. Bernard
Lousteau et de M. Patxi Lopez de Tejada, respectivement du Barreau de Bayonne et
Donostia, qui travaillent à l’Observatoire juridique transfrontalier, et qui auraient pu
apporter des éclaircissements importants sur tous les aspects légaux de la frontière.
Cependant, il nous a été possible d’en rencontrer d’autres dont les témoignages très
pertinents sont la base des données de ce travail. C’est ce qui est présenté ci-après.
Comme il s’agit d’entrevues ouvertes, nous avons tenté de reproduire ici l’esprit de la
discussion le plus fidèlement possible. Dans le cas d’entretiens avec des hispanophones,
certaines formes du langage ont été maintenues afin de respecter le plus possible
l’authenticité du discours et éviter les biais d’une interprétation. Toutefois, les erreurs
manifestes ont été corrigées.
Résumé de l’entrevue avec Dani Arbulu de l’Agence transfrontalière de la
députacion forale de Gipuzkoa. Donostia, le vendredi 16 juillet 2004
(Entretient conduit en français avec un interlocuteur de langue castillane)
«Comme vous savez nous sommes un même territoire, un territoire basque mais divisé
par une frontière. Nous appartenons à deux États très centralisateurs que sont l’État
105
espagnol et l’État français et toutes les choses sont produites en pensant le centre de
l’État.»
Sous la dictature, l’État espagnol s’est développé en fonction de Madrid, et ce fut la
même chose pour la France en direction de Paris. «Avec la disparition de la frontière,
nous avons constaté toutes ces divergences, toute cette [duplication]». Deux ports, deux
aéroports, aucune coordination dans les transports pour un point de passage obligé, sur
deux possibles, dans les Pyrénées. Une grande partie du transport routier de la péninsule
ibérique à destination du nord passe par-là. M. Arbulu parle d’une augmentation annuelle
de 10% du transport routier.
À cela s’additionne un développement économique très différent. Une réindustrialisation
au sud permet de passer les moyennes des indicateurs sociaux de l’Europe et d’augmenter
à près de 30% la part de la production vers l’exportation. En conséquence, les deux
développements urbanistiques sont très différents puisque le nord s’est développé en lien
avec les services liés au tourisme.
Ainsi : «Ce que nous voulons faire c’est bâtir un territoire avec une logique conjointe en
évitant les dysfonctionnements et en profitant de la synergie que nous donnent nos deux
systèmes.» «Ça suppose que nous devons faire une [continuité entre] nos deux aéroports,
nos deux ports, que les routes doivent être annexées avec une optique européenne…» Le
problème est que l’Agence transfrontalière n’a pas les compétences pour mettre en oeuvre
les projets. Elle doit donc asseoir autour d’une table ceux qui ont ces compétences et les
intéresser dans les différents problèmes de l’Eurocité basque. C’est ce que fait le Livre
blanc, qui énonce les grandes lignes de travail de l’Eurocité, logée sur un territoire
tranché par l’ancienne frontière.
M. Arbulu est d’avis que les plus gros problèmes aujourd’hui sont d’ordre culturel,
mental et linguistique. Par exemple, il est très soucieux de la disparition presque totale de
l’étude du français chez lui. C’est l’anglais qui prend le dessus. Pour ce qui est du
fonctionnement de l’Eurocité à l’interne, «Nous avons une règle de travail qui fait que
chacun doit parler dans sa langue mais comprendre la langue de l’autre, c’est notre règle
systématique de travail.»
106
Par contre, il est conscient de la différence administrative, une grande décentralisation du
côté espagnol et le contraire du côté français. Le but est de savoir qui a les compétences,
et de les faire travailler ensemble.
Pour ce qui est des questions concrètes comme le transport en commun, M. Arbulu dit
que ça fait dix ans qu’il travaille sur la coopération transfrontalière et que selon lui les
implications pratiques sont des choses qui vont venir à moyen terme. Les problèmes
actuels sont issus du fait d’une matrice de voies ferrées différentes et d’un système
électrique différent. Le projet présent pour arriver à un système de transport unique entre
Bayonne et San-Sebasián est de signer un accord avec les services de chemins de fer
français et basques pour que chaque jour un train arrive de Bayonne et San-Sebastián en
même temps à Hendaye. «De cette manière, c’est comme un petit métro.» Il arrivera le
jour où ce sera le même train qui partira de San-Sebastián et qui arrivera à Bayonne.
Sur l’aspect fiscal de la frontière M. Arbulu explique qu’en ce moment, les impôts directs
sont plus élevés en Espagne mais que les impôts indirects sont plus élevés en France.
«L’avenir au niveau de l’Europe arrivera à équilibrer cette situation. C’est dans la logique
européenne.» Il conclut l’entretien en affirmant que : «Nous voulons bâtir une ville
normale avec une mairie. L’avenir de la gouvernance passe dans les travaux en réseaux.»
Résumé de l’entrevue avec Pilar Fuertes du Consorcio Bidassoa-Txingudi, le
vendredi 23 juillet, Irun.
(Entrevue conduite en français avec une interlocuteure de langue castillane)
«De façon générale, avec les nouvelles générations, il y a des choses qui changent mais
d’autres restent. Les identités culturelles font parfois stagner des projets. Ceci fait parfois
dépasser les temps de réalisation et les administrations qui ne travaillent pas directement
dans le transfrontalier ont parfois du mal à le comprendre.» Ces blocages ne sont pas
directement attribuables à des contextes administratifs ou de gestion. «Il y a des
perceptions et des manières de voir qui sont différentes et qui parfois s’affrontent.»
Cependant elle est consciente qu’il s’agit d’effets résiduels qui vont perdurer encore
longtemps.
107
Toutefois, Mme Fuertes reconnaît qu’il y a toujours une façon de faire de l’administration
basque et une de l’administration française mais que c’est de plus en plus flexible, de plus
en plus européen. «Indéniablement, le jacobinisme à la française s’ouvre à l’esprit
européen, surtout depuis quatre ans», dit-elle. Du côté basque il y a une volonté d’action
locale qui gène parfois du côté français, qui doit attendre le soutien des administrations
supérieures. Il s’agit là, selon elle, plus de la tradition de faire française que d’une
véritable fonction de la frontière.
Sur la fonction militaire de la frontière, Mme Fuertes est d’avis que : «La frontière n’a
pas été fermée [après les attentats du 11 mars 2004] parce que c’est illégal. Soit on
applique l’accord Schengen, soit on ne l’applique pas. On ne peut pas, c’est très difficile,
ce n’est pas politiquement correct, on va dire, de fermer une frontière si on respecte
l’accord de Schengen. Justement l’accord de Schengen interdit la fermeture d’une
frontière.» Les contrôles ont été renforcés, de façon armée, mais toujours en collaboration
avec la police française. Ça a beaucoup évolué, il y a toujours une fonction militaire,
policière mais dans le cadre d’une collaboration interpolicière et interjuridique. Les
accords de Schengen sont ceux qui ont mis les jalons de cette coopération et qui imposent
un certain nombre de critères.
Ensuite, sur la fonction fiscale de la frontière, Mme Fuertes affirme qu’il existe deux
systèmes fiscaux. Pour ce qui est du Consorcio, son financement est essentiellement
municipal (80%). 75% venant des communes basques espagnoles et 25% de la commune
d’Hendaye en France. De 10 à 30 000 euros par an viennent du Fonds Aquitaine-Euskadi.
