CHAPITRE V

LE  PALAIS DE CHARLES-QUINT

Arrivé au haut de la rue principale, de la calle Mayor, se trouve le château de Charles-Quint, qu'on appelle à tort le château de Jeanne la Folle, qui n'y a jamais mis les pieds.

 Un immense mur de trois mètres d'épaisseur, n'ayant que quelques ouvertures étroites et petites sans accident, sans sculpture d'ornementation d'aucune sorte ; c'est le château. C'est un monument de guerre plutôt qu'un séjour royal. Il n'a rien de grand, de noble que ses proportions gigantesques, son austère uniformité et les souvenirs de gloire et de combat dont il porte les traces indélébiles sur son front noirci de poudre et de fumée.

Il paraît que durant les sièges, il reçut des hauteurs du mont Jaizkibel et de la Guadeloupe plus de douze cents boulets de canon, sans se dérider, ni sourciller d'une seule pierre (1). Le fait est que cet

(1) O'Reilly. Sitio de Fuenterrabia, p. 123.

immense mur est encore impavide, et qu'aucune fente creusée par le temps et la poudre n'en menace la solidité. Les gueules et crénelures qui la couronnent dans toute sa largeur, et d'où le canon répondait au canon sont seules légèrement échancrées sur les bords. Elles sont lasses d'avoir vomi la poudre et de l'avoir reçue. Une porte basse y donne accès : l'homme qui s'y glisse avec ce sentiment de surprise et de crainte qu'inspirent les édifices aux lignes colossales et hardies, ressemble à une fourmi qui entre dans le creux d'une montagne, tant il en est écrasé. Cet amas de pierres superposées donne l'illusion, en effet, d'une montagne coupée en forme de falaise rocheuse sur l'Océan. Les arcades massives sous lesquelles on s'avance ne contribuent pas peu à l'écrasement. En face, se trouve la petite cour couverte de ruines mousseuses et, sur l'une de ses ruines, quatre coulevrines rouillées, débris oubliés aux jours de combat. Cette cour sépare les deux châteaux des temps anciens: l'un, demeure que s'étaient choisie les rois de Navarre pour y séjourner durant les chaleurs estivales ; l'autre, forteresse que Charles-Quint avait élevée pour s'abriter derrière ses batteries et ses épaisses murailles. Les deux édifices se ressentent des époques qui les ont vus naître et des mobiles qui les ont fait concevoir.

Le premier, dont les ogives sont enveloppées de verdure, malgré les ravages que le temps et les batailles y ont creusés, porte fièrement encore les traces d'une certaine grandeur. L'art s'y montre davantage.

A travers le revêtement de lierre, d'amblyodes et d'adiantes, les formes primitives transparaissent plus élégantes, plus sveltes. Le second n'a rien d'artistique : c'est un immense bloc de pierre, avec les

L'ÉGLISE ET LE CHATEAU

ouvertures carrées nécessaires pour y pénétrer et s'y blottir. Il accuse une seule préoccupation : la défense. Ce n'est pas un palais, c'est une forteresse ; ce n'est pas un séjour de plaisance, c'est un abri sûr contre l'ennemi. Charles-Quint n'avait aucun souci de l'art, il en avait de sa personne et de sa puissance.

Il se défiait de tout le monde, car il n'y avait personne au monde dont il n'eût trompé la confiance. Il lui fallait des palais en forteresse d'où il pût tirer sans paraître lui-même. Les rois de Navarre, au contraire, confiants en leurs populations, avaient des demeures plus accueillantes, plus ouvertes. Le fier Wamba, dont on a trouvé le nom sur une pierre au siècle dernier (1), venait se reposer sur cette pointe de terre qui repousse la Bidassoa vers l'Océan, car il n'avait pas à s'armer contre la France: son empire embrassait les deux versants des Pyrénées, tout le peuple basque qui l'avait choisi pour roi. Ses efforts et ses armes ne se portèrent que sur la Gascogne et la Gaule Narbonnaise qu'il avait soumises (2), et dont il avait étouffé les constantes révoltes en 673   (3). Don Garcia Iniguez et don Sancho surnommé Abarca, qui lui succédèrent en 891, étaient venus souvent se reposer de leurs rudes batailles sur les rives de la Bidassoa. On les avait vus s'accoter à la margelle de ces croisées ogivales, on les avait entendus faire retentir les voûtes sonores de ce palais du chant des Cantabres. Ils avaient chassé sur le mont Aizkibel, ils avaient suivi les abattures du gibier jusque sur le promontoire d'Olearso. Écoutez, voyageur qui foulez ces ruines, ces voix lointaines qui semblent vous revenir de mille ans en réveillant les échos de ces murailles. Le vent, qui fait tressaillir l'adiante et le lierre dans les fentes mal assurées, vous les porte à l'oreille. Mais s'ils vous redisent les joies, les chan-

(1) O'Reilly, Sitio de Fuenterrabia, p. 113. — Gorosabel, Diccionario Izist., p. 170.

