CHAPITRE VI

PRÉCIS d 'HISTOIRE

Les origines de la vaillante ville de Fontarabie remontent à mille ans environ. Ce que l'on raconte de son existence antérieure tient plutôt de la légende que de l'histoire.

 Fontarabie, en basque, Ondarrabia, corruption de Ondar-Ibaia, qui signifie épave de rivière, terre abandonnée par les eaux, doit ses premières fondations à un roi des Goths. Un bloc de pierre, qui a été trouvé, vers la fin du siècle dernier, dans les ruines du vieux château, semble l'établir, car il portait profondément gravé le nom de Wamba, roi des Goths. L'historien Isasti (1) après Beuter (2) et Florian de Ocampo (3), chroniqueurs de CharlesQuint, l'affirmait en 1625, et ceux qui ont écrit après lui, s'appuyant sur la pierre dite de Wamba,

(1) Isasti. Compendio Historial, lib. IV, cap. i, no 4, p. 446.

(2) Beuter, lib. I, cap. xxvii.

(3) Ocampo, lib. I, cap. n ; lib. VII, cap. xiii.

ont répété encore avec plus d'assurance son affirmation. Néanmoins, il existe un document que je donne plus loin, qui semble le contredire et donner à notre ville une antiquité plus reculée.

 Ce document, c'est l'acte du martyre de saint Léon, premier évêque de Bayonne, qui dit que le grand apôtre du golfe Cantabrique, arriva d'abord à Faberio, en Espagne, versus Hispaniam accedens in loco qui dicitur Faverio. Ce Faverio, d'après Floranes, homme de véracité et de grand savoir, serait Fontarabie (1).

Or, saint Léon est un apôtre des temps apostoliques ; ce saint Philippe, diacre et compagnon de Léon, dit Helcea, un des premiers évêques de Saragosse, revint à Rome en l'année 67 de l'ère chrétienne comme saint Pierre vivait encore. Hic sanctus Philippus qui diaconus erat comesque Leonis reversus Romam adhuc vivente Petro, anno 67 (2). Donc, d'après les actes de saint Léon, Fontarabie existait déjà au premier siècle de l'ère chrétienne (3). Il y a peut-être moyen de mettre les plaideurs de l'histoire d'accord en les entendant bien. Tous disent unanimement que les premiers habitants de Fontarabie avaient dressé leurs tentes sur le promontoire d'Olearso, au banc du mont Jaizkibel, qu'on y voit encore les premières maisons dont l'une porte le nom d'Arsu et l'autre de Gustiz. A ce compte, Fontarabie d'Olearso

 

(1) Garibai, lib. XII, cap. xxxi.

(2) Diccionario historial de Gorosabel, p. 174.

(3J Archives de l'évêché de Saragosse.

 devait exister aux temps apostoliques et Fontarrabie sur la rive gauche de la Bidassoa n'a commencé de s'élever que sur la pierre de Wamba, en 625, et tous les contradicteurs ont raison. Que Beuter Garibai, Gorasabel et Floranès se donnent donc la main et que la paix soit avec eux.

On ne trouve aucune autre trace écrite de l'existence de Fontarrabie jusqu'à l'année 1180. Cette fois le document ne laisse plus de prise à l'équivoque et au doute; nous n'avons plus des hypothèses, nous avons la certitude : c'est la lettre en mauvais latin du roi de Navarre, Sanche le Sage, lettre par laquelle il concède à la ville de Saint-Sébastien, ses privilèges et ses fueros. Il y est parlé de Fontarabie, Ondarribia : Dono ad populaires de sancto Sebastiano pro termino de Undarribia usque ad Oriam (1).

privilèges et fueros

 

Ces privilèges et fueros, d'abord propres à la ville de Saint-Sébastien, furent étendus à Fontarrabie par le roi de Castille don Alphonse VIII, le 18 avril 1203 (2).

D'après Enao et Gainza, c'est bien Alphonse VIII, en 1203, qui étendit et confirma les privilèges de SaintSébastien (3). Garibai et d'autres historiens tiennent pour Alphonse IX (4). Un tableau qui se trouve dans la sacristie de l'église de Fontarabie représente

(1) Enao, lib. I, cap. XLVI.

(2) Gainza. Historia de la Universidad de Irun, p. 62.

(3) Gorosabel, Diccionario Historial, p. 172. Isasti, Hist. de Guipuzcoa, lib. IV, cap. n, 16, p. 469.

(4) Garibai, tome II, lib. XII, cap. xxiii.

saint Julien, évêque de Cuenca, avec cette inscription : « Saint Julien, évêque de Cuenca, qui fut chargé par le roi Alphonse IX de venir à Fontarabie et de confirmer en son nom les privilèges et droits de la ville. »

L'une et l'autre thèses se peuvent tenir, car les privilèges peuvent avoir été concédés par Alphonse VIII et confirmés par lui-même et par Alphonse IX peu de temps après. Quoi qu'il en soit, ces privilèges accusent déjà, à cette époque, l'importance de Fontarabie. Ce document conservé aux archives, soit de Saint-Sébastien, soit de Pampelune, jette  jour sur les mœurs de l'époque, c'est pourquoi nous le donnons en son entier dans l'appendice. ,

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CHARLEMAGNE

En 778, Charlemagne, mû par son ambition, plutôt que par le zèle de délivrer l'Espagne des Maures, comme on l'a voulu dire, traversa les Pyrénées (1). Hibinaxalabo, roi des Maures de Saragosse, s'étant révolté contre son. maître, Abderamen, de Cordoue, et en craignant les réprésailles, offrit à Charlemagne de se soumettre à sa puissance et à sa merci avec toute sa province, s'il lui venait en aide. Il n'en fallut pas davantage pour exciter les convoitises du grand empereur. Il savait trop bon gré à son étoile de sa bonne fortune pour la dédaigner. Le désir .de civiliser n'était pour rien dans son expédition, car quelle civilisation pouvaient attendre des Francs les Maures de Grenade, de Cordoue et de l'Alhambra (2)? Il envahit donc sans

(1) Eginhard. Anal. de gestis Caroli Magni, an. 778.

f (2) Chron. Silens, num. 18, Era 816.

rencontrer de résistance la Navarre, s'empara de Pampelune et courut jusqu'à Saragosse, non sans causer de notables dommages aux populations désolées et atterrées (1). Après la surprise du premier moment, la colère succédant à la frayeur, un cri s'éleva sur toutes les montagnes du pays basque, depuis le sommet du Jaizkibel, qui touche à l'Océan, jusqu'aux arêtes rocheuses du mont Altabiscar, qui s'en éloigne d'environ quarante lieues. Les troupes ennemies avaient soulevé la vaillance avec la poussière sur leur chemin, et lorsque Charlemagne revint de son expédition, il trouva les montagnes couvertes d'une nuée d'hommes, noire et dense, résolus à en défendre les défilés.