Les Fonds Interreg leurs échappent. Les investissements pour des projets se font au cas
par cas.
Suivant la logique de population (50 000 à Irún, 15 000 à Hondarribia et 11 000 à
Hendaye) «c’est clair qu’il y a plus de dépenses d’un côté que de l’autre.» Mais le tout
reste très variable. La Fête de la baie de Txingudi était financée 1/3 chacun alors que pour
une brochure, le financement suit la logique du 25% 25% 50%. Enfin, Mme Fuertes
termine sur la possibilité qu’il y ait du financement public hors des territoires nationaux
en expliquant ceci : «On part de la logique que c’est un consortio, même si c’est de droit
108
espagnol, il est avalisé par le Conseil d’État français. Il suit la logique du territoire
Bidassoa-Txingudi.»
Résumé de l’entrevue avec Elena Morena de l’Agence transfrontalière de la
CABAB. Bayonne, le jeudi 29 juillet 2004
Mme Morena travaille dans le secteur public entre collectivités locales où elle trouve que
la frontière se manifeste encore, mais surtout au niveau mental, pas tellement physique, et
ce malgré le fait que cette région bénéficie d’une culture commune qui peut rapprocher
facilement les gens. La frontière linguistique est selon elle le principal obstacle à la
coopération.
Elle est d’avis qu’il n’y a pas de réelle frontière aux niveaux juridique et administratif. Il
peut exister des obstacles mais pas «une vraie frontière au sens où ça scinde, où la
perméabilité est interdite ou évitée.» Elle est consciente qu’il existe des obstacles mais
qui viennent du fait qu’il y a deux systèmes qui obéissent à deux raisonnements différents
et qui, dans les circonstances actuelles, doivent coopérer. Il y a des obstacles
administratifs, il manque des outils juridiques adaptés à la réalité. Elle affirme cependant
qu’ : «On sait très bien que le droit intervient plus tard ou postérieurement à la vie, à la
réalité.» Ainsi, on peut coopérer, développer de nouveaux outils mais ce qui compte c’est
la volonté de coopérer et non les outils.
Malgré la coopération, Mme Morena pense que c’est au niveau de la mentalité qu’il reste
une frontière. Malgré la culture commune, il reste des rivalités et pas seulement au niveau
transfrontalier mais aussi intercommunal. Cet aspect se manifeste spécialement au niveau
sanitaire, au niveau des soins de santé. Elle explique ce problème par un exemple : «il y
avait un projet intéressant mais qui demande beaucoup de temps de préparation; c’était de
pouvoir faire opérer des malades français à San-Sebastián parce que leur hôpital est très
moderne en matière de cardiologie et qu’ici il faut monter carrément à Bordeaux. Donc,
en cas d’urgence, San-Sebastián est à 50 Km et Bordeaux est à 200 Km. Pour un malade
français, c’est plus difficile d’accepter d’aller se faire soigner ou opérer dans un autre
pays.»
Elle est d’avis qu’il est possible de coopérer dans tous les domaines, dans la mesure où
on est en partenariat avec ceux qui ont la compétence. L’Agence transfrontalière de
109
l’Eurocité basque n’a pas de compétence propre, elle ne peut pas imposer ses opinions.
La méthode de fonctionnement consiste à inviter autour d’une table ceux qui ont la
compétence dans un projet bien défini. Le rôle de l’Agence est de dire que dans ce
domaine il faudrait agir à cette échelle, que la question pose ces problèmes et ces
avantages. « On n’oblige personne, c’est simplement leur dire prenez en compte cette
échelle, de réfléchir à ce niveau.» Le but de l’Eurocité est donc de réaliser ce qui est
préconisé dans le Livre blanc.
Elle explique alors le cas particulier de la gestion des déchets :« Par exemple la
métropole verte, en matière d’environnement, par exemple en matière de déchets, la
gestion des déchets, à l’époque c’était la Communauté d’agglomération qui avait la
compétence pour le BAB, la députación a une compétence de planification, on s’est dit ce
serait bien parce que par rapport à la législation communautaire qui exige de nouvelles
normes de sécurité concernant les déchets, ce serait bien peut-être de faire une étude, de
voir si on ne peut pas traiter les déchets ménagers en commun ou pas. Voilà, c’est un peu
de réflexion au lieu de dire on s’arrête à la frontière parce que c’est un autre État, ça ne
nous concerne pas. Non, on essaie de passer au-delà et de se dire ça peut nous intéresser
de traiter ce problème commun ensemble, et là, ce qu’on fait, c’est qu’une fois qu’on a eu
la réflexion ou l’idée, de se dire maintenant qui c’est qui est concerné par ce problème, on
convoque une réunion et on essaie d’en tirer quelque chose.»
Elle admet cependant qu’il existe un problème institutionnel : «Ici oui, là-bas non, là-bas
il y a une régionalisation plus importante. En France, pratiquement tous les échelons
administratifs doivent être associés.»
Elle revient sur la fonction institutionnelle et juridique de la frontière en précisant que :
«Ce qu’il y a c’est qu’aujourd’hui au niveau juridique, administratif, tout tend vers la
simplification simplement parce qu’il y a le droit communautaire de l’Union européenne
qui s’impose à tous.» Dans l’exemple des déchets cette réalité se reflète. C’est
relativement simple parce que les objectifs sont les mêmes mais parce qu’ils viennent de
Bruxelles et non parce que Paris et Madrid en avaient décidé ainsi. Ça se voit surtout
dans les domaines où la Commission européenne a beaucoup de pouvoirs, dit-elle.
110
Ensuite, elle voit des réminiscences d’une fonction idéologique accordée à la frontière.
Pas autant que dans la période de la dictature, mais il ne faut pas oublier qu’aujourd’hui
Euskadi est majoritairement gouverné par des nationalistes dont le souhait est d’afficher
l’unité du Pays basque. Cette fonction se traduit au nord, selon Mme Morena, par
l’absence de statut officiel de l’Euskara ou dans la valeur simplement folklorique ou
culturelle accordée aux symboles qui ont une valeur officielle en Gipuzkoa, comme
l’Ikurina par exemple. Par contre elle est consciente de la charge idéologique du projet de
l’Eurocité : «quand on dit qu’on travaille sur le projet d’Eurocité basque, même si on sait
très bien que c’est un projet d’unification (l’Eurocité commence à Bayonne et fini à San-
Sebastián grosso modo) ce qu’on essaie de faire c’est d’obéir à des logiques naturelles de
la vie de tous les jours qui font que c’est plus raisonnable de penser à cette échelle que de
penser à l’échelle plutôt… je dis comme ça Bayonne et Bordeaux. C’est une autre
distance, une autre réalité, ça échappe au quotidien.»
