CHAPITRE II

LA CALLE MAYOR (RUE PRINCIPALE). — CALLE DEL OBISPO (RUE DE L'ÉVÊQUE). — MAISON ETCHEBESTENEA. — HISTOIRE.

RETOUR A LA CALLE MAYOR. — MAISON DE LABORDA (ANCIENNE MAISON VENESA). — MAISON IRIARTE. — MAISON DE ARBURUNEA. — LA MAIRIE. - LA MAISON DIEGO BUTRON. — MAISON ZULOAGA DE TORREALTA. — MAISON DE CASADEVANTE.

MAISON LADRON DE GUEVARA

Cette rue, la plus importante de la ville, est celle qui s'offre au visiteur immédiatement après la porte d'entrée. Elle est originale, emplie de surprises et de souvenirs. L'art et la poésie y peuvent concevoir de grandes et belles choses. Les maisons qui grimpent deux à deux vers l'église, sont garnies de magnifiques balcons en fer forgé les uns plus audacieux que les autres : c'est à qui s'élancera plus avant dans la rue pour voir plus loin et entendre la sérénade. Les avant-toits les protègent contre la pluie et le soleil trop ardent du mois d'août : ils imitent les balcons, prennent la rue, et la voûtent d'une série de toitures dont les boiseries rivalisent de distinction et de ravissantes sculptures. A l'ombre de ces boiseries, des éclats de voix s'échangent, les conversations se tiennent, des yeux noirs vous envoient leurs rayons étonnés, et les lutines figures d'enfants vous sourient avec un geste de la main. Adios! adios!

N'allez pas plus loin, jetez un coup d'œil d'ensemble sur la Calle Mayor, que nous allons parcourir et étudier dans un instant, et prenez la première ruelle qui s'offre à droite. Le passage en est fort étroit; prenez garde qu'un muletier, son sceptre à la main, ne vienne à votre rencontre, car encore que vous vous réduisiez de votre mieux le long du mur, la mule vous donnera du bât, de la queue et peut-être. du reste.

Vous voilà en face d'une maison qui a vu dix siècles de luttes et de combats. Sa structure, ses murs que le temps a noircis, ces mille détails qui sont comme les rides des siècles sur le front des édifices anciens accusent son grand âge et ses nombreuses souffrances.

C'est la maison Etchebestenea. Un grand écusson noir flanqué sur l'arête du mur de façade témoigne de sa noblesse. Ce vieux palais au front de bronze, impavide et tout uni, a son escalier de pierre en dehors comme les demeures et les fermes primitives, afin, sans doute, que le voyageur y puisse secouer les sordidités de sa course. Ses croisées sont ogivales, petites et étroites comme celles d'un couvent moyen âge. Il n'en a pas du côté de la France. Il en a reçu tant de poudre, de balles, de coups de mousquet et d'arquebuse qu'il semble bouder de ce côté, et ne réserver ses ouvertures, ses regards et son attention que pour la ville et l'église. Si vous êtes un peintre, un artiste quelconque, vous allez tressaillir de joie, car la vieille maison Etchebestenea est fort curieuse et originale dans sa bouderie. Elle est antérieure à toutes celles que vous verrez : elle fut, avec la maison Torre-Venesa, la première sentinelle de la ville.

Flanquée d'une tour que les canons ennemis ont fait choir, elle dominait la plaine de Bidassoa. Le coin de la ville où elle se recoquille est appelé la rue del Obispo (rue de l'Évêque). Un évêque célèbre y naquit, en effet, et il n'en faut pas perdre le souvenir.

Il se nommait Cristoval Roxas y Sandoval, fils de Bernardo de Roxas y Sandoval, marquis de Dénia, et de Dominga de Alzega. Il vint au monde le 24 juillet 1502, probablement dans la vieille maison que voilà : l'écusson qu'elle porte semble revendiquer cet honneur, car le chaudron sur le feu, l'arbre aux branches duquel il est pendu et la tour sont de la famille Alzega (1), mère de l'illustre archevêque de Séville.

Il fut d'abord évêque d'Oviédo, puis de Badajoz, puis de Cordoue, puis archevêque de Séville. Pendant qu'il était encore évêque d'Oviédo, il vint visiter sa mère à Fontarabie en se rendant au concile de

(i) Lope Isasti, Compendio Historial, lib. III, cap. ii, n" 1, p. 321.

Trente, 'en 1552 (1). On lui fit les plus grands honneurs. Il présida plus tard, le 8 septembre 1565, le concile de Tolède, étant lui-même évêque de Cordoue (2). Enfin il fut promu à l'archevêché de Séville en 1571 et mourut à Cigales, le dimanche 22 septembre 1580, à l'âge de 78 ans, plein de jours et d'oeuvres de bienfaisance. Son corps repose en l'église Saint-Pierre-de-Lerme (3). Sa mémoire est en bénédiction parmi les peuples qu'il a évangélisés et une suave odeur de sainteté s'exhale de sa tombe de Lerme (4-5).