(2) Saint Julien de Tolède.

(3) Historia de la Iglesia de Pamplona, par Fernandez Perez, tome I, p. 19.

sons et les amours poétiques de Sancho Abarca, ils cessent d'être si doux quand vous gravissez les escarliers de bois de la forteresse de Charles-Quint dont  la grande masse écrase la ville. Montez, montez, vous

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CHATEAU CARLOS

 n'aurez sous les yeux partout que d'immenses couloirs voûtés qui sentent la caserne, et les dortoirs où plus de huit cents lits roulaient à l'aise, et plus de mille soldats se tenaient aux aguets de l'ennemi.

Vous n'entendez plus que la voix sèche du commandement et du feu. Montez encore, montez : vous êtes au sommet de l'édifice, sur une immense plate-forme et tout à coup, sous vos yeux éblouis, ravis, le soleil du midi jette ses rayons d'or, et sous ses rayons d'or s'étale le beau tableau d'une nature incomparable.

Les rois disparaissent ainsi que des nains de la puissance souveraine : les batailles rangées, les armées se noient dans la brume lointaine des âges. C'est la nature immortelle qui l'emporte sur tous, c'est elle la seule reine séductrice qui se fait un jeu de nos enchantements. J'ai vu de grandes et belles choses sur la terre ; voyageur altéré d'infini et d'idéal, j'ai cherché partout ce qui en approche pour repaître mon âme. J'ai gravi les sommets des Alpes et des Apennins, je me suis assis au haut de l'Acropole d'Athènes, sur les armilles des chapitaux doriques, à côté d'un lézard qui buvait le soleil et me regardait sans frayeur, mais jamais je n'ai eu sous les regards un spectacle plus fini, plus achevé des beautés de la nature. D'un côté les Pyrénées, la pointe acuminée de la Rhune, les arêtes en couronnes de l'Aya, les dos arrondis de Biandi, de Mirall et de l'Hermana, les collines de Saint-Marcial, puis les vallées ombreuses, riantes, ombrées de Renteria et d'Oyarsun, puis l'île des Faisans qui émerge comme un bouquet de fleurs des ondes de la Bidassoa, puis la Bidassoa elle même, qui s'étend à son embouchure, qui déferle et s'égare en mille méandres gracieux dans les prés et dans les champs, comme si elle voulait se cacher de la mer, en éviter la rencontre, puis toutes les filles de la frontière, Fontarrabie, Hendaye, Irun, Béhobie, assises sur ses rives jonchées de fleurs. De l'autre côté, sur des mamelons chargés de vergers et de chênes touffus, des moissons dorées, d'antiques maisons basques se regardant coquettement, comme des jeunes filles au lever du jour de fête. Le mont Jaizkibel, avec ses tours carlistes et sa chapelle de Notre-Dame, festonne et dentelle l'horizon. La vue descend en suivant ces ondulations jusqu'aux rochers noirs et aux falaises abruptes de San-Telme et du cap Figuier, puis enfin c'est la mer, l'immensité bleue sous le ciel d'azur.

La poitrine se dilate comme pour aspirer l'infini dont elle éprouve la sensation. Les yeux s'ouvrent, le vent souffle en légère brise ; l'azur du ciel pâlit pour laisser place à un bleu plus tendre. Voyez, ce n'est plus du bleu, c'est du vert: la mer, sa fidèle compagne, se transforme avec elle ; elle change sa robe d'azur, en celle d'émeraude. Tous les tons, toutes les nuances s'estompent sur ses flots qui se rident. La voici transformée en une plaine immense où toutes les végétations se croisent avec leurs couleurs diverses, et sur cette plaine chevauche l'écume blanche des vagues, comme un troupeau de moutons que Neptune presse devant lui et qu'il fait bondir sur les falaises, et lance jusque sur les flancs des montagnes, où les vagues deviennent des brebis à laine pendante et aux mamelles gonflées. Trois immenses rochers, qu'on appelle les trois sœurs, semblent présider au bondissement des flots, comme des bergers auxquels le roi des plaines liquides a commis le soin de son troupeau. Derrière ces trois rochers, un large et riant coteau vêtu d'un bois de chênes, montre avec orgueil à la lune et aux astres le château d'un prétendu savant, appelé d'Abbadie. C'est le seul endroit où l'art humain a tenté de rivaliser avec la nature. Viollet-le Duc, qui certes s'y entendait, a construit une belle retraite à la vanité humaine, mais son œuvre, quelque belle et grandiose qu'elle paraisse, est écrasée par les splendeurs qui l'environnent, assombrie par les hôtes étranges qu'elle enserre et cache avec soin.