Dans ce sens, le transport en commun s’est développé de façon transfrontalière entre Irún
et Hendaye pour ce qui est du Consorcio. C’est un peu le même problème qui se pose
pour le transport entre Bayonne et San-Sebastián. L’Agence transfrontalière a fait trois
ans d’étude puisqu’il n’y avait rien. Tous les autres travaux, autant espagnols que
français, s’arrêtaient à la frontière. Le problème de la frontière se pose avec la quantité
des acteurs concernés. De plus, les décisions dans ces dossiers se prennent souvent à
Paris ou Madrid. Concernant le TGV par exemple, il y a aussi une forte influence de
Bruxelles puisque Bruxelles a déjà dressé ses priorités. Dans ce cas, Mme. Morena «ne
pense pas qu’il y ait de problèmes entre États ou politiques ou administratifs qui
empêchent la réalisation du projet. Je pense que c’est un manque de volonté.» C’est la
différence entre le niveau de compétence qui fait toute la différence entre le
développement du transport en Gipuzkoa et au Labour. Outre la densité de population
différente, il y a une volonté en Gipuzkoa d’assainissement de la pollution existante.
Elle termine l’entretien en précisant la question nationale dans la région : «Le
nationalisme au sens d’unification du Pays basque a perdu son sens traditionnel dans le
sens où tous les États membres se sont dilués un peu dans l’Union européenne donc
même si on veut une unification nationale du Pays basque, ses compétences ne seront
plus aussi propres que ce qui avait été prévu dans le passé.»
111
Résumé de l’entretien avec Jean-Claude Iriart, président du Conseil des élus du
Pays basque, Bayonne, lundi 2 août 2004.
Dès le début de l’entretien, M Iriart précise qu’il n’agit pas en première ligne pour ce qui
est des fonctions régaliennes de l’État. Il agit plutôt en terme de travaux de réflexions en
aménagement et développement. Ceci dit, il a quand même une bonne connaissance de la
question de la frontière puisque ces aménagements et développements se font dans un
contexte transfrontalier.
En terme de fonction de contrôle des personnes, son avis est qu’elle a disparu. Il compare
aujourd’hui à dix ans auparavant alors que c’était un exploit de traverser la frontière.
Ainsi il soutient que dans les faits, dans la réalité, cette fonction n’existe plus. Pour ce qui
est de la fonction fiscale liée au droit de douane, selon lui elle a sauté avec la construction
européenne. Mais il précise que pour le reste, même dans le cas de coopération
transfrontalière, «ça reste des financements nationaux qui viennent financer des acteurs
nationaux. Voilà, ça reste toujours ça même si le projet lui est transfrontalier.» Ainsi,
lorsqu’on lie cette fonction fiscale avec les organisations institutionnelles dont elle
émane, le tout reste très différent de part et d’autre de la frontière. Ce serait d’ailleurs le
principal problème de la coopération transfrontalière. La frontière lui apparaît aussi forte
qu’avant lorsque l’on parle des institutions publiques. C’est pourquoi il nous parle
précisément de ce qui apparaît pour lui comme une fonction institutionnelle de la
frontière. Il l’explique en comparant les deux systèmes en relation dans le cas du Pays
basque en ces termes : «Il y a, de part et d’autre de la frontière des systèmes
institutionnels qui n’ont rien à voir les uns avec les autres; alors ils sont d’abord organisés
différemment : l’un, côté français dans la grande tradition du système très centralisé à la
française avec des décentralisations progressives mais qui fait que l’État reste présent
dans beaucoup d’aspects de l’action publique y compris au plus près du terrain. Donc,
avec la strate administrative française : le niveau national, le niveau régional, le niveau
départemental, le niveau communal et de façon plus moderne, de façon plus récente, des
dispositifs comme les nôtres que l’on appelle des dispositifs pays.» À cette réalité du côté
français s’oppose la partie espagnole, plus décentralisée, plus moderne puisque née après
la dictature fasciste. Il soutient que : «De façon générale le système espagnol repose
d’avantage sur une interaction beaucoup plus forte entre le secteur public et le secteur
112
privé, une décentralisation plus forte et dans le cas du Pays basque, une autonomie de fait
qui est quand même très importante en terme de compétences même si la question d’une
autonomie plus forte reste posée de l’autre côté de la frontière. Donc c’est hors de
proportion par rapport à ce qu’on peut même imaginer du côté français.»
Cette fonction institutionnelle se fait sentir très fortement dans la coopération et
s’additionne à un autre problème, celui de faire fonctionner les différentes institutions
ensemble. Alors que du côté espagnol on fait face souvent à une unicité d’acteurs, la
Communauté autonome d’Euskadi, du côté français il y a multiplicité d’acteurs. Dans le
domaine concret, cette fonction se manifeste ainsi : «L’État français contraint par ses
relations, par ses accords bilatéraux, binationaux, ne peut (ou ne veut) pas participer à des
tours de table à partir du moment où il n’y a pas le gouvernement espagnol. La relation
entre Vitoria-Gasteiz et Madrid fait que quand Vitoria-Gasteiz est compétent il est hors
de question pour eux que Madrid s’assoie autour de la table.» Ainsi : «Ce tour de table
institutionnel on ne le réunit pas, on n’arrive pas à le réunir, on mesure là quand même ce
que ça signifie la prééminence de la frontière.» «C’est un domaine où la frontière est plus
que présente, on n'a rien changé depuis 20 ans là-dessus. C’était pas mieux il y a 20 ans
mais on n'a pas progressé.»
Il enchaîne ensuite sur d’autres aspects de la frontière en affirmant qu’elle se gomme
quand même dans les domaines de la vie quotidienne, dans les pratiques commerciales et
culturelles. Il pose le problème de l’action publique qui a du mal à devenir
transfrontalière alors que la sphère privée le devient.
À la question sur la possibilité d’une fonction légale, M. Iriart affirme que : «Les
institutions font ce qu’il faut pour se mettre aux normes européennes dans leur cadre
institutionnel (mise en conformité des outils). Se crée petit à petit une réglementation
homogène mais qui n’affecte pas les modes d’organisations institutionnelles.»
M. Iriart explique qu’on est dans un système où la tradition française fait que l’État est
très mobilisé sur la prééminence des frontières, au point de vue politique etc. «Chacun
reste très vigilant sur sa souveraineté, sur son propre territoire. Donc les souverainetés
s’arrêtent bien là où existaient les frontières avant. C’est des souverainetés de
Communauté autonome d’un côté nous concernant, et d’État de l’autre.» La fonction
113
idéologique se manifeste ainsi, en lien avec la fonction fiscale : «dès qu’il y a des fonds
de la Communauté autonome d’Euskadi qui viennent vers des opérateurs associatifs qui
sont du Pays basque français, c’est jamais des choses simples. Donc le cas où les
financements de collectivités publiques d’un côté de la frontière vont de l’autre côté de la
frontière, c’est quand même des situations extrêmement délicates.» C’est le cas en
particulier avec la langue.
M. Iriart nous renvoie à la question institutionnelle en mentionnant que le territoire où
intervient une institution est très délimité.
Il existe de nombreux acteurs qui souhaitent voir cette réalité évoluer, l’Eurocité et le
Consorsio sont les exemples qu’il mentionne. Il croit que ce type de conventions de
partenariats ira en se multipliant.
Selon lui, c’est surtout la volonté des acteurs qui fait avancer les choses, il ne croit pas en
l’efficacité d’une impulsion venant du niveau européen parce que cette dernière ne peut
passer par-dessus les États. Ça ne pourra pas aller beaucoup plus loin que certains
financements. «La souveraineté des États l’emporte quand même sur le pouvoir
d’influence du niveau européen.»
Il conclut en disant que : «Si les choses évoluent c’est surtout parce que localement on
saura trouver des conditions un peu expérimentales adaptées à la situation et c’est ça qui
forcera le système à évoluer.»