 Les populations d'Olearso, de Fontarabie, d'Oyarzun, de Saint-Jean-de-Luz de  Hendaye avaient couru auprès de leurs frères de Roncevaux et de toute la vallée appelée depuis ce jour la vallée de Charles, Val Carlos. Troublés dans leurs paisibles retraites, ils s'étaient levés comme un seul homme pour une lutte de géants. Un immense cri avait éveillé les échos, longtemps endormis, des montagnes escuariennes.

Et l'Etcheco Jauna s'était dressé devant sa porte.

Et prêtant l'oreille au murmure lointain qui faisait ronfler la gorge rocheuse, il avait crié : « Qui va là !

Que me veut-on? »

(1) Hist. de la Iglesia de Pamplona, par Fernandez Perez, tome 1, p. 24.

Et le chien qui dormait à ses pieds avait bondi ; et il remplisseit de ses aboiements les échos d'Altabiscar. C'est du col d'Ybaneta que le bruit se fait entendre. Il approche, en frôlant les rochers, à droite et à gauche. Ce sont des voix qui se perdent d'abord et expirent au val silencieux, puis l'on distingue le bourdonnement d'une armée qui s'avance. Les nôtres, réveillés en sursaut, y ont déjà répondu du sommet des montagnes, en soufflant dans leurs cornes de bœuf.

 Et l'Etcheco Jauna aiguise ses flèches. Ils viennent! Ils viennentl Quelle haie de lances! Comme les bannières aux mille couleurs flottent dans leurs rangs ! Des éclairs jaillissent de leurs armes Combien sont-ils? Enfant, compte-les bien! - Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze, treize, quatorze, quinze, seize, dixsept, dix-huit, dix-neuf, vingt Vingt. et des milliers d'autres encore ! Comment les compter? ce serait perdre son temps.

Debout les gars ! unissons nos bras nerveux, arrachons ces rochers, de ces hauteurs lançons les sur leurs têtes.

Écrasons-les! Tuons-les ! Et qu'avaient-ils à faire sur nos montagnes, ces hommes du Nord? Quand Dieu fait des montagnes, c'est pour qu'on ne les franchisse pas. Cependant les rochers roulent, bondissent et tombent; ils écrasent les troupes ennemies. Le sang ruisselle de toutes parts, les chairs palpitent. Oh ! combien d'os broyés ! Quelle mer de carnage ! Fuyez, fuyez, ceux à qui il reste de la force et un cheval ! Fuis, roi Carloman, avec tes plumes noires et ta cape rouge. Ton neveu, ton brave, ton cher Roland est étendu mort, là-bas. Son courage ne lui a servi de rien. Et maintenant, Eskualdunack, laissons les rochers. Descendons vite en lançant nos flèches sur ceux qui fuient. Ils fuient! Ils fuient! Qu'est devenue la haie de lances? Où sont leurs bannières aux mille couleurs qui flottaient parmi eux? Les éclairs ne jaillissent plus de leurs armes, humiliées et souillées de sang. Voyons, comptons de nouveau : vingt, dix-neuf, dix-huit, dix-sept, seize, quinze, quatorze, treize, douze, dix, huit, sept, six, cinq; quatre, trois, deux. un. Un! Il n'y en a même plus un! C'est fini ! Etcheco-Jauna, vous pouvez rentrer avec votre chien, Embrasser votre femme et vos enfants, Nettoyer vos flèches, les serrer avec votre corne de bœuf, Et ensuite vous coucher et dormir dessus. La nuit, les aigles viendront manger ces chers écrasés. Et leurs os blanchiront dans l'éternité. Seigneur d'en haut, nous vous prions à genoux, Recevez-les en grâce et pitié dans votre gloire, car encore qu'ils fussent en guerre avec nous, ils sont aussi vos enfants. Après cette rude bataille de Roncevaux et de ValCarlos, la paix régna sur les sommets du pays basque. Ce fut le seul événement qui troubla quelques jours le repos du peuple escuarien et, par conséquent, celui de Fontarabie.

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 A partir de cette époque, sous le sage gouvernement des rois de Navarre et l'égide protectrice de ses fueros et privilèges elle reprit sa vie paisible de pêche et de labour. Elle faisait de lointaines et périlleuses expéditions sur la mer à la recherche de la morue et de la baleine, comme l'indique la partie inférieure de ses armes.

Elle découvrit avec les marins de Saint-Jean-de-Luz, les îles de Bacalaos, et de retour au foyer, après avoir essuyé plus d'une tempête, assise sur ses rives enchanteresses, elle s'occupait à renouer les mailles rompues de ses filets.

 Pour en assurer la vie paisible contre les surprises ennemies, Sanche le Fort commença à la fortifier en 1194 : les murailles commencées par lui ne furent achevées que par le roi Alphonse VIII, en 1203 (1).

Tour à tour sous la couronne de Navarre et sous celle de Castille, elle fut souvent troublée par des événements de différente nature, qui tantôt la remplirent d'allégresse et de joie, et tantôt, l'accablèrent d'amertume et de tristesse.

 Un jour, en 1412, comme elle s'occupait aux semailles de maïs dans ses champs, et à la pêche dans son océan bleu, elle fut envahie par les troupes de la Navarre unies à celles de France sous le commandement d'Aman Labrit, livrée au pillage et aux flammes qui la dévorèrent presque en entier.

Un second incendie, survenu en 1472, acheva ce qu'avait épargné le premier. Il ne resta que neuf maisons debout sur toutes les ruines fumantes et amoncelées (2). Quelques années à peine écoulées, en 1488, Alain d'Albret y assemblait quatre mille hommes d'élite, que le roi Ferdinand d'Aragon avait mis à sa disposition pour aller combattre le duc d'Orléans.

C'est de Fontarabie qu'il prit voile pour les côtes normandes après avoir vendu sa vaisselle d'argent (3).

(1) Garibai, tome III, lib. XXIV, cap. xv, fol. 164, année 1567.

— Hisloria de la Universidad de Irun, por Francisco Gaiuza, cap. XVII, p. 82, an. 1738.