On quitte avec regret .la plateforme de CharlesQuint d'où la vue se repaît de lumière et de splendeurs, pour entrer dans les immenses couloirs en sous-sols voûtés, et l'on descend en toute hâte pour ne pas perdre dans les dédales de la caserne abandonnée, les enchantements que l'on a goûtés là-haut. La place entière sur laquelle on tombe était autrefois environnée de murs et de forts. Les plans de ces fortifications, comme ceux du grand palais commencé vers la fin du XVIe siècle, se trouvent aux archives de Simancas, copiés en 1844 par la direction du corps des ingénieurs. Ils ne remontent pas au delà de 1574 et 1581 (1).

Dans ces archives se trouvent le nom d'un certain Frontino, maître des travaux de ce genre, à la date de 1574, et une lettre de Tiburcio Expanochi, du 20 novembre 1580, par laquelle il déclare avoir levé le plan de Fontarabie et de ses environs. En 1594, le Conseil de Cantabre proposait à Philippe Il de faire

(1) Archives de Simaucas, tomos I, II, siglos xvi, XVII. Seo cion 1 Fortificacio C Ingenieros.

venir Tiburcio Expanochi et de le charger, d'accord avec don Juan Velasquez, des plans et projets de fortification. Une lettre de don Diego Butron, conservée aux archives de la ville (1), déclare que ces projets et plans furent mis à exécution, et que les travaux incessamment commencés furent poursuivis jusque vers le milieu du siècle suivant, jusqu'au siège mémorable de 1638, et, chose étrange et qui accuse des tendances guerrières, à cette époque, jusque dans les hommes pacifiques du sanctuaire, il y est parlé du père Isasi, jésuite qui fut chargé de la direction des travaux, et du père Claude Richard, jésuite aussi, qui fut souvent consulté pour ces fortifications comme pour celles de Saint-Sébastien (2). Toutes les grandeurs des deux peuples qui se touchent par les Pyrénées ont gravi tour à tour les degrés de cet édifice guerrier qui n'a de royal que sa belle terrasse d'où nous avons admiré la nature. En 1613, ce fut Philippe III qui vint avec Anne d'Autriche, sa fille, pour la donner en épouse à Louis XIII. Ce fut Isabelle de Bourbon, fiancée du prince des Asturies, qui fut échangée sur la Bidassoa avec celle qui devait être la reine de France.

Le 2 juin 1660, ce fut Philippe IV avec sa fille Marie-Thérèse d'Autriche, qui devenait l'épouse de Louis XIV. Le 6 juin 1777, ce fut Joseph 11, empereur

(i) Archives de la ville de Fontarabie, année 1542.

(2) Archives de la ville de Fontarabie, année 1542.

d'Allemagne, qui venait reconnaître les brèches faites par les troupes françaises. Le 17 septembre 1858, ce furent Napoléon III et la belle et gracieuse Biscaïenne, l'impératrice Eugénie, puis enfin le prince impérial, en 1867, qui vint incognito de Biarritz. L'alcade, don Pedro Noguera, l'ayant reconnu, courut aussitôt lui présenter les hommages de la ville. En vaillant défenseur des Fueros et des privilèges de sa race, Noguera avait reconnu le sang basque dans les nobles élans du jeune prince, qui, comme le duc de Bourgogne, n'a laissé que des regrets immortels dans la France éplorée et dans tous ceux qui avaient eu l'heur de l'approcher et de le connaître.

Je ne parle pas des capitaines et des généraux qui ont arrosé ces murs de leur sang. Je ne parle pas des cris de victoire et des colères de la défaite qui ont tour à tour éveillé les échos de ces voûtes cintrées, ni des bruits de canon ou des chants d'allégresse, ni des fanfares joyeuses des unions pacifiques. De toutes ces magnificences, de toutes ces pompes royales et guerrières, il ne reste que ce grand mur noir et ces ruines vêtues de lierre, d'adiante et de violier, véritable mausolée élevé à la gloire des héros qui sont tombés sur le champ de bataille. Seule, une pierre s'est rencontrée plus parlante que les autres en son langage muet. Elle gisait sur le sol brisée, lorsque don Miguel Rodriguez-Ferrer la découvrit sous la mousse, la restaura, en ranima les caractères effacés par le temps et la donna au curé de la paroisse, don José-Joaquin Ollo, lequel l'a transportée et placée à Notre-Dame de la Guadeloupe sur le mont Aizkibel. Sa place primitive était au fronton de la porte d'entrée du palais de Charles-Quint; les traces s'y trouvent encore. Son langage est une prière ancienne empruntée au formulaire d'exorcisme, conjurant les éléments du ciel.

Elle accuse la foi de l'empereur qui survit à sa puissance oubliée, car elle dit : Le Christ est venu en paix et se fit homme de la vraie chair humaine.

Le Christ, guérison de tous, passait en paix.

Le Christ fut crucifié.

Le Christ fut mis à mort. Le Christ fut enseveli. Le Christ monta au ciel. Le Christ commande.

Le Christ règne. Le Christ nous défend de la France. Dieu est avec nous.

 

 

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