Le docteur Martin Carrillo, professeur de l'Université de Saragosse, lui attribue un miracle d'importance : en voici la charmante légende.

Sa débonnaireté et son amour du prochain lui avaient fait une âme oublieuse d'elle-même et qui ne regardait pas à la main. N'ayant d'yeux qu'à l'étendue de l'infortune et pas du tout à celle de ses propres ressources, il se mit maintes fois en grand embarras avec son intérieur. Un jour donc qu'il avait épuisé toutes les industries de sa philanthropie apostolique, mis à sec toutes les caisses de son diocèse et de ses fidèles, se trouvant en complète détresse, il se rendit

(1) Lope Isasti., Compendio Historial, lib. III, cap. ii, no 1, p. 321.

(2) Somme des Conciles, édition Firmin Didot, 1764, p. 470.

(3) Historia de Cristoval Roxas y Sandoval, par Fray Prudencio de Sandoval, obispo de Pamplona.

(4) Garibai, 1, épître dédicatoire.

(5) Esplicacion de la Bula de Difuntos, 2 p. c., 16 fot., 147.

à l'église de Lovanie et alla s'agenouiller en grande ferveur dans le coin le plus reculé de la chapelle des Ames du Purgatoire, auxquelles il était fort dévot.

Plus d'une d'entre elles qui en auraient eu encore pour longtemps dans la vallée de l'Expiation, lui devaient d'en être sorties plus tôt, d'avoir vu accourcir la durée de leur peine et de leur captivité ; plus d'une chantaient là-haut au sein des chérubins vermeils, qui auraient dû gémir encore parmi les anges noirs de la pénitence, grâce au bienfait --de ses aumônes et de ses nombreuses indulgences. Au sein de la chapelle mystique, les lueurs empourprées du crépuscule animaient les vitraux où les âmes élevaient leurs bras suppliants vers le ciel où les flammes de la justice léchaient leurs membres nus et les mordaient, tandis que le sang du Christ coulait dessus, en adoucissait les ardeurs et les morsures. Le silence était profond sous les arcades de l'église; tout était recueilli, idoine à la méditation. Le soleil seul se jouait parmi les diptiques de l'autel sur lequel il promenait les images et les nuances infinies qu'il revêtait au passage du prisme aux mille couleurs. Et dans ce jeu de lumière s'ébattaient des milliers de valses microscopiques, semblables à des êtres mystérieux qui boivent les rayons du soleil et en vivent. Le saint archevêque en était entouré, illuminé comme d'un nimbe d'or piqué de diamants. L'auréole des élus semblait couronner son front ; et, plongé dans l'oraison, il ne voyait plus rien de la terre, rien de ce qui l'entourait : il ne sentait plus la pesanteur de son corps, il ne lui était pas un obstacle aux élans et aux bonds de l'âme dans l'au delà. Nouveau Dante, il avait franchi le seuil de la vie terrestre, traversé le fleuve noir de la mort, il avait abordé sur cette rive douloureuse mais pleine d'espérance et de douce certitude, qui est le vestibule de la gloire et de la paix. Et comme il cheminait dans les sentiers des pleurs expiatoires, il fut arrêté par un des suppliants qui mettait plus d'insistance dans sa prière, et il lui tint à peu près ce langage : « J'ai déjà beaucoup fait pour toi, âme chère que j'ai connue durant mon pèlerinage terrestre, c'est à toi de me le rendre. Vois dans quel embarras je me suis mis pour te soulager, j'ai complètement épuisé mes ressources. On me reproche l'abondance, ou mieux, l'incontinence de mes aumônes, et cependant mes pauvres vont périr faute de quoi, si tu ne me viens en aide. — Mais comment te puis-je secourir, si mes mains sont liées? répondit la suppliante. — Je vais encore prier pour toi, afin que tes chaînes tombent et que tu ailles trouver mon seigneur Dieu et que tu fasses valoir auprès de lui ce que j'ai fait pour augmenter sa cour. » Ainsi parla le saint archevêque, et joignant la promesse et l'action, il se mit en prière. Il n'avait pas achevé son oraison qu'un cri d'allégresse et de reconnaissance fit retentir la vallée de la douleur; l'âme suppliante était ange devenue, et, battant de l'aile au sein d'un océan de gloire, il payait sa dette à son bienfaiteur.