(2) Gorosabel, Diccionario historial, p. 168. — O'Reilly. Sitio de Fuenterrabia. — Moret.

(3) Monlezun, Histoire de la Gascogne, tome V.

 

 

 

A cette période d'agitation succéda une période de paix qui alla jusqu'à l'année 1521. On se trompe gravement lorsqu'on affirme que la guerre lui vint alors de la France ; la guerre et le siège de 1521 ne furent portés à Fontarabie que par les Navarrais, car il s'agissait de l'indépendance du royaume de Navarre, et, par conséquent, de l'indépendance du pays basque menacée par l'Espagne (1).

 Les Français, dans la circonstance, ne furent que les alliés des Basques navarrais qui voulaient venger la félonie de CharlesQuint, qui après avoir promis à leur roi Jean d'Albret de le rétablir sur le trône de Pampelune dont il avait été injustement dépouillé par Ferdinand, roi d'Espagne, se rit et se joua de ses serments et du traité de Noyon, et s'opposa aux prétentions de la Navarre soutenue par François Ier.

C'est Charles-Quint qui acheva le royaume de Navarre tout en promettant de le reconstituer (2).

 Aussi, les Basques le considérèrent comme un traître et un félon. L'astucieux empereur eut beau s'entourer d'un médecin basque, et des conseils d'un confesseur basque, il eut beau apprendre la langue des vieux Cantabres et s'entretenir dans cette langue avec euxpour se rendre populaire, jamais il ne perdit la défiance et le mépris dans lequel le tenaient les Navarrais. Si bien qu'un jour, comme il cheminait sur la montagne, il reçut une franche leçon d'un muletier qui poussait devant lui ses mules chargées de

(1) MOlllezun, Histoire de la Gascogne, tome V.

(2) Gorosabel. Diccionario Historial, 178. — Moret. — Gainza.

froment. - Muletier, lui dit l'empereur, d'où viens-tu?

Mandozaïa nondic zatoz? — De la Navarre, Nafarrotic.

—11 y a en Navarre beaucoup de froment? — Oui, seigneur, beaucoup. — Nafarroan gari asco. — Bai jauna asco. En Navarre beaucoup de froment, mais, pas du tout pour moi. — Seigneur, vous l'avez dit, pas du tout pour vous. Nafarroan gari asco, batere, batere, ez neretako. - Jauna batere zuretako (1).

FRANCOIS 1er

C'est sous les murs de Fontarabie, sur la Bidassoa, en face du château de Charles-Quint qui la domine que se fit l'échange entre François Ier et ses deux fils, le Dauphin et le duc d'Orléans, livrés en otage (2).

François Iers'était battu avec une telle vaillance à Pavie qu'il avait tué de sa propre main sept soldats ennemis.

Le soir venu, comme il s'aventurait trop loin dans l'ardeur du combat, un arquebusier lui tua son cheval, et dans sa chute il se trouva en face d'un Basque d'Hernani, du nom de Jean Urbieta, que cette circonstance a rendu célèbre.

 Le brave soldat guipuzcoan, frappé de sa distinction, l'arrêta en lui mettant la pointe de son épée sur le flanc, à l'endroit laissé découvert par son armure. « Rendez-vous, lui dit-il. - Je suis le roi, répondit François Ier, et je me rends à l'empereur. » Urbieta le comprit, mais voilà qu'au moment où il était tout entier à la joie de sa royale capture, il aperçoit le porte-étendard de sa

(1) Lope de Isasti, ano 1625, lib. I, cap. XIII, 13, p. 168.

(2) Lope de Isasti, aiio 1625, lib. IV, cap. VIII, 12, p. 529. —

Sandoval, Historia de Carlos V, tomo I, lib. XII, 31.

compagnie qui se débattait parmi les fantassins français-. Aussitôt il s'écria en toute hâte : « Si vous êtes le roi, quelle preuve m'en donnez-vous? » Pour toute réponse François Ier souleva son amulette, découvrit son visage, lui montra sa bouche édentée dans sa partie supérieure, avec ces mots.: « A ceci vous me reconnaîtrez.— Bien, » fit Urbieta, et, sans s'attarder davantage aux gages et aux questions, sur la simple foi d'une parole du vaillant roi, il courut défendre son drapeau menacé et le sauva. Sur ces entrefaites, un autre homme de guerre, Diego de Avila, rencontre François Ier ; le voyant de bonne mise et de figure avenante, il le pria de se rendre. « Je suis déjà rendu à l'empereur, lui dit le royal prisonnier. — Et quel gage en avez-vous donné? — Aucun. — Mais il en faut un. — Voici mon épée, » et il la remit toute sanglante au soldat d'Avila moins confiant que le Basque Urbieta (1).

Nul n'ignore les souffrances que dut endurer à Madrid le roi, dont l'élégance et la grâce égalaient la bravoure. Il y faillit mourir et il y serait mort sans les soins de Marguerite, sa sœur, accourue auprès de lui. L'empereur fut aussi brutal que félon avec un prince qui était la droiture et la délicatesse mêmes et qui avait été prisonnier de sa parole avant de l'être de son. rival. Sa captivité ne prit fin qu'à des conditions très onéreuses, et ses deux fils en furent le gage.

(1) Sandoval, Historia de Carlos, tomo I, lib. XII, 31.

(2) Monlezun, Histoire de la Gascogne, tome V.

 Vingt-deux mulets chargés d'or et d'argent traversèrent à gué la Bidassoa et se rendirent au château - de Fontarabie; c'était le prix de la rançon. Dans le  même. temps deux barques s'avançaient de l'une l’autre rive : l'une portait les deux fils de France, conduits par Lautrec à la tête de huit gentilshommes ? armés seulement d'une épée : l'autre, le roi avec Lannoi, vice-roi de Naples, et huit gentilshommes I" espagnols.

 Au milieu de la rivière les deux barques  royales se rencontrèrent, sans qu'on permît au père d'embrasser ses enfants. Les regards échangés en cette cruelle circonstance se dirent tout, et je laisse à penser quel fut leur langage. Je laisse aussi à penser quels purent être les sentiments des populations de la frontière assemblées en foule, et de quel œil se ïls regardèrent les bateliers, et de quelles langues ils le traitèrent en face d'un spectacle qui provoquait la pitié d'une part et l'indignation de l'autre. Le prince le plus chevaleresque et le plus loyal s'était trouvé aux prises avec la fourberie et la bassesse les plus révoltantes. Jetons un voile sur ce tableau, et arrêtons nos regards sur une scène plus digne de deux grands peuples.