«C’est l’initiative de terrain qui va forcer la doctrine à terme.»
Comptes rendus des documents reçus
Une proportion considérable des résultats et des données de la recherche se trouve sous
forme de documents écrits. Plusieurs de ces documents sont des études ou des ouvrages
de recherche qui nous ont été fournis par les différentes personnes rencontrées lors de la
période de terrain de l’été 2004. Un résumé synthèse des principaux éléments d’analyse
de chacun des documents retenus se retrouve dans cette section de l’étude. Ils serviront à
alimenter et à fournir en données les sections suivantes, celles de la discussion des
résultats et de la confirmation ou infirmation de l’hypothèse.
114
Synthèse de l’étude : État des lieux de la coopération transfrontalière sanitaire.
Cette étude m’a été fournie par Olivier Denert lors de mon passage à la Mission
opérationnelle transfrontalière (MOT) le 9 juillet 2004.
Il s’agit d’un document officiel produit par la MOT avec le concours des Éditions de
l’École nationale de la santé publique. Comme le titre en fait foi, cette analyse s’attarde à
présenter ce qui existe dans le domaine de la coopération transfrontalière sanitaire. Elle
commence par brosser un résumé des fondements de ce type de coopération. Celle-ci est
basée sur un sentiment de complémentarité qui date de plus longtemps que la coopération
elle-même. Il s’agit de combler des manques dans un établissement par des partenariats
de l’autre côté de la frontière avec un établissement qui aurait, lui, des carences dans
d’autres domaines. Ce type de complémentarité se fait en particulier dans le cas des
spécialités nationales. Le deuxième élément important dont fait mention le document est
l’influence de la construction européenne. Bien que surtout économique au départ, ses
champs d’actions se multiplient et celui de la santé est de plus en plus important.
Cependant, les États membres ont convenu que le niveau régional était celui le plus à
même de gérer la santé, en conséquence la législation communautaire n’a de légitimité
que dans la mesure où elle s’accorde à la législation nationale. Aucun État n’a souhaité se
départir de ses prérogatives en matière de santé. L’article 129 du traité de Maastricht
stipule que la Communauté doit apporter une «contribution à la réalisation d’un niveau
élevé de protection en santé». Quelques années plus tard, l’article 152 du traité
d’Amsterdam donne un véritable pouvoir de décision à Bruxelles dans certains domaines,
notamment en ce qui concerne la qualité et la sécurité des organes et substances d’origine
humaine, du sang et de ses dérivés. Bien qu’il n’y ait aucune allusion formelle à une
harmonisation des législations nationales, petit à petit il s’opère un approfondissement de
l’Europe en santé. L’application du principe de libre circulation des biens et services est
en partie responsable de cette évolution.
Le second chapitre de cette étude porte sur la typologie des domaines de coopération
transfrontalière sanitaire. Il s’agit principalement de la prévention, des soins, de
l’enseignement et la formation et de la recherche. Il s’agit d’une catégorisation qui
simplifie et permet une analyse et une comparaison entre les différentes frontières.
Chacune des zones géographiques où s’opère de la coopération dans le domaine de la
115
santé le fait de façon très libre et diversifiée. Dans chaque domaine il existe des cas
particuliers de coopération. À titre d’exemple, pour les soins d’urgence, il existe une
collaboration entre différentes villes dans la zone franco-belge de Lille qui permet à des
véhicules d’urgence d’intervenir de l’autre côté de la frontière en cas d’indisponibilité
d’unités nationales. Le troisième chapitre explique les acteurs de la coopération selon
trois critères qui influencent cette coopération. Il s’agit des modèles d’inspiration des
régimes de santé. Deux sont en relations, bismarckien et beveridgien. Schématiquement,
le premier relie la protection maladie à l’appartenance à une catégorie professionnelle et
le second finance les dépenses de santé par la fiscalisation. Le second critère est celui de
centralisation/décentralisation. Il existe en Europe une grande diversité qui est le reflet
des différences d’organisation en fonction des constitutions et des structures
administratives. Le système français se trouve à la croisée des chemins de cette binomie.
Il s’agit de la déconcentration du système de santé. Les organismes locaux sont des
représentants du pouvoir central, ils sont nommés par lui et appliquent les décisions qu’il
prend. L’Espagne quant à elle fait partie des États en passe de devenir fédérés dans
lesquels on voit une plus grande décentralisation. Le troisième et dernier critère est
l’organisation interne. Il s’agit de la façon dont fonctionne un hôpital et comment sont
pris en charge les patients. Ces modalités diffèrent beaucoup d’un État membre à un
autre. Dans les États qui nous concernent, en France un malade s’adresse indifféremment
au médecin de ville de son choix ou à la consultation externe d’un hôpital. Par contre, en
Espagne c’est un système mixte où les consultations externes dans les hôpitaux restent
rares.
L’étude tire des conclusions sur le rôle majeur de l’initiative des acteurs de terrain dans la
coopération transfrontalière sanitaire. La vaste majorité des projets a pour origine une
initiative locale. Aussi, cette étude tire la conclusion d’un appui limité des pouvoirs
publics. Ils interviennent le plus souvent comme facilitateurs mais rarement comme
initiateurs.
116
La quatrième section de cette étude fait l’état des outils juridiques et financiers dans le
domaine. C’est la loi no 91-748 du 31 juillet 199114 qui est le cadre privilégié par les
porteurs de projets de coopération transfrontalière. Sur le territoire qui nous concerne, il
s’agit d’une convention de jumelage entre le centre hospitalier de la côte basque et le
complexe hospitalier de San-Sebastián. C’est majoritairement le GEIE (Groupement
européen d’intérêt économique) qui a été retenu comme forme juridique par les porteurs
de projets transfrontaliers dans le domaine sanitaire. Cependant, ce n’est pas le cas de la
convention de jumelage de la côte basque.
Pour ce qui est des outils financiers, ils sont peu nombreux. C’est principalement le
programme d’initiative Interreg qui est sollicité. Le volet A du programme Interreg 2
concerne plusieurs domaines dont le sanitaire et a bénéficié pour la période 1994-99 d’un
montant total de 2 600 millions d’euros. Le centre hospitalier de la côte basque s’est vu
allouer pour son projet de coopération transfrontalière la somme de 530 000 FRF soit
50% du coût total. Pour la période 2000-2006, le programme Interreg 3 bénéficie d’un
budget de 4875 millions d’euros.
La dernière section des résultats de l’étude fait état des différents obstacles rencontrés
dans les projets de coopération dans le domaine sanitaire. L’étude retrace trois principaux
types d’obstacles rencontrés dans le domaine sanitaire de la coopération transfrontalière :
les barrières culturelles et linguistiques, les problèmes administratifs et réglementaires et
enfin les difficultés des montages opérationnels et financiers. Le long des frontières
franco-allemandes et franco-espagnoles, la barrière linguistique constitue un frein
important qui empêche parfois la concrétisation des projets envisagés ou leur faible durée
dans le temps. L’énorme succès de la coopération franco-belge rend compte de
l’importance que la barrière linguistique peut avoir dans d’autres cas. C’est une
problématique qui a été bien comprise, entre autres par le Centre hospitalier de la côte
basque qui a mis en place une formation linguistique à connotation médicale. C’est là une
14 « dans le cadre des missions qui leur sont imparties et dans les conditions définies par voie réglementaire,
les établissements publics de santé peuvent participer à des actions de coopération, y compris
internationales, avec des personnes de droit public et privé. Pour la poursuite de ces actions, ils peuvent
signer des conventions, participer à des syndicats interhospitaliers et à des groupements d’intérêt public ou
à des groupements d’intérêt économique». Il est également précisé : « Pour ces actions de coopération
internationale, les établissements publics de santé peuvent également signer des conventions avec des
personnes de droit public et privé, dans le respect des engagements internationaux de l’État français. »
117
étape préalable indispensable bien que parfois difficile pour s’assurer du succès d’un
projet dans le temps.