Lorsque, après deux heures de profonde méditation et d'oubli de la terre, le saint archevêque revint à lui, l'obscurité discrète du saint lieu avait succédé aux clartés radieuses du crépuscule, et, à la lueur vacillante de la lampe du sanctuaire, il s'aperçut que des trésors de richesse chargeaient ses mains et encombraient ses genoux.

Je vous ai peut-être retenu trop longtemps, amis lecteurs, dans une rue qui n'a rien d'épiscopal, si ce n'est son indigente et triste apparence; c'est la jolie légende qui m'a séduit qui en est la cause. Pour vous en faire oublier le souvenir je me hâte de vous ramener aux splendeurs de la calle-mayor (1). Au sortir de la ruelle, d'où j'ai pu vous tirer, je crois, sans encombre, encore qu'il faille bien garder ses pieds et sa tête, nous nous trouvons en face d'un magasin fort achalandé qui porte le n° 30.

C'est actuellement la maison des de Laborda, famille ancienne aussi, car j'en ai trouvé les traces au delà du quinzième siècle. Un Miguel de Laborda bachelier fut un ecclésiastique de valeur et de distinction. Il dirigea longtemps le collège de Huesca (l).

Juan et José de Laborda se sont illustrés par leur vaillance dans les armées de terre et de mer. C'est à la suite d'une action d'éclat dans la journée mémo-

(i) Calle Mayor, grand'rue ; Calle, rue'; Mayor, principale.

(2) Lope de Isasti, Compentlio Historial, lib. IV, cap. i, n° 98, page 464.

rable de San-Miguel que Pepe de Laborda, comme on l'appelait dans le peuple, avait reçu en 1558 ses titres de noblesse (1). En 1625, les de Laborda habitaient, sur la hauteur de la Grâce, leur maison de famille.

Ils avaient dans leurs armes un griffon sur fond de gueules (2). Aujourd'hui les de Laborda s'imposent à la reconnaissance du peuple par leurs bienfaits, et le généreux accueil dont ils sont prodigues à l'égard de tous indistinctement. Je ne dis pas ceci dans un sentiment de satisfaction personnelle; ma personne est de fort peu de mise sur une terre hospitalière où je ne fais que passer comme une ombre fragile de ce que l'on appelle les rencontree de la vie. 'L'ancien maire Félix de Laborda est mort à la peine. Il ne rêvait que bienfaits de toute nature à répandre dans sa bonne ville de Fontarabie. Veiller à l'entretien des rues, faire des routes afin de rendre les excursions autour de la ville faciles et agréables, semer çà et là des promenades peuplées d'arbres feuillus, protéger le faible et l'indigent, ce fut l'occupation de sa belle carrière. Il cherchait sans cesse, à l'époque surtout où la mer par ses furies et ses bonds rend ses flots impraticables, de nouvelles occasions d'obliger les malheureux pêcheurs condamnés par les tempêtes au chômage et partant à la mi- sère. Aussi son nom est en honneur sur toutes les lèvres.

 

(1) Juan de Laborda, capitaine remarquable aussi, a donné son nom à une rue; il était originaire de Lezo. Lope Isasti, Compendio Historial, lib. IV, cap. v, n° 17, p. 486.

(2) Aitzenjaiyoak aitzera nahi.

CALLE  PAMPINOT.

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Ses frères, qui lui ont succédé dans sa charge et ses bienfaits, se disputent son héritage de labeur et de dévouement. Ils conservent et confirment, par actes dignes d'elle, les traditions anciennes de leur famille. Bien qu'ils soient encore à la peine, ils en ont déjà l'honneur à cause de l'ombre chère et sacrée du frère disparu qui préside à leurs actes. L'Amérique les avait tentés quelques jours, mais elle ne put les retenir longtemps : le Basque, comme il le dit lui même, de si loin qu'il soit, aspire toujours à retourner au foyer qui l'a vu naître. Celui qui est né sous le chêne veut y mourir.

La maison que vous voyez maintenant est moderne ; elle n'a d'autre caractère que celui qu'elle emprunte à ses hôtes et à l'emplacement presque royal qu'elle occupe. Elle a été bâtie, en effet, par le père des de Laborda, il y a environ quarante-cinq ans, sur les ruines de la célèbre maison des Venesa, rivale de celle que nous venons de voir et de contempler.