Passage des rois princes et princesses

CHARLES IX

- Le 12 juin 1564, Charles IX, petit-fils de François Ier, vint voir sa sœur Elisabeth, devenue reine d'Espagne - par son mariage avec Philippe II.

 Sa marche ne ressemble point à celle de son malheureux grand-père : elle fut joyeuse et triomphale.

 Le fils de CharlesQuint, ayant pour femme la petite-fille de François Ier, devait faire oublier les rigueurs de son père.

 Elisabeth s'avança au-devant de son frère, accompagnée des trois évêques de Pampelune, de Calahorra et d'Orihuela, et du duc d'Albe, confident et ministre de Philippe II

. Charles IX, de son côté acclamé partout, arriva à Saint-Jean-de-Luz avec la reine-mère Catherine de Médicis. On leur fit grand accueil et belle fête.

Saint-Jean-de-Luz, tout en festons et guirlandes, se fit remarquer par son entrain. Une goëlette, à laquelle on donna le nom de Caroline, y fut lancée en l'honneur du roi. Sur le lieu même qui avait été le théâtre de l'humiliation, la gloire et la grandeur se donnaient rendez-vous, sous les yeux de deux peuples accourus de toutes parts et qui avaient envahi les monts, les collines et toutes les hauteurs d'alentour.La vallée de la Bidassoa, sillonnée dans tous les sens par la cavalerie et l'infanterie de la France et de l'Espagne, était comme une immense arène dont les montagnes, les coteaux, les falaises formaient les tribune

. Fontarabie, qui avance sur la rivière et la force à un contour, semblait en être la loge principale où se pressaient en curieux tous les grands d'Espagne. Les barques richement pavoisées et couvertes de fleurs attendaient, frémissantes, les hôtes royaux qui devaient s'asseoir en elles sous les dais de brocart d'or qui reluisaient au soleil éblouissant du mois de juin.

Tout à coup une longue et joyeuse clameur fait retentir la vallée : c'est Élisabeth qui s'avance sur le môle de Fontarabie, suivie du duc d'Albe, des prélats'et des dames de la cour.

Catherine de Médicis, impatiente d'embrasser sa fille, apparaît sur la rive espagnole et l'entraîne sur la barque qui la doit conduire vers son frère.

 Charles IX était déjà au milieu de la rivière, attendant sa sœur.

Et les cloches des églises de Fontarabie et d'Irun faisaient 'belle volée; tambours, trompettes, hautbois s'y joignirent en grande mélodie; des acclamations partirent- de toutes parts. Et au milieu de tout ce concert d'enthousiasme, les deux barques d'or se rencontrèrent, et le roi de France embrassa la reine d'Espagne, sa sœur, sur les mêmes flots où leur grand-père avait passé sans pouvoir embrasser ses fils.

 Il était midi, la chaleur était accablante, les soldats étouffaient sous les armes. Sous une feuillée touffue, couverte de roses et de lis entrelacés, qui donnait l'illusion d'un palais de verdure et de fleurs dont le parfum embaumait la rive française, une table était dressée où la famille royale réunie, entourée des grands de l'un et l'autre peuple, fit une riche et fraîche collation.

Après le repas, Charles IX ayant déposé sa sœur en grand honneur sur une belle haquenée blanche dont il lui avait fait présent, ils partirent en magnifique cortège pour Saint-Jean-de-Luz où ils passèrent la nuit. Le lendemain, le cortège reprit le chemin de Bayonne, où le roi s'était rendu la veille. Un palais de planches, dressé près de l'évêché, attendait Élisabeth et sa cour, mais le cortège grossit tellement et de tant de gens d'importance s'emplit, qu'à neuf heures du soir la reine et sa mère n'avaient pas encore atteint les portes de la ville.

 Il y eut dix jours de fêtes pendant lesquels Charles IX défraya généreusement les seigneurs espagnols qui accompagnaient sa sœur. Le 23 juin, il s'embarqua pour aller dîner à l'ile d'Aigueman où l'avaient précédé sa mère et sa sœur. « Pour cette cause la royne y fit faire une belle feuillée qui coûta un grand denier et un festin ou souper auquel les grands seigneurs et dames portaient la viande et estaient habillés en bergers et bergères. Puis après souper qui estait vigile de saint Jean-Baptiste, s'embarquèrent pour aller voir le plaisir du feu de Jouannie qui fut magnifiquement fait au milieu du fleuve du Gave. Il y avait tout du long de ladite rivière, des baleines, dauphins, tortues et sirènes toutes contrefaites en artifice de feu qui fut un grand plaisir qu'il était bien deux heures après minuit quand ils furent retirés en leur logis de Bayonne. »

Le jour de la Pentecôte, pour donner à la religion sa part de solennité et de joie communes, devant une multitude incroyable d'Espagnols assemblés en la cathédrale de Bayonne, le roi toucha des écrouelles.

Le 2 juillet enfin, la fête, s'acheminant vers son départ, se porta à Saint-Jean-de-Luz. Le roi y passa huit jours pendant lesquels « print plaisir à se faire pourmener à la grande mer avec des barques et à voir danser les filles à la mode basque qui sont tondues, celles qui ne sont pas mariées, et ont toutes chacune un tambourin fait en manière de crible, auxquels il y a force sonnettes et dansent une danse qu'ils appellent la canadelle et l'autre bendel. »

Après la danse de Saint-Jean-de-Luz, la Bidassoa revit le cortège royal éblouir encore ses flots. Charles IX et sa sœur s'embrassèrent en grandes larmes, car ce fut pour la dernière fois.

Catherine de Médicis, en mère que la séparation retient, suivit sa fille jusqu'à Irun, pour être plus longtemps avec elle, puis, le cœur tout gros de s'en éloigner, elle courut à Saint-Jean-de-Luz et trouva consolation auprès du roi son fils de l'absence de sa fille.

Cinquante années s'écoulèrent durant lesquelles Fontarabie et la Bidassoa vécurent du souvenir de ces journées à jamais mémorables.

1615---  Elisabeth  sœur d’Henri IV et le Prince des Asturies

 Aucun événement de si riche nature ne vint réveiller les paisibles échos de leurs montagnes, lorsque le 4 novembre 1615 une autre Elisabeth, sœur d'Henri IV, s'avança d'un côté pour aller épouser le prince des Asturies, tandis qu'Anne d'Autriche, fille du roi d'Espagne Philippe III, arrivait de l'autre pour devenir la femme de Louis XIII.