Le second type de problèmes, administratif et réglementaire, se subdivise en deux, soit
les problèmes liés aux niveaux de décision différents de chaque côté de la frontière et les
barrières juridiques et réglementaires. Le premier fait référence aux différents modes
d’organisations administratifs entre les États membres qui induisent des niveaux de
compétences territoriales différents. Cela a pour effet de rendre le dialogue parfois stérile
entre les partenaires et de provoquer un manque de parallélisme entre les structures
administratives. Le second fait référence aux fait que dans l’Union européenne, les
politiques de santé relèvent de la compétence des États membres. Ainsi, les lois et
procédures administratives sont fort différentes. Par exemple, la planification se faisant
au niveau national, la population frontalière extérieure au territoire de l’État n’est pas
prise en compte. Avec l’utilisation grandissante d’un service hospitalier par la population
du pays voisin, on risque un engorgement des infrastructures. Aussi, la «nonagglomération
transfrontalière» conduit à la duplication d’équipements et de services et
donc à des coûts plus élevés. Prises séparément, les sections nationales de ces
agglomérations n’ont pas le poids nécessaire pour réclamer des structures qui pourtant
seraient nécessaires pour répondre à la demande. Un autre aspect de ce type de problèmes
vient du fait que chaque pays à son propre système d’assurance maladie et ceux-ci
souffrent d’une certaine étanchéité. À l’heure actuelle, seul trois cas de figure permettent
d’obtenir des soins de santé dans un autre État membre. Il s’agit des soins d’urgence, du
cas de résidence hors du pays d’affiliation ou dans le cas d’obtention de soins avec
autorisation préalable de l’assurance maladie. De plus, les modes de gestion n’étant pas
les mêmes de part et d’autre de la frontière, les différences de calculs, de coûts etc.
entraînent des écarts considérables dans l’évaluation de remboursements.
Le troisième et dernier type d’obstacles relevés par l’étude relève de la complexité et des
difficultés des montages opérationnels et financiers. Le programme Interreg est
déterminant puisqu’il peut aller jusqu'à financer 50% d’un projet. Le problème vient du
manque d’informations et de connaissances du programme par les porteurs de projets. De
plus, pour ceux qui se sont prévalu du programme, il est apparu que les procédures sont
complexes et très longues.
118
La seconde grande section de l’étude fait état des quelques cas de coopérations
transfrontalières sanitaires. Je m’en tiendrai ici à l’exposition de la frontière francoespagnole.
À cette frontière il existe une grande variété de thèmes d’action. C’est
essentiellement sur le littoral basque que se concentrent ces projets avec une densité
remarquable entre le CH de la côte basque et le complexe hospitalier de San-Sebastián.
(Voir annexe 5) La majeure partie de ces actions concerne l’observation et l’échange de
connaissances. Par exemple, des études comparatives sur la prise en charge de malades
polytraumatisés ou en accidents cardio-vasculaires, de la concertation dans l’organisation
en cas de catastrophe, la régulation des appels sur les numéros d’urgence, etc. Ces liens
entre les deux hôpitaux sont reconnus depuis 1998 par un jumelage qui se traduit par un
échange de personnel, de données et de façons de faire. À l’échelle régionale, c’est la
création d’un observatoire de la santé du Pays basque qui se chargerait de mettre en
commun les données sanitaires produites par la France et l’Espagne concernant le Pays
basque.
Enfin, la troisième grande section, la dernière de l’étude, s’efforce de proposer des pistes
pour répondre aux blocages évoqués précédemment. Il s’agit d’augmenter le soutien aux
porteurs de projets, de sensibiliser les acteurs locaux, de proposer un argumentaire sur
l’intérêt de la coopération transfrontalière dans le domaine sanitaire, etc.
Synthèse du cahier de la MOT # 4 : La coopération transfrontalière sanitaire.
Cette étude m’a été fournie par la Mission Opérationnelle transfrontalière (MOT) par
courriel en janvier 2004. Il s’agit d’une publication de vulgarisation et de synthèse de la
coopération transfrontalière sanitaire.
Après un éditorial de Gérard Vincent, délégué général de la Fédération hospitalière de
France et président de la Fédération européenne des Hôpitaux, traitant du rôle de la MOT
et des développements de ce type de coopération, ce cahier s’attarde à exposer les
fondements de la coopération. Les origines sont difficiles à trouver puisqu’elle s’est
développée avant et à l’extérieur de cadres institutionnels. La coopération organisée et
menée par des porteurs de projets est très récente. Elle s’est développée dans des bassins
de vie transfrontaliers «aux caractéristiques épidémiologiques très proches». La frontière,
119
qui représente un obstacle juridique et administratif, n’empêche pas la propagation des
épidémies d’un pays à l’autre.
Les premiers arguments de la coopération sont des recherches de complémentarité, tant
au niveau des équipements que du savoir ou de la disponibilité en personnel. Cela
implique la mise en place de réseaux locaux d’acteurs transfrontaliers. L’évolution de ce
phénomène est très liée à la densité des populations concernées et c’est pourquoi il est
plus intense à la frontière belge et allemande. Cependant, on note une forte progression
au sud, malgré la présence d’une frontière glacis qui est moins propice aux échanges
qu’une frontière creuset comme c’est le cas au nord de la France.
La coopération se fait selon plusieurs thèmes. Les échanges d’expériences et la formation
sont ceux que l’on retrouve le plus fréquemment. La prise en charge des frontaliers reste
quant à elle un axe fort de la coopération. Les domaines où les obstacles se font encore
ressentir malgré les efforts sont ceux, classiques, des conventions de sécurité sociale ou
de création de structures juridiques. Malgré un support grandissant des élus locaux, ceuxci
restent toujours dans le camp des facilitateurs mais rarement dans celui des initiateurs
de projets.
En troisième partie, ce cahier fait état des différents obstacles et enjeux de la coopération
dans le domaine sanitaire, à l’échelle transfrontalière. Bien que non spécifique au
domaine sanitaire, la barrière culturelle et linguistique est très importante et ralentie
considérablement le développement de la coopération. Dans le domaine sanitaire cela se
traduit par une incompréhension des partenaires, de leurs méthodes et pratiques, etc.,
mais surtout incompréhension avec les patients.