Le château Venesa! ce nom évoque mille souvenirs de grandeur. C'est là que naquit Pérot Sanz Venesa, prévôt perpétuel de la ville; Domenjon de Venesa, grand de la cour et ami d'Enrique IV, roi d'Espagne, Perot Sanz de Venesa, conseiller du roi Ferdinand et de la reine Isabelle, sa femme ; Juan Sanchez de Venesa, prévôt perpétuel du roi et commandant de la place de Fontarrabie ; Miguel Sanchez de Veneza, capitaine qui, au siège de 1521, fit une sortie mémorable pour rejoindre Charles-Quint à Burgos ; Perot Sanz de Venesa, capitaine général des armées de terre et de mer; Miguel Sanz de Veneza qui, quoique jeune étudiant, se battit à Saint-Jean-de-Luz et en fit l'incendie et le pillage en 1558 ; Miguel Sanz de Venesa, officier d'infanterie qui s'illustra en enlevant un drapeau ennemi à la journée mémorable de San-Miguel, 1582; Miguel Sanz de Veneza et Esquivel qui commandait l'escadre du Guipuzcoa (1). De toutes ces gloires et de tous ces noms illustres, il ne reste plus rien, pas même les murs en ruines et les fondements de la tour où tous les rois catholiques s'étaient succédé, où Henri III d'Espagne avait séjourné longtemps, où Henri IV, son successeur, et Louis XI s'étaient donné rendez-vous pour trancher leur différend avec le roi-d'Aragon, le mois d'avril 1463 (2).

Un tombeau à l'église, à gauche, sous une Vierge enfermée dans une niche vitrée, enserre toutes ces gloires. C'est le tombeau des Venesa. Leurs armes mêmes ont disparu : un chien levrier d'argent en sautoir disait à la postérité la grâce aimable, la droiture, l'amour de la justice et la vaillance de la noble lignée; plus rien qu'une tombe, et la famille de Laborda dont le nom fut allié par les femmes à celle de

(1) Isasti, Compendio Historial, lib. IV, cap. i, n.0 47! — Mariana, Historia de Espana, tome III, p. 42.

(2) Isasti, Compendio Historial, Diccionario historial. Pablo Gorosabel, p. 181.

Venesa, car Domenja de Laborda fut femme de Juan de Esquivel, capitaine général, et belle-sœur de Miguel Sanz de Venesa y Esquivel (1). Passons.

- La maison Iriarte. — Nous avons ici l'écusson primitif des Iriarte. Le damier en long qui sépare les deux quartiers appartient à la vallée de Bastan en Navarre. Or, Sanche Iriarte, le premier en nom qui a percé dans l'histoire était un Navarrais de forte trempe. Il avait suivi et secondé de sa valeur Ferdinand III à la victoire et à la prise de Baeza. Il fut l'un des plus vaillants capitaines du saint-roi, dans les grands combats qu'il livra aux infidèles maures qui occupaient l'Andalousie.

C'est pour ce motif qu'il reçut, des mains aussi augustes que vaillantes et justes, ses titres de noblesse.

Plus tard un de ses descendants, Martin Iriarte, vint à Fontarrabie s'y établit et y fit souche. La valeur et le bon renom de ses ancêtres lui en ouvrirent incontinent les portes. Il y fut reçu, comme noble et chevalier n'ayant aucune tare, aucun mélange de race -- nègre, bohémienne, ni aucun dans sa lignée qui eut mérité les rigueurs de la sainte Inquisition. La preuve en avait été faite dans les formes requises.

Par les unions successives de ses enfants, les armes se modifièrent ; c'est pourquoi l'armoriai d'Espagne porte maintenant un chêne vert avec deux loups aux gueules sanglantes au pied.

 

(1) Certificacion dada por Don Juan Alfonso de Guerra.

Chronista mayor y rey de armas de Felipe V, rey de las Espafias, 1° junio 1744.

Parmi les alliances de marque contractées par les descendants d'Iriarte, il faut compter celle avec les Arinez de Béthencourt, car Jean de Béthencourt, gentilhomme normand, fut un conquérant et un roi, ni plus ni moins. Jeune encore et se pouvant donner une vie de plaisir et de repos, le sire de Béthencourt et de Grainville-la-Teinturière au pays de Caux, en quête de valeureuses aventures, fit ses offres de services au roi de France pour aller, à ses propres frais, à la découverte des îles nouvelles dans la mer océanique. Sur le refus du roi de France, qui se rit de sa jeunesse et de son audace et le tint quelque peu pour timbré, il vendit une partie de ses vastes domaines, hypothéqua le reste et, ainsi lesté, vint trouver le roi d'Espagne Henri III, lui fit part de ses desseins et de sa déconvenue avec le roi de France. C'était l'an 1401.

Henri III accueillit avec bienveillance et empressement les offres du courageux gentilhomme. Il était écrit dans le livre des nations que la France serait toujours défiante de la valeur de ses enfants, et que l'Espagne, plus accueillante, plus généreuse, saurait en profiter, et qu'ainsi son hospitalité grande et noble recevrait la récompense méritée de nouvelles conquêtes. Grâce à l'appui d'Henri III, le jeune Jean de Béthencourt partit sur la mer, découvrit les Canaries et en conquit quelques-unes en juillet 1402.