Ce fut encore un échange entre les deux princesses bien différent de celui de François Ier et de ses deux fils. Cette fois encore la rencontre fut belle; elle se fit avec une pompe et une allégresse indicibles.

 Tandis qu'Elisabeth de Béarn venait à Saint-Jean-deLuz, Anne d'Autriche, accompagnée du roi son père, descendait au palais de Charles-Quint à Fontarabie.

Malgré le temps sombre que novembre porte avec lui, toute la frontière était en grande liesse : les chemins et les avenues par où la reine devait passer étaient ornés de verdure; une jonchée de buis les couvrait.

Fontarabie surtout, où le roi et la reine devaient séjourner, avait revêtu ses beaux atours. Sa porte d'entrée, convertie en arc de triomphe où l'éclat de l'or et de l'argent animait les rayons pâles du soleil, était surmontée de faisceaux militaires, et tous les ordres de la chevalerie et de la noblesse attendaient à droite et à gauche l'arrivée du cortège royal.

 L'alcade, le bâton du commandement et de l'indépendance à la main, se tenait devant avec les clefs de la ville et les autres membres de l'ayuntamiento. La rue principale formait jusqu'à l'église une voûte de pierreries, de riches étoffes et de verdure. De chaque balcon tombaient des draperies de velours aux armes de la ville brodées d'or. Le sol disparaissait sous la jonchée et sous les linges blancs qu'on y avait répandus. Le palais de Charles-Quint était pavoisé ; les drapeaux des deux royaumes y flottaient au vent et à travers les créneaux qui le couronnent, les canons avançaient leurs gueules et mêlaient leurs voix à celle des cloches et de la musique.

 La princesse Élisabeth était déjà sur la Bidassoa dans un bateau richement vêtu et au pavillon français. A côté de la sœur d'Henri IV étaient assis le duc de Guise, le duc d'Uzès, le duc d'Elbœuf et le maréchal de Brissac. La duchesse de Nevers et les comtesses de Lauzun et de Guiche l'accompagnaient.

 L'infante d'Espagne quitta le môle de Fontarabie et s'avança sur la barque royale vers le milieu de la rivière et lorsque les deux princesses s'embrassèrent à leur rencontre, une décharge d'artillerie se fit entendre de tous les forts et de tous les sommets à la fois.

 La foule tressaillit sur les hauteurs qu'elle occupait et acclama dans le baiser de ces deux princesses le baiser de deux peuples trop longtemps divisés.

Toutefois ce ne fut encore là qu'une ébauche de la réconciliation définitive et de la grande fête, car quelques années plus tard, la guerre devait troubler les relations d'amitié que des gages aussi beaux semblaient devoir immortaliser. La guerre éclata en 1635, puis vint le siège avec son noir cortège.    

 

  L’union la plus solenelle, la plus éclatante, fut célébrée avec des réjouissances inouïes quarante-cinq ans plus tard, le 6 juin 1660. Philippe IV, fils de Philippe III et frère d'Anne d'Autriche, se trouvait avec sa fille Marie-Thérèse au palais de Fontarabie.

Il y venait pour la donner en épouse à son auguste neveu Louis XIV.

 Louis XIV, de son côté, à peine âgé de vingt ans, s'approchait, accompagné de sa mère, au devant de sa cousine germaine qui allait devenir sa femme. Cette fois, les barques pavoisées sillonnaient la Bidassoa, portant, non le royal cortège, mais la foule des grands et des petits. Chaque batelier avait, pour cette circonstance, orné, nettoyé, habillé sa barque de fleurs et de festons de verdure, pour y convier les amis et les curieux venus de loin. Les eaux disparaissaient sous les barques innombrables, chargées de princes, de ducs et de duchesses. Un magnifique pont de bateaux couvert de draperies d'or et aux armes de France et d'Espagne, unissait les deux rives à l'île des Faisans, et sur ce pont deux haies de mousquetaires et de soldats faisaient briller leurs armes au soleil de juin.

 Louis XIV et Philippe IV arrivèrent en même temps sur le pont et s'avancèrent l'un vers l'autre, dès leur entrée dans l'île; Louis XIV surtout, avec son maintien digne sans affectation, sa démarche élégante et assurée, son visage expressif, illuminé de deux yeux qui lançaient des éclairs et encadré d'une chevelure bouclée qui tombait sur ses épaules, paraissait comme l'image la plus sensible, l'incarnation même de la majesté royale.

 Philippe IV disparaissait devant lui, mais, dès que le jeune et grand roi aperçut son oncle dans son humble présentation, il s'empressa auprès de lui, s'inclina, lui fit mille grâces simples et charmantes et, avec cet art aimable et cette distinction dont il relevait tous ceux qui l'approchaient, il le prit par le bras, et l'entraîna sous un dais de velours à franges d'or qu'on avait dressé parmi la verdure au milieu de l'île, le fit asseoir sur un siège ; et ses prévenances filiales firent tant et si bien que sa grandeur s'effaça en bonté pour rehausser celle du roi d'Espagne, et lui rendre le rang d'égalité que lui voulait l'amitié. Les témoignages échangés d'affection et de paix émurent les grands des deux cours, au point d'en arracher les larmes.

 Parmi les effusions vives de l'heureuse rencontre, on ne pouvait distinguer lequel des deux était le plus grand. Philippe IV se retira de l'entrevue qu'il avait eue avec son neveu dans le dernier contentement. Le jeune roi avait ensoleillé de sa gloire et de ses charmants attraits le vieux monarque espagnol. Il en fut enivré tout le jour, et quand le lendemain il revint de Fontarabie dans l'île des Faisans avec l'infante, sa  fille, en revoyant Louis XIV accompagné

de sa mère, il complimenta longuement Anne d'Autriche, qui était sa sœur, sur les charmes et l'intelligence de son royal neveu ; il témoigna hautement combien il était heureux de donner sa fille à un gendre aussi accompli, de la donner à la maternelle sollicitude de sa tante.

 Le mariage de Marie-Thérèse par procuration avait été célébré la veille dans l'église de - Fontarabie. Toutes les armes y avaient été représentées, tous les rangs de la noblesse et du clergé avaient empli les trois nefs, et les rues pavoisées, couvertes de fleurs. Sous les arcades de feuillage et de guirlandes touffues d'où s'exhalaient les plus douces senteurs, le flot de toutes les grandeurs humaines avait coulé en murmure joyeux. Aujourd'hui la foule - s'est portée sur l'île des Faisans, où les deux monarques étaient réunis.