Ensuite ce sont les problèmes administratifs et réglementaires qui ralentissent
considérablement la coopération. Il existe en Europe une grande diversité de systèmes de
santé qui rend les tentatives de les mettre en parallèle parfois stériles. Les problèmes
juridiques et réglementaires sont parfois très difficiles à régler, en particulier la
planification sanitaire qui est pensée en terme de politique nationale, sans tenir compte
d’une possible complémentarité, ce qui conduit souvent à une duplication des efforts et
des équipements dans un espace transfrontalier. De plus, malgré un rapprochement entre
les différents systèmes de protections sociales, la coordination simplifiée dans les zones
120
transfrontalières n’est pas pour demain. Même dans les secteurs où il existe des accords
dûment signés, les temps de remboursement restent très longs. À cela s’ajoute le
problème de la mobilité des personnes, l’étude s’interroge sur la quantité de personnes
tentées, par exemple, de traverser la frontière où les salaires peuvent être plus élevés.
Enfin, dans le domaine des obstacles administratifs et juridiques, la difficulté des
montages organisationnels pèse lourd sur les porteurs de projets. La mise en oeuvre de
conventions bilatérales devrait permettre de lever une partie de ces obstacles.
Pour ce qui est des enjeux, ils sont de plusieurs ordres mais tous se basent sur l’idée que
la coopération transfrontalière sanitaire est en période transitoire. La plupart des porteurs
de projets sont allés au bout des possibilités actuelles de coopération. Ainsi, ils proposent
de répondre aux principaux obstacles mentionnés précédemment. Il s’agirait donc de
promouvoir une meilleure connaissance de l’«autre», d’institutionnaliser un volet
transfrontalier aux «Schémas régionaux d’organisation sanitaire», développer la
formation aux langues, poursuivre la mise en complémentarité des équipements, etc.
La voie préconisée par cette étude est la prise en compte de la dimension transfrontalière
dans les démarches de planification. C’est ce qui semble se faire puisque le schéma
national des services collectifs sanitaires «prend acte des coopérations existantes,
reconnaît la nécessité d’envisager des formes de coopération plus institutionnalisées à
travers des conventions multipartites portées par les États membres parties au projet».
Aussi, directement sur la question des régions transfrontalières, l’étude stipule qu’il est
désormais anachronique de penser la planification sanitaire uniquement à l’intérieur des
frontières nationales. Ainsi, même si la planification demeure un acte de souveraineté, les
schémas régionaux d’organisation sanitaire ont déjà commencé à prendre en compte la
dimension transfrontalière. De plus, à l’échelle européenne, suite aux arrêts Kholl et
Decker (28/04/98) de la Cours de justice des communautés européennes (CJCE), une
jurisprudence a été développée qui favorise l’accès aux soins ambulatoires par un patient
dans un autre État membre de l’Union européenne. Divers autres arrêts de la CJCE
approfondissent la jurisprudence en matière de santé. Au final, cette étude soutient que
les États, même s’ils conservent la souveraineté de définir les règles de leur régime de
sécurité sociale, doivent désormais se conformer au droit communautaire.
121
En terminant, ce cahier fait état de quatre cas de coopération transfrontalière sanitaire et
les explique brièvement afin de soutenir que chaque projet possède une personnalité
propre.
Compte rendu du document de synthèse du plan de gestion des déchets ménagers et
assimilés dans la zone transfrontalière de l’Eurocité basque Bayonne-San-Sebastián.
Cette étude m’a été fournie lors de mon passage à Bayonne en juillet 2004.
Il s’agit d’une étude conduite par deux groupes de consultants, DPA et Trivalor sud
Ouest. Cette étude brosse un portrait général de la situation actuelle de la gestion des
déchets sur le territoire du Gipuzkoa et du département des Pyrénées-Atlantiques. Il
propose ensuite 4 scénarios de gestion transfrontalière en fonction de projections
démographiques et de «production de déchets» dans un avenir rapproché. Les quatre
scénarios proposés se basent sur une différence d’échelle entre le territoire du Bidasoa-
Txingudi pour le 1er scénario, allant jusqu’au Gipuzkoa et au département des Pyrénées-
Atlantiques au scénario 4.
Ce travail nous apprend que jusqu'à présent, la gestion des déchets municipaux est faite
dans une logique locale et nationale. Les propositions qu’elle fait sont pensées dans une
optique transfrontalière, dans une mise en cohérence du territoire entre Bayonne et San-
Sebastián. Cependant, outre le fait que ces propositions sont basées sur des grands
principes communautaires en matière de pollution et d’environnement, l’étude n’apporte
aucune explication concrète quant à la législation ou aux positions des différents acteurs
impliqués. Elle ne fait que proposer des scénarios et laisse l’entière responsabilité aux
acteurs d’en choisir un et d’essayer de le mettre en oeuvre. Il n’y a pas de chapitre sur la
faisabilité administrative ou légale des projets, sur les obstacles potentiels… Cependant,
si un des scénarios proposés devait être mis en oeuvre, cela affecterait concrètement le
concept de frontière.
Synthèse du guide pratique frontalier.
Ce document m’a été remis par Mme Pilar Fuertes lors de mon passage au Consortio
Bidassoa-Txingudi le 23 juillet 2004.
122
Il s’agit d’un document de travail destiné à toute personne voulant connaître ses droits et
obligations en vivant et travaillant dans la région frontalière du Bidasoa-Txingudi. Il est
construit sous la forme de questions et réponses sur les différents sujets qui peuvent
préoccuper les résidents et travailleurs transfrontaliers. L’ouvrage se présente non
seulement comme un outil d’harmonisation d’un modèle de développement socioéconomique
de la région mais aussi pour répondre à un manque de connaissances quant à
la situation de transfrontalier. Il existe deux systèmes juridiques de part et d’autre de la
frontière, ce guide se propose de les comparer et de les expliquer pour la vie quotidienne
des résidents du Biassoa-Txingudi.
Le chapitre 0 introduit aux principes sur lesquels se base le contenu du guide. Il s’agit du
principe de libre circulation des personnes, des services et des capitaux tel qu’expliqué
par le traité de Rome. Ces trois droits sont définis comme suit :
1. La libre circulation des travailleurs implique que tout citoyen européen, étant ainsi
assimilés aux nationaux, a le droit d’exercer un emploi dans tous les pays européens,
principalement en matière de droit du travail. La libre circulation interdit toute
discrimination entre travailleurs communautaires et nationaux en matière d’emploi, de
rétributions, de conditions de travail et d’obligations fiscales et sociales. Ainsi : tout
citoyen européen a le droit de répondre aux offres effectives de travail au sein de l’Union
européenne et de se déplacer librement sur le territoire communautaire à cette fin.
2. La liberté d’établissement implique l’accès aux activités non-salariées et à leur
exercice, ainsi que la constitution et la gestion de sociétés.
3. La libre prestation de services implique la suppression de restrictions au sein de
l’Union, en facilitant la possibilité de prestations de services au sein de l’Union par les
citoyens établis dans un État membre autre que celui dans lequel est exécutée la
prestation. 15
Ces droits sont tempérés par le fait que les États membres peuvent les régir pour des fins
d’ordre public, de sécurité publique et de santé publique. Aussi, certains corps d’emploi
sont régis par des ordres professionnels auxquels cas les travailleurs doivent s’y
15 Guide pratique frontalier, page 11.
123
soumettre. Mais cela se fait «par des normes européennes spécifiques transposées au droit
national de chaque État membre».
À cela s’ajoute le principe de citoyenneté européenne qui garanti le droit de résidence
d’un citoyen européen dans n’importe quel État membre.