Manquant de ressources pour achever sa conquête, il revint tout glorieux trouver le roi d'Espagne. Celuici le combla d'honneurs, lui confia de nouveaux navires de guerre, chargés de vivres et d'hommes résolus, avec la souveraineté sur les îles conquises.

De retour aux îles Canaries, le gentilhomme français s'empara de toutes les terres encore libres autour de l'île principale, prit le titre de roi, et fut appelé le grand. La reine Catherine, veuve d'Henri III, le confirma dans ses honneurs et ses attributs royaux. Le pape Martin lui envoya un religieux, comme évêque de ces nouvelles régions, avec mission de les évangéliser. Les peuplades de ces îles, quoique barbares, avaient des mœurs douces. Ils adoraient la nature, avaient horreur du sang répandu. Leurs prêtres, véritables vestales appelés Magade, recevaient les honneurs divins. Ils embaumaient les cadavres de parfums, de fleurs et de substances aromatiques. Ils voulaient au moins conserver les restes de ceux qu'ils avaient aimés, ne pouvant leur rendre la vie.

Ils leur chantaient des vers, les conviant à l'immortalité, car ils aimaient la poésie et la musique.

L'Évangile trouva son développement naturel dans des cœurs ainsi préparés, et Jean de Béthencourt, de gentilhomme, devint roi, à l'âge où tant d'autres ont à peine le souci d'être eux-mêmes, de soutenir leur nom et leur rang. Sa mort fut pleurée et chantée de tous les insulaires, comme celle d'un bienfaiteur et d'un ami. Et ses successeurs, par leur tyrannie, ne firent qu'accroître les regrets qu'il avait laissés sur sa tombe, baluez, voyageur : le sang du vaillant gentilhomme français survit encore à toutes les ruines dont vous êtes le témoin (1).

La maison Zabaleta et Arburunea porte les armes de la famille de Lesaca, dont l'un des fils, Salvador de Lesaca, -fut capitaine général aux Philippines ; l'autre, Agustin, s'illustra, comme capitaine au Chili.

L'origine de cette famille est Lesaca en Navarre.

Au milieu de la rue se trouve la mairie surmontée des armes de la ville ; elle date de la fin du XVIIe siècle et du commencement du XVIIIe; commencée le 14 juin 1677, elle fut achevée en 1740.

C'est devant cette mairie et sous ses arcades que, les dimanches et les fêtes, le peuple danse au son du flageolet de  bois et de deux tambourins. La musique en est monotone, mais l'allégresse et la grâce des élégantes danseuses y suppléent. Toute la rue est em plie des voltes, des allées et venues, des saluts et des courbes de la sauterie populaire. Les doigts claquent en castagnettes, à chaque mouvement des bras, et c'est une joie qui déborde dans tous les rangs et sur tous les balcons. A voir ce peuple qui s'amuse si simplement et se contente de cette innocente sauterie, on se dit à part soi : Oh! que voilà des gens heureux !

(1) Pascual Madoz. L'Espagne et ses Possessions d'outre-mer, tome Y, page 409. Madrid, 1846.

Hier encore c'était l'élection de l'alcade, et il fallait voir de quel respect joyeux et satisfait on l'acclamait. Dès le matin le flageolet et les deux tambourins ont été le prendre chez lui pour le conduire jusqu'à la porte de l'église. Là, parmi la foule accourue pour le féliciter, au milieu des autres membres de l'ayuntamiento, le maire dont les pouvoirs expirent, lui a remis la bara, la baguette du commandement, selon les règles de l'ancien for ou fueros. Les saluts étant échangés dans la transmission des pouvoirs, la musique rustique, suivie du cortège de l'ayuntamiento et du nouvel alcade, est descendue en procession le long de la rue que nous parcourons, puis, arrivée devant la porte, elle a tourné à droite sur le magnifique plateau que forment les vieilles murailles en face du mont

Jaizkibel. La foule est immense : les murailles ourlées de verdure et de mousse, habillées d'adiantes, de violiers et de lierre, sont couronnées d'une multitude joyeuse et endimanchée. Que va-t-il se passer? Riez, ô vous sceptiques, qui n'avez pas les nobles aspirations, les douces et candides hantises de la foi, qui ne voyez dans la transmission de l'autorité que la transmission d'une force, et non une émanation de la puissance divine, riez ou plutôt admirez dans un peuple noble et vigoureux les belles choses que nous avons perdues, car l'autorité séparée de Dieu est une tyrannie, et partant un joug qu'on méprise et qu'on rejette. Sur le mont Jaizkibel se trouve là chapelle de Notre-Dame-de-la-Guadeloupe, de Notre-Dame qui a si souvent sauvé sa bonne ville de Fontarabie. Le nouvel alcade, avant de prendre possession de sa magistrature, vient la saluer. Il se découvre noblement, la foule entière suit son exemple ; le flageolet rustique et les tambourins se taisent ; et sur le silence de tout ce peuple assemblé, il s'écrie d'une voix émue : Salve, Regina. Et la multitude, sur ces mêmes murailles dont Saint-Simon et Condé avaient fait l'assaut, salue la Vierge en chantant : Salve, Regina! Puis la procession du nouvel alcade et de l'ayuntamiento revient à l'église dans le même ordre pour y entendre la messe.