Chacun tenait dans sa main son bouquet de roses et de lis. Sur les deux rives, les armées des deux royaumes étaient en présence comme pour une bataille rangée. Les mousquets se répondaient comme dans le champ de bataille, et répandaient leur poudre en fête et réjouissance, comme pour témoigner qu'ils ne devaient plus servir à la guerre. L'immense concours du peuple poussait des cris d'allégresse des sommets des coteaux et des collines d'alentour : « Vive le grand roi 1 Vive la jeune reine ! Vive Philippe IV ! A bas les Pyrénées!

Vive la France ! Vive l'Espagne.» Tandis que toutes ces manifestations enthousiastes éclatent de toutes parts, montent de la rive, descendent des montagnes, s'épandent dans la vallée, Philippe IV embrasse sa fille en pleurant, la remet à Louis XIV, la confie aux soins de sa sœur Anne d'Autriche, et la paix des Pyrénées est conclue.

Deux jours après, le 9 juin 1660, Louis XIV ratifia son mariage déjà célébré par procuration et épousa Marie-Thérèse en personne dans l'église de Saint-Jean-de-Luz. La rue qui allait de la maison Lohobiague où il était descendu, et qu'on a appelé depuis le château Louis XIV, était tendue de riches tapisseries et d'arceaux de fleurs. Les régiments des gardes françaises, les suisses et les deux compagnies de gentilshommes au bec de corbin formaient la haie royale. Les nobles et les grands de la cour défilent deux par deux suivant leurs titres, puis vient le prince de Conti, puis le cardinal Mazarin en rochet et camail. En ce moment, les hérauts sonnent du cor et annoncent le roi. Aussitôt, le jeune et beau mo- narque apparaît en habit noir, dans un magnifique manteau brodé d'or, entre deux huissiers de sa chambre tenant leurs masses d'argent. La jeune reine arrive de son côté sur un pont de fleurs qu'on avait dressé depuis le château, connu aujourd'hui sous le nom de château de l'infante, jusqu'au point de jonction du cortège royal. Elle était conduite par le duc d'Orléans : elle s'avançait dans tout l'éclat de son jeune âge et de ses beaux atours. Elle était vêtue d'une robe de satin blanc broché d'or. Un manteau de velours violet sejmé de fleurs de lis couvrait ses épaules, et trois princesse du sang en tenaient les franges traînantes de distance en distance. La couronne royale, sertie de diamants, éclatait comme un soleil sur-son front. La reine-mère la suivait en mante noire. Jean d'Olce, évêque de Bayonne, en habits pontificaux, reçut les augustes époux à la porte de l'église, qui, suivant une coutume ancienne, a été fermée et murée immédiatement après le passage du roi, pour n'y laisser passer aucune autre grandeur. Le prélat conduisit le roi et la reine sur une estrade de velours violet semée de fleurs de lis et surmontée d'un dais pareil, tandis qu'Anne d'Autriche alla s'agenouiller sur une estrade séparée tendue de velours noir. En souvenir du Môrganeguiba des anciens Franks, l'évêque présenta au roi, dans un plat de vermeil, l'anneau d'alliance et les douze pièces d'or, puis incontinent il bénit le mariage et célébra la messe. Mazarin, faisant fonction de grand aumônier, porta l'instrument de paix à baiser au roi, à la reine et à la reine-mère. La cérémonie fut empreinte de toute cette grandeur, cette noblesse que la royauté ajoute toujours aux devoirs rendus à la divinité. L'alliance entre les grandeurs du ciel et celles de la terre relève l'éclat des pompes religieuses et les ennoblit. C'est fini maintenant ; le fils de l'arrière-petite-fille de Charles- Quint a épousé la fille de l'arrière-petit-fils de Charles-Quint.

Louis XIV ne voulut point d'autre fête, ni de festin ; il soupa en famille, avec la reine son épouse, la reine sa mère, l'une fille et l'autre sœur du roi d'Espagne, et le duc d'Orléans son frère. Il passa six jours dans les douceurs de la vie intime à Saint-Jean-deLuz dans ce même château de Lohobiague, puis il parcourut son royaume, en fit les honneurs à sa jeune épouse.

Toutes ces magnificences ne firent point oublier à Fontarabie ce qu'elle avait souffert, pendant les quatre sièges qu'elle soutint jusqu'en 1638. D'autres guerres qui surprirent sa vaillance vinrent encore troubler son repos, quelques jours bercé par des chants de fête. Elles ont été compendieusement racontées par des historiens espagnols (1). Il est à regretter que des chercheurs à la main peu discrète aient dévalisé sans scrupule les archives de la ville pour soustraire à l'admiration des siècles bien des

(1) Padre Moret, Sitio de Fuentermbia. — O'Reilly, Sitio de Fuenterrabia.

F actes dignes de la postérité. Les malheurs et les t luttes perpétuelles aigrissent les caractères, dévelopent la sensibilité. A partir de cette époque, Fontarabie perdit ses habitudes de paix ; sa vie fut désormais troublée. Elle se tint en garde contre les : moindres bruits de la frontière comme une sentinelle aux aguets, dont la bonne foi a été souvent r surprise ; elle voyait des ennemis partout et tirait parfois sur des fantômes qu'elle prenait pour des adversaires vivants.

A peine en possession de ses droits de cité et des - titres de noblesse si chèrement conquis, Fontarabie ne voulut plus accepter aucune dépendance ; les juntes générales et particulières de la province n'eurent plus d'autorité sur elle, elle- portait son conseil en elle-même, et n'en supportait point d'autre. Enorgueillie par ses luttes et son triomphe, elle se plaça au-dessus des privilèges et voulut avoir le premier rang sur les autres villes. L'accoutumance des combats lui avait fait une âme guerrière ; aussi ne cherchait-elle en toute occurrence que nouveaux prétextes à querelles et à batailles. Les autres villages et villes de Lezo, Irun, Pasaje, qui l'avaient aidée à la résistance comme aussi à la victoire, n'acceptaient point cette maîtrise et prédominance ; ils voulaient leur part à l'honneur comme ils l'avaient eue à la peine. Les choses allèrent à telle extrême de prétention d'une part et de dispute de l'autre qu'on en faillit souvent venir aux mains et que Fontarabie se sépara du reste de la province du Guipuzcoa, car elle ne voulait assister à aucune junte, ni payer aucune charge, de celles-là mêmes qui lui incombaient. La rupture plénière des relations de la ville révoltée avec le reste de l'Hermandad eut lieu à la junte générale tenue à Tolosa le mois d'avril 1651. Les termes de la rupture furent sévères ; la province du Guipuzcoa jugeait et flétrissait en toute rigueur sa fille vaillante, mais infidèle et farouche. Fontarabie fut donc séparée désormais de la fraternité provinciale et considérée comme une étrangère dans la patrie commune, et, pour la blesser plus profondément dans sa fierté et lui faire sentir davantage l'ingratitude de sa conduite, on admit sa rivale Irun à sa place dans la junte.