Le reste du document est divisé en chapitres représentant chacun un cas de figure
différent, soit de résider en France en travaillant au Gipuzkoa sans être Français ou d’être
non Espagnole travaillant en France et vivant au Gipuzkoa etc. De chacun de ces
exemples, le document fait ressortir les droits et obligations des personnes concernées.
Ainsi, dans le cas d’un travailleur frontalier, c'est-à-dire qui travaille dans le pays voisin
de sa résidence, ce travailleur et toute sa famille reçoit les soins médicaux dans le pays de
sa résidence et ce peu importe l’endroit où il cotise. Cela fonctionne de telle manière que
le système de santé français, pour prendre un exemple, prodiguera les soins de santé au
travailleur et à sa famille vivant en France et ira se faire rembourser par le système de
santé basque, où le travailleur paye ses cotisations via son employeur. Et l’inverse est
aussi vrai. Cette coopération s’étend aux cas d’urgence sanitaire, nous explique le
document, où le travailleur et toute sa famille peuvent être pris en charge au Gipuzkoa
(ou en France).
Dans le cas des prestations de chômage, la réglementation européenne prévoie que le
travailleur peut réclamer ses allocations de chômage dans son pays de résidence même
s’il ne s’agit pas du pays où il a cotisé. Cependant, certaines règles spécifiques
s’appliquent comme le nombre de mois travaillés etc. S’il s’agit d’un chômage partiel,
alors c’est l’État dans lequel le travailleur cotise encore qui versera les allocations, même
si le travailleur ne réside pas dans cet État membre.
Le guide pratique frontalier aborde ensuite la question des aides sociales. Le travailleur
résidant en France mais travaillant au Gipuzkoa a droit à l’entière couverture sociale
française pour lui et sa famille. De même, celui qui travaille en France mais réside au
Gipuzkoa peut aussi être couvert par la sécurité sociale française dans certains cas.
En ce qui a trait aux obligations fiscales, deux cas de figure sont présentés. Dans le cas
d’un salarié, la Convention Hispano-française détermine qu’il doit produire sa déclaration
124
de revenu dans son pays de résidence. Inversement, pour un travailleur à son compte,
celui-ci doit produire sa déclaration dans le pays où il pratique son métier sous le statut de
travailleur non résident. Un troisième cas est présenté, celui des travailleurs de la fonction
publique. Comme tout autre travailleur, ces derniers ont droit aux couvertures médicales
et sociales dans leur pays de résidence, qu’ils soient nationaux ou non, mais la
Convention Hispano-française prescrit qu’ils doivent payer leurs impôts dans le pays
pour lequel ils travaillent comme fonctionnaires.
Dans son troisième chapitre, où il traite des activités économiques, le guide pratique
frontalier reprend le droit communautaire pour expliquer les cas des travailleurs détachés.
Ce statut se défini par une période d’en principe moins de 12 mois. Dans ce cas, le
travailleur reste soumis à la législation de la sécurité sociale du pays d’envoi. Pour ce qui
est des prestations de maladie, le travailleur peut les recevoir du pays d’envoi, mais aussi
du pays de détachement en suivant une procédure adéquate (Formulaire E 128 ou E 106).
Le chapitre quatre nous informe des droits et obligations des travailleurs qui pratiquent
leur emploi des deux côtés de la frontière. En principe, ils sont protégés par le droit social
européen afin que leurs prestations leurs soient reconnues. Ainsi, les prestations peuvent
être payées même si le travailleur réside dans un État membre de l’Union européenne
autre que celui dans lequel il a cotisé. Dans le cas de la pension de retraite, toutes les
périodes cotisées sont enregistrées jusqu’à l’âge de la retraite. Pour toutes les cotisations
d’au moins un an, le pays où la cotisation s’est effectuée versera la pension peu importe
le pays de résidence. Pour les périodes de moins d’un an, c’est le dernier pays où la
période de cotisation dépasse les douze mois qui assume les versements. Enfin, si le
travailleur retraité déménage du pays où il a établi son droit de pension, celui-ci est
maintenu. De même, le droit aux soins médicaux et dentaires, aux médicaments et à
l’hospitalisation est assuré dans le pays de résidence même si la pension est versée par un
autre pays.
Synthèse du document : Les transports transfrontaliers dans les agglomérations
transfrontalières.
Ce document m’a été remis par Olivier Denert lors de mon passage à la MOT le 9 juillet
2004.
125
Il s’agit d’une étude effectuée par la MOT pour le compte du Ministère de l’équipement,
du logement, des transports, du tourisme et de la mer, la Direction des transports
terrestres et la Direction générale de l’urbanisme, de l’habitat et de la construction. Le
document s’appuie sur l’étude de 14 cas de régions où il existe du transport
transfrontalier. Le territoire dont il est question dans notre étude, celui de l’Eurocité
basque, fait partie des 14 cas pris en compte dans le travail de la Mission opérationnelle
transfrontalière.
L’étude commence par faire un état des lieux de la mobilité transfrontalière. Il s’avère
qu’il existerait plus de 250 000 travailleurs résidant en France mais occupant un emploi
de l’autre côté de la frontière. Le processus inverse ne concernerait qu’un millier de
travailleurs. Cependant, les auteurs font tout de suite une mise en garde sur les autres
données concernant la mobilité transfrontalière. Ainsi ils affirment que «ce type de
données implique l’addition de tous les flux, toutes motivations confondues, sur
l’ensemble des frontières et des agglomérations transfrontalières. Dans l’état actuel des
statistiques françaises, cet objectif ne semble pas encore possible à atteindre» (MOT,
2002). Cependant, l’étude affirme que, toutes motivations confondues, c’est la voiture
particulière qui est le plus largement utilisée. En ce qui a trait au transport public sur le
territoire de l’Eurocité, 73,5% est pris en charge par le transport ferroviaire et 26,5 par le
bus.
Au niveau des compétences, chaque pays possède un mode d’organisation différent. En
France, la loi LOTI de 1982 prévoit une certaine décentralisation qui laisse une large
place aux communes. Dans les pays limitrophes c’est une situation comparable, la
compétence est partagée entre les différentes échelles. En Espagne, c’est entre Madrid et
les Communautés autonomes. Les Communautés autonomes sont compétentes dans le
cas du chemin de fer si ce dernier se trouve intégralement sur le territoire de la
Communauté autonome. Dans la mesure où il traverse plus d’une Communauté, il est de
compétence centrale. Le Pays basque possède sa propre société de transport, Euskotren.
Le financement du transport public vient des communes en France et de la Communauté
autonome en Pays basque. Cependant, le financement du matériel est à la charge de la
126
société exploitante alors que les investissements d’infrastructures sont assumés par les
administrations et par l’État pour les infrastructures lourdes.
L’utilisation du transport public transfrontalier est très variable d’une région à l’autre. La
ligne estivale entre Hendaye et Hondarribia transporte 556 personnes par jours en
moyenne et fonctionne du 15 juin au 15 septembre. Son utilisation est essentiellement
récréative. L’entreprise espagnole PESA SA offre un circuit tout au long de l’année entre
Bayonne et San-Sebastián avec deux allés/retours par jours. Ce trajet sert des utilisateurs
pour deux raisons principalement, c'est-à-dire le mouvement pendulaire domicile-travail
ou domicile-école.
Le travail de la MOT souligne le fait que les accords de Bayonne de 1995 permettent aux
collectivités françaises de mettre en oeuvre des compétences en transports, qu’elles
disposent déjà, pour réaliser des projets transfrontaliers.