N'admirez-vous pas la grandeur de ces coutumes anciennes qui relevaient sans cesse l'autorité, en faisaient quelque chose d'auguste, de divin, en la rapprochant de la divinité dont elle découle? Cette baguette reçue devant l'église ne disait-elle pas que la magistrature qu'elle représentait venait du Dieu de toutes les justices et qu'elle requérait la droiture et l'équité dans celui qui la prenait. Cette procession civile à la Vierge, cette action de grâce sur les murailles emblèmes de la force et de la grandeur, n'enseignaient-elles pas que le pouvoir doit être toujours revêtu de mansuétude, que la bonté en doit adoucir les commandements et les rigueurs? Jamais, pour ma part, je n'ai si bien senti tout ce que la foi dans l'au-delà, met de grandeur, de force et de douceur, dans l'autorité qu'elle tempère et moralise. Ces vieux et farouches remparts qui rappellent tant d'héroïques combats, ce plateau dominant la plaine et la mer, cette multitude suppliante qui se presse, cet ayuntamiento, cet alcade, qui s'inclinent et s'humilient devant la fille d'Israël assise là-bas sur le flanc de la montagne, tout ce spectacle d'un siècle de foi, jeté en défi sur la frontière française, terre autrefois franche de toute oppression, et aujourd'hui subjuguée, desséchée par le scepticisme, m'a mis dans l'âme un sentiment qui ne se peut définir et y a gravé d'impérissables souvenirs. C'est un retour vers les temps heureux des légendes et de la poésie, au milieu de l'affaissement et de l'indifférence qui ravagent notre civilisation décrépite, qui, suivant l'expression de Joseph de Maistre, s'achemine par ses raffinements et ses inventions meurtrières, vers la dernière barbarie. J'ai été ému jusqu'aux profondeurs de l'âme ; l'étincelle vive qui couve au cœur de tout homme et attend son heure, a jailli sous ce coup et j'ai chanté avec le peuple : Salve, Reqina !.

Voyez-vous, en face de la mairie, cette vieille maison à l'allure originale et dont les balcons sont soutenus par des socles en pyramides renversées? C'est la maison du plus grand héros de la ville, de l'alcade qui la gouvernait durant le siège de 1638, la maison du grand don Diego Butron.

 

Après 64 jours d'un siège horrible et plus de vingt assauts repoussés, la ville allait se rendre. Déjà le conseil de guerre réuni avait déclaré que Fontarrabie n'en pouvait plus, que les remparts étaient ouverts, que, les fossés franchis, l'ennemi demeurait maître de toutes les issues, que la défense elle même était réduite à quelques hommes désarmés puisqu'ils n'avaient ni balles, ni de plomb pour en faire (1). A cette déclaration, don Diego Butron s'écria de l'accent le plus indigné : « Je sais très bien où en est la défense et quelles sont nos ressources. Le plomb ne manque pas autant que le courage, et manquerait-il, nous le pouvons remplacer par l'argent dont nous ferons des balles. J'en ai quinze cents livres dans ma maison, on le peut prendre et le fondre. Quand la valeur existe dans l'âme, les moyens de la montrer ne font jamais défaut. Que toutes nos richesses passent en balles meurtrières à l'ennemi ; ainsi, quand il entrera chez nous pour le pillage, sa cupidité déçue trouvera nos trésors épuisés, mais non la valeur. Que quelqu'un de vous ose parler encore de rendre la ville et je le perce démon - poignard » (2).

Condé ayant appris la courageuse résolution de l'héroïque alcade, fit cependant une dernière tentative pour l'amener à une entente. Il lui manda par un tambour ces quelques mots : « Réfléchissez bien à votre situation personnelle : vous n'avez qu'une fille ; elle est l'unique espérance de vos vieux jours

(1) Archives de Fontarabie, année 1638.

(2) Archives de Fontarabie, 1638.

CALLE MAYOR.

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et de votre foyer ; la prise violente de la place l'exposera aux derniers outrages d'une soldatesque furieuse et se livrant aux représailles les plus cruelles (1).