Quinze ans s'écoulèrent dans cette bouderie emplie de colères et de haine, de menaces et de querelles continuelles. Pendant cette période d'isolement, la Navarre, qui n'a aucun port sur la mer, voulut s'avantager de celui de Fontarabie, et dans cette pensée, elle lui fit les avances les plus captieuses, pour qu'elle s'incorporât à son Hermandad, et consa-

crât par un traité sa nouvelle alliance. De son côté, la junte de la Navarre s'engageait à relever la ville, à y construire un port digne de son incomparable situation, et à lui rendre son ancienne splendeur. Une commission envoyée de Pampelune vint élaborer, sur place, les projets et les plans, arrêtés par la junte, mais l'entente ne put se faire, et en 1666, Fontarabie, lasse de son isolement, se désista de ses prétentions et revint à sa province naturelle.

Quelques années s'écoulèrent dans la paix, lorsque en 1693 un incident de nouvelle nature mit le feu aux

petites rancunes qui couvaient entre les deux sœurs jumelles de la frontière, Irun et Fontarabie; celle-ci, du reste, voyait d'un œil jaloux la place qu'Irun avait prise dans la junte à la faveur de ses dissidences avec la province : elle l'accusait souvent d'avoir fomenté et entretenu la querelle pour en tirer profit elle-même. « -C'est à cela que tu voulais en venir, scélérate ; tu convoitais ma représentation et ma prédominance, lui disait-elle à la moindre rencontre.

—Ce n'est pas vrai, répondait Irun, je n'ai pris que ce que ton mauvais caractère t'a fait perdre. Or bien, vivons chacune chez soi, car de se voir allume la dispute. Bonsoir. » On était de part et d'autre dans cet état d'esprit, lorsque l'alcade de Sacas, espèce d'officier chargé de percevoir les droits de la province, fit dénoncer et arrêter par ses gardes une certaine somme d'argent sur le pont Mendelo. Cette somme appartenait à Fontarabie. Il n'en fallut pas davantage pour remettre tout en question et raviver les furies impatientes du réveil. Les alcades de Fontarabie, accompagnés de seize hommes de la ville, bien résolus, se rendirent aussitôt à la douane d'Iran; saisirent l'alcade de Sacas dans son lit, et sans lui laisser même le temps de s'habiller, ils l'emmenèrent prisonnier au conseil de la ville. Là, comme en un tribunal, ils le jugèrent incontinent comme coupable d'avoir fait prendre l'argent de la ville et ne le relâchèrent qu'après s'être bien assuré de son innocence et peut-être aussi par crainte des représailles. L'alcade de Sacas, qui avait fort sur le cœur le réveil désagréable du matin et sa comparution en chemise devant le conseil, ne se tint pas pour satisfait ; le premier usage qu'il fit de sa liberté fut de courir à Saint-Sébastien et de se plaindre à grands cris de l'odieuse conduite de Fontarabie à l'égard d'un officier de la province. La province, à son tour, prenant l'outrage à son compte, fit une enquête dont les conclusions furent de châtier en leur personne trois habitants de la ville insoumise. A cette fin, elle manda un courrier pour les prier de comparaître à ses assises. Mais ceux-ci, non seulement refusèrent de se présenter, mais comble d'audace, ils s'emparèrent du mandataire de la province, lui arrachèrent la citation dont il était porteur et le jetèrent en prison. Ils envenimèrent le tout d'une lettre d'injures adressée aux représentants de la junte qui l'avait envoyée. La chose prit un tel caractère de gravité, qu'il fallut en référer au conseil royal. Le roi exigea la mise en liberté immédiate du mandataire captif, convoqua les deux alcades de la ville et en exigea satisfaction pour la province offensée. Ainsi finit la querelle.

Les fureurs étant au comble, la noise apaisée d'une part ne fit que reprendre de l'autre. Après : Irun, ce fut le tour d'Hendaye; la rivale d'en face sur c l'autre frontière. Souvent déjà, depuis l'année 1510, Hendaye et Fontarabie s'étaient querellées et battues, et la querelle avait eu pour conclusion une barque brûlée sur la grève et quelques hommes assommés. Que faire entre voisins, si ce n'est allumer la dispute? car la dispute est un stimulant contre l'ennui, elle accourcit et agrémente la monotonie de la paix et du bon voisinage. Tantôt c'est pour une chose, tantôt pour une autre : quelquefois on est d'accord sur le fond et, sur le que si, que non des paroles, on en vient aux mains. Hendaye et Fontarabie se disputent les eaux de la Bidassoa et ses saumons zébrés, et ses aloses et ses truites d'argent, et les passagers et les touristes. Survient-il d'aventure un personnage de rang et de marque, aussitôt les bateliers, rames en l'air, s'arrachent l'honneur de le porter. Si ce sont les bateliers d'Hendaye qui l'emportent, les bateliers de Fontarabie sont en furie, et réciproquement. Ne pouvant contenir leur humeur, ils accompagnent la barque fortunée qui porte le seigneur en chantant aux oreilles des rameurs, dans la verte langue des Cantabres, la litanie des reproches et des injures. — C'est à moi qu'il avait fait signe tout d'abord et tu me l'as ravi. — Ce n'est pas vrai, c'est à moi qu'il a parlé. — Comment le sais-tu?

puisque tu n'entends pas sa langue ! — Je te dis que je l'ai fort bien compris, et que c'est moi qu'il voulait. — Ce n'est pas vrai ! — Oui, c'est vrai ! — Tu en - as menti par la gorge ! — Et toi par le ventre ! — Du reste, je le connaissais avant de le voir. — Où donc l'as-tu connu ? — Mon père avait été au service de sa mère. — Quelle audace ! — Dis donc, depuis quand épouses-tu les reines, fils de poissard?— Tais-toi, fils de cascarot ! — Cascarot toi-même. — Voyez-le, avec sa figure de marsouin ! — Voyez-le, avec son museau de singe ! — Il couche avec les reines ! Ah !

ah! ah,! — Va-t'en! va-t'en! Reçois l'aumône de la pitié ! - Je t'invite à boire un coup pour laver ton gosier des injures dont tu l'as sali! — Attends, attends! nous réglerons nos comptes tout à l'heure.