Le cas du transport transfrontalier sur le territoire de l’Eurocité basque se trouve dans la
catégorie des montages simples. C'est-à-dire que c’est une même compagnie qui offre le
même service qui s’étend des deux côtés de la frontière (de Bayonne jusqu’à San-
Sebastián). La compagnie PESA SA dessert les villes de San-Sebastián et Irun au Pays
basque espagnol et Hendaye, St-Jean de Luz, Biarritz, Anglet et Bayonne au Pays basque
français.
L’étude nous présente le mode de fonctionnement administratif du transport
transfrontalier. Des trois cas, deux concernent le transport en période estivale
uniquement. Pour la ligne PESA SA, le Ministère du transport espagnol doit demander un
avis favorable au département français des Pyrénées-Atlantiques pour ensuite donner une
autorisation à la compagnie de transport. C’est le processus identique mais inversé pour
la ligne estivale de la compagnie française ATCRB. Le troisième cas de figure recoupe
les deux autres. Il s’agit de la ligne estivale entre la plage d’Hendaye et la ville de
Hondarribia via Irun. Les deux compagnies offrent le même service, les deux
administrations doivent se donner un avis favorable mutuellement pour fournir une
autorisation à leur compagnie de transport respective (ATCRB en France et AUIF en
Espagne) Ces dernières doivent ensuite signer un accord.
127
Le dernier cas concerne le transport par train. La ligne Euskotren se rend jusqu’en gare
d’Hendaye et effectue 35 aller/retours par jours. Une raison technique explique l’arrêt du
TOPO en gare d’Hendaye. Les voies ferrées ont un écartement plus grand en Espagne
qu’en France. Outre ce constat technique, le rapport de la MOT relate le cadre juridique.
Ainsi, la loi Solidarité Renouvellement Urbain du 13 décembre 2000, par son article 125,
stipule que les Régions sont chargées de l’organisation des services ferroviaires de
voyageurs à l’échelle régionale. Ceci exclut les services internationaux. Cependant,
depuis le 1er janvier 2002, la création et le développement des liaisons ferroviaires
transfrontalières de proximité sont à la charge des Régions (Aquitaine dans notre cas) et
non plus de la SNCF. Enfin, l’article 133 de la loi SRU permet aux Régions de «conclure
une convention avec une autorité organisatrice de transport d’une Région limitrophe d’un
État voisin pour l’organisation de services ferroviaires régionaux transfrontaliers de
voyageurs.» Enfin, l’étude relate le fait que dans beaucoup de cas l’initiative dans la
création de lignes de transport transfrontalières est venue des transporteurs eux-mêmes.
C’est le cas de la ligne ATCRB et AUIF sur le territoire qui nous concerne ici
(L’Eurocité).
Le rapport de la Mission opérationnelle transfrontalière relate, en fin de parcours,
quelques difficultés rencontrées lors de la gestion du transport transfrontalier. C’est
principalement une question d’échelle et de compétences qui est en cause. Ainsi, les
textes européens et français sont issus de deux logiques différentes. Alors que les textes
de loi français se consacrent uniquement au transport intérieur, ceux émanant de
Bruxelles traitent de l’emploi et du marché. Et même à l’échelle nationale, en France du
moins (l’étude est muette sur la situation en Espagne), la loi donne la compétence à
l’administration de chaque échelle pour la gestion du transport à son échelle, ce qui crée
un cloisonnement puisque chaque administration défend vigoureusement ses
prérogatives. Cette situation se reflète à l’international, il est déjà difficile de faire
coopérer les différents niveaux dans un contexte national, cette difficulté se dédouble
lorsqu’il est question de faire coopérer des administrations de différents niveaux entre
deux États. Finalement, les auteurs de cette étude disent que «L’existence même de ces
lignes est souvent le fruit de l’opportunité saisie et même de l’interprétation juridique des
128
règlements européens qui régissent les routiers internationaux de voyageurs ! Dans ces
conditions, aucune norme ne peut être établie puis qu’aucune règle n’est partagée.»
Synthèse du document : Estudio de Prospección sobre las infraestructuras de
transporte en la Eurociudad Vasca Bayonne- San Sebastián. Fase III Informe
sintetico.
Ce rapport de synthèse m’a été donné par Dany Arbulu lors de mon passage à la
Deputacion foral de Gipuzkoa le 16 juillet 2004. Il s’agit d’un document produit par le
travail conjoint de trois firmes de consultants sur l’évolution de la réflexion sur
l’aménagement du transport transfrontalier dans l’Eurocité.
Le premier chapitre fait état du diagnostic des consultants sur la situation actuelle du
transport. Le premier constat est qu’il existe des contrastes importants caractérisants la
région. Le contexte institutionnel et la répartition des compétences de façon très
différente de chaque côté de la frontière rendent la coordination très difficile. Un
problème de premier ordre relevé par les auteurs est la grande disparité dans l’offre de
service de part et d’autres de la frontière. Alors que le service est régulier, fiable et
complet au sud, c’est tout le contraire au Nord où le service est insuffisant, irrégulier et
peu fiable. De plus, malgré les problèmes techniques de l’élargissement de voies et de la
tension électrique des moteurs, les auteurs soutiennent que : «la causa principal se
encuentra sobre todo en la falta de acuerdo (falta de coordinacíon en los horarios, en las
tarifas, en los puntos de comunicacíon…)». Ensuite, bien que le réseau routier assure une
continuité transfrontalière, celui-ci souffre d’une saturation, qui prend une ampleur
considérable dans la période estivale.
Le transport de marchandises représente aussi un problème important du transport
transfrontalier. 80% de ce transport de marchandises provient de l’extérieur de l’Eurocité
et traverse la frontière à Irun-Hendaye. De plus 90% de ce transport de marchandises
s’effectue par la route et le trafic de camionnage croît au rythme préoccupant de 10% par
année. Le mode ferroviaire ne représente que 4% du transport de marchandises.
Le transport maritime quant à lui représente 14% des flux d’échanges et 56% des flux de
transits. Quant aux deux aéroports, ils sont très peu utilisés, fortement concurrencés par
ceux de Vitoria, Madrid, Bordeaux et Paris. (Voir annexe 6 pour la localisation des pôles
de transport au sein de l’Eurocité).
Enfin, comme le démontre la carte en annexe 6, l’Eurocité dispose de noeuds intermodaux de transport. Cependant, ceux-ci sont redondants et peu coordonnés entre eux. Cela a  pour effet de freiner leur développement.
Suite à ces constats de la situation actuelle, le groupe de consultants propose une dizaine
de défis à relever en matière de transport sur le territoire de l’Eurocité. La réponse à ces
défis devrait consolider et rendre plus cohérent le territoire de l’Eurocité. Le reste de
l’étude ne fait que des propositions de projets pour solutionner les problèmes de la
situation actuelle mais il ne me semble pas pertinent de les expliquer ici puisqu’ils ne
nous apprennent rien sur la frontière. Cette réalité n’est pas prise en compte dans les
projets proposés par le groupe pour réaménager le transport sur ce territoire. Ils ont pris
conscience des problèmes, proposent des aménagements qui répondent aux problèmes
mais ne font pas état de la manière de les mettre en application et de leur relation à la
situation transfrontalière.


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