Je m'étonne, dit don Diego Butron au jeune tambour de Condé, que ton maître ait une confiance si présomptueuse en ses armes. Dis-lui donc que celui qui ne se laisse pas mouvoir par la perspective ou la menace des malheurs publics, ne saurait être touché, moins encore réduit par la crainte de ses maux domestiques; j'ai un bras et une épée à la ceinture pour défendre mon foyer et l'honneur de ma maison (2) ».

Entraînés par l'exemple du vaillant alcade, tous les autres citoyens de la ville portèrent l'or et l'argent qu'ils avaient chez eux, dans un réduit de la rue aujourd'hui appelée calle de la Plaieria, rue de l'Argenterie, où un creuset avait été préparé pour la fonte des métaux précieux. Les femmes y jetèrent leurs bracelets, leurs anneaux, tout ce qu'elles avaient de joyaux. Ainsi dépouillées de leurs biens et de leurs richesses, elles se portèrent en foule sur les remparts, et se livrèrent aux derniers excès sur les assaillants. Les chaudières d'huile bouillante, les coutelas de cuisine, tous les ustensiles de ménage leur servaient d'armes défensives, et elles en usaient dextrement. Pour animer davantage leur ardeur, elles avaient porté avec elles sur les murailles la Vierge

(1) Archives de Fontarabie, 1638.

(2) Archives de Fontarabie, 1638.

de la Guadeloupe qui présidait au combat. Sa vue leur donnait à tous et à toutes un regain de courage. Elle fut généralissime, pour la défense de la ville en ces heures désespérées où toute tentative humaine paraissait inutile. On n'interrogeait que ses regards.

On n'implorait en bataillant de mains vigoureuses que son secours. Sous son commandement tout marcha de si ferme allure et d'un si grand courage, que, pour le jour de sa fête du 8 septembre qui arrivait le lendemain, elle refoula les troupes françaises sur les montagnes, et les força à demander paix et quartier à ses vaillantes héroïnes. Aussitôt on la couvrit d'acclamations et de couronnes. « Vive notre Vierge ! vive Notre-Dame! vive notre Reine! » On la chanta; on la promena dans toutes les rues de la ville, avec des transports inouis ; on la porta devant Condé qu'elle avait vaincu afin qu'elle présidât aux conditions de paix comme elle avait présidé au combat et à la victoire. Et l'une des premières clauses du traité imposé au général français fut que le sanctuaire de la Vierge victorieuse, démoli dans la bataille, serait restauré et embelli à ses frais. Condé, en galant chevalier de Notre-Dame, plus flatté de sa défaite qu'il n'eût été de son triomphe, à cause de l'honneur qui en revenait à l'auguste généralissime, ne se le fit pas dire deux fois : il donna incontinent et largement, pour qu'on célébrât dans la pompe qu'elle méritait, la glorieuse intervention de sa très haute et très puissante rivale.

Deux maisons portent les écussons de la famille Zuloaga de Torrealta, dont la comtesse de Llobregat est l'unique descendance. Elle a donné des hommes de valeur et de gloire à la patrie et à l'Église. Un Pedro Zuloaga fut bachelier, archiprêtre de la paroisse et commissaire du Saint-Office en 1604, comme en témoignent les comptes de la paroisse laissés aux archives de la ville (1), et l'histoire de don Lope Isasti (2).

Un autre Zuloaga est une des gloires de l'Espagne. Il conquit par sa valeur le titre de comte de Torrealta dans la défense de Guaira et de Puerto-Cabello en 1740 (3). Les Zuloaga sont originaires de la Navarre, c'est pourquoi ils ont dans leurs armes un damier; l'arbre et le sanglier percé au pied, sont des Zuloaga d'Oyarzun (4)

Nous voici devant une maison fort ancienne aussi et à la résonnance glorieuse, comme semblent le dire les trois lions et les trois demi-cloches de ses armes. La guerre n'a laissé subsister que les murs de la noble demeure des Casadevante avec son avant-toit sculpté et sa porte aux clous anciens. Elle fut appelée longtemps, dans la langue du pays, Aurreko-echea, qu'on

(1) Relation de cargo y descargo del dinero que hemos recibido nos Pedro Zuloaga. Archives de la ville, 1604.

(2) De Isasti, Hitloria de Guipuzcoa, lib. IV, cap. II, n° 98, p. 464.

(3) Miguel Rodriguez Ferrer. Illustracion Espanola, n° vi, 94.