En effet, ils règlent leurs comptes à la descente du personnage sur la rive. Tant qu'il est sur la rive, les rames se contentent de battre les flots, et la cantilène des menaces et des injures de bercer ses oreilles distraites par le beau spectacle qui ravit ses yeux ; mais, à peine a-t-il gagné le bord, les rames sortent des flots et se tournent en armes d'attaque et de défense entre les champions des deux rives.

Il en fut ainsi en 1Gi 7, après la traversée mémorable-de l'infante Anne de France et de la princesse Isabelle. Mais plus tard, en 1679, lors du passage de la reine Marie-Louise de Bourbon, la querelle entre Hendaye et Fontarabie faillit allumer la guerre entre la France et l'Espagne. Les gens d'Hendaye se plaignirent fort des coups reçus et rendus, et comme la diplomatie se trouvait sur la barque, leurs plaintes devinrent nationales. Les gens de Fontarabie, ô crime impardonnable ! avaient brûlé la barque d'excellence qui portait les domestiques de l'entourage du prince d'Ancourt. Le drapeau blanc fleurdelisé avait été outragé dans la dispute. Les troupes françaises marchaient déjà vers la frontière : quatre frégates occupaient le port de Fontarabie et s'y exerçaient aux représailles, s'amusaient à couler les barques de la ville qui voulaient sortir et celles qui revenaient de la pêche. La situation devenait de plus en plus grave et menaçante. Pour conjurer les malheurs qu'elle semblait annoncer, la junte générale se réunit à Saint-Sébastien sur l'ordre du roi : elle nomma D. Martin Antonio de Barrutia, natif de Mondragon, juge dans la cause pendante, avec mission de faire donner à la France toutes les satisfactions qu'elle réclamait, d'arrêter les coupables et de les conduire à Saint-Sébastien. De Barrutia partit en courrier avec son assesseur, son secrétaire et ses alguazils pour Fontarabie. Mais voilà qu'arrivé au couvent des capucins, il fut arrêté par le père gardien et un des prédicateurs, qui l'engagèrent à renoncer à la mission conciliatrice dont la junte l'avait chargé. La ville entière était, en effet, sous les armes, résolue à s'en servir contre les envoyés de la province s'ils tentaient d'y pratiquer une enquête pour éclairer la situation et de découvrir les fauteurs de la discorde. Sa résolution n'allait à rien moins qu'à tuer au besoin de Barrutia et ceux qui le suivaient. Dans ce péril extrême, le juge de Mondragon crut plus sage d'attendre que de passer outre. Cependant, ne voulant pas quitter la partie sans rien faire, il pria le prédicateur du couvent, homme de savoir et de discours, de se rendre auprès des alcades de Fontarabie. Il pensait que son autorité, ses manières accortes et son bien dire les amèneraient à composition et l'aideraient à poursuivre son mandat.

Mal lui en prit, car les prêtres de la ville vinrent incontinent à sa rencontre et l'obligèrent à retourner à sa cellule Gros-Jean comme devant. Force fut donc à de Barrutia et à sa suite de rentrer à Saint-Sébastien et de raconter à la junte, qui se tenait en permanence, l'inutilité de toutes ses tentatives pour la paix.

De plus, Fontarabie déclara que ses députés, empêchés, ne pouvaient la représenter à la junte. Alors la junte lui manda un courrier, la priant de vouloir bien nommer d'autres députés non empêchés avec lesquels on pût parlementer et s'entendre. A peine arrivé sur les terres de Fontarabie, ce courrier fut arrêté à son tour par huit membres du clergé armés d'escopettes qui lui parurent plus longues que des piques. Ils l'interrogèrent sur ce qu'il était, sur ce qu'il avait, sur ce qu'il voulait ; puis, lui ayant pris le pli dont il était porteur, ils le renvoyèrent avec ces mots : « Va dire à ceux dont tu es le mandataire que Fontarabie n'a plus d'ordre à recevoir du Guipuzcoa. » En entendant cette réponse, la junte décréta, le 21 mai 1680, que, désireuse de la paix et de la tranquillité publiques, et ne pouvant appliquer en toute sa rigueur la loi forale contre les insurgés, Fontarabie était exclue pour toujours de l'Hermandad. Cela fait, elle soumit sa résolution au Conseil du roi pour qu'elle en reçût l'approbation. Le roi fit - observer à la junte qu'encore que Fontarabie eût des torts considérables, sa valeur les couvrait et lui méritait des égards au-dessus de ses fautes, que la province devait se rappeler son passé et savoir élever son indulgence, à l'égard de la ville révoltée, à la hauteur de son héroïsme. Cette lettre royale mit le baume dans l'âme aigrie de la farouche insoumise.

Une nouvelle junte particulière se réunit dans l'ermitage de Olas afin de reprendre Fontarabie au sein de la fraternité provinciale, mais celle-ci se tint sur ses défiances et ses réserves pendant toute la durée de son procès au conseil royal avec elle. Ce ne fut que le 3 octobre 1680 que l'accord se fit entre le Guipuzcoa et sa farouche fille de la frontière, que le décret du 21 mai l'excluant de son sein fut rapporté et qu'elle entra dans la vie commune et normale.

A toutes ces luttes intestines et extérieures succéda une paix qui dura près de trente ans. Assiégée de nouveau en mai 1719 par le duc de Berwick, elle se rendit le 16 juin (1). Elle fut envahie et saccagée une dernière fois par les Français, au mois de juillet 1794.

La fureur destructive des soldats de la Révolution détruisit tous les forts et les défenses qui lui res-

(1) Gorosabel. Diccionario Historial, p. 174.

taient, à l'exception des forts de la Reine, de SaintNicolas, de Leiva et de la Madeleine (1). Napoléon, à son tour, l'occupa sans coup férir et, depuis cette époque, Fontarabie la grande, la noble, la loyale, la farouche, a repris sa vie paisible de pêche et de labour. Que le ciel la lui conserve longtemps, pour la sécurité et le bonheur de ses fils et l'agrément des voyageurs amis qui viennent chercher dans son doux climat, son Océan bleu, son ciel d'azur et ses superbes montagnes, la solitude douce au penseur, la paix chère à tout le monde !

(1)   Gorosabel. Diccionario Historial, p. 115.

 

 

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