(4) Lope de Isasti, Compendio Hiatorial, lib. 1, cap. xi, no 14.

traduit en espagnol Casadevante (1). Juan de Casadevante fut le premier de son nom qui s'illustra et s'ennoblit comme capitaine d'infanterie espagnole, Miguel de Casadevante fut homme généreux et de grande valeur qui s'était fait remarquer à côté de Diego Butron et Izquierdo Eguia. De tous les palais qui existaient avant le siège, celui de Casadevante que vous avez sous les yeux fut le seul épargné. La forteresse de Charles-Quint était inhabitable. Ce que voyant, don Miguel de Casadevante offrit sa maison ; c'est dans son enceinte que se réunirent tous les héros du siège. Généraux, capitaines, - gouverneur, alcade, chevaliers et nobles assemblés, célébrèrent en chœur la victoire entre ces murs aujourd'hui silencieux et abandonnés (2). Voyez-vous à droite du palais une petite pharmacie fort achalandée, avec de charmants enfants à l'allure distinguée, qui vous regardent avec surprise ? Ce sont les descendants de la noble lignée des Casadevante.

Enfin, presque en face de l'église se trouve l'écusson des Ladron de Guevara. Nom illustre encore quoique précédé d'un qualificatif injurieux qui ne se supporterait point devant un autre nom que celui de Guevara, car ladron en espagnol signifie voleur. On n'a pas accoutumé, pour ennoblir et illustrer un nom, d'y ajouter un terme qui en langage courant est une  injure

(1) Lope de Isasti, Compendio Historial, lib. IV, cap. i, n° 91

- (2) O'Reilly, Sitio de Fuentetrabia, p. 291.

 J'ai voulu savoir d'où venait à une famille noble un titre aussi étrange et pourquoi on a appelé les de Guevara ladron, voleur, et j'ai découvert que ce nom convenait à cette noblesse, qui n'est issue que d'un noble vol, d'un vol royal et courageux.

C'est pour ce motif que l'écusson lui-même en est fier et dit à la postérité : « A que buen ladron. Ah ! quel bon voleur! »

Aventure de  la naissance du roi

image1Petite

Íñigo Arista
(vers 771 – 851)

824

851

Premier roi de Pampelune connu. Fils d'Íñigo Ximenes Arista (mort en 781).

 

García (Ier) Íñiguez
(810 – 882)

851

882

Fils d'Íñigo Arista et d'Oneca Velázquez. García Jiménez a peut-être régné conjointement avec lui.

 

Comme le roi de Navarre Garcia Iniguez, qui habitait en ce moment la vallée d'Aybar, se promenait dans ses terres avec sa femme en grossesse avancée, il s'avantura par mégarde aux environs de Lombier, frontière du pays occupé par les Maures, et fut surpris par leurs troupes, et mis à mort.

Son épouse, la reine de Navarre, dona Urraca, tomba près de lui sans vie et le ventre ouvert par une lance. Aux cris déchirants qu'elle poussait, les gens d'alentour accoururent, mirent en fuite la bande de brigands qui s'acharnaient après elle

L'un des officiers de la cour venu à son secours se fit remarquer par son énergie à disperser les barbares, puis il revint à la reine qui réclamait des soins immédiats, laissant à d'autres l'honneur de la venger. Il la trouva étendue mourante auprès de de son royal mari.

Tandis qu'il s'apprêtait à la relever, il aperçut une main d'enfant qui sortait et s'agitait à travers la plaie que la lance du soldat maure lui avait faite.

 Incontinent il prit la petite main, la tira doucement, et eut bientôt sur ses bias le fils de l'infortuné Garcia-Iniguez. Il l'enveloppa avec mille précautions dans son manteau, l'emporta chez lui, le nourrit quelques jours.

 Il avait ainsi conservé à la Navarre son roi et le meilleur de tous.

 Cet officier, qui avait ainsi arraché du sein de sa mère le jeune roi, s'appelait Fortuno de Guevera ; l'enfant devint plus tard Sancho Abarca.

 Devenu roi, il appelait son bienfaiteur son père, et lui disait souvent par manière plaisante : « Bon voleur, tu m'as ravi à la mort qui me tenait, tu seras désormais Fortuno Ladron de Guevera; je fais d'un voleur le premier noble de mon royaume ». Ceci se passait en l'année 891. (1) En 1763 Francisco Ladron de Guevara, l'un des descendants de l'illustre et noble voleur, fut alcade de la ville de Fontarabie et majordome de l'église paroissiale (2).

(1) Mediua, lib. Il, cap. 159. — Zurita. — Fernandez Perez, Historia de la Iglesia y Obispos de Pamplona, tomo I, lib. I, cap. XXXVIII, pages 47-48. - Rode", Tolet. de rébus in Hispania gestis, lib. V, cap. XXII. — Masdeu, Espaiia arabica, lib. I, n° 124.

— Lope de Isasti, Historia de Gllipuzcoa, lib. I, cap. xi, 47.

(2) Chron. Albed. continuatio, n* 87. Chron. Silens. cont, no 74.

 

 

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