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ETIENNE PELLOT,     I

Le CORSAIRE

Le plus populaire parmi les plus braves corsaires et dont le nom est encore prononcé de nos jours est Etienne Pellot, d'Hendaye. Le capitaine Duvoisin s'est chargé de retracer en détail la vie pleine de péripéties de toutes sortes, de ce valeureux marin. Il l'a fait d'après les récits qu'il aurait recueillis de Pellot lui-même. Certains auteurs ont contesté l'authenticité de plusieurs de ces anecdotes (1) ; mais elles n'en ont pas moins un caractère d'originalité incontestable et nous en détacherons quelques-unes des plus piquantes. C'est une vive peinture des mœurs corsaires sous le Premier Empire.

De tous les corsaires du pays basque, nous dit M. Vovard, le plus connu est certainement Etienne Pellot.

Il naquit le 1er septembre 1765 à Hendaye où il conserva sa demeure. Il y mourut le 30 avril 1856. Je n'ai trouvé sur lui, poursuit le même auteur, qu'un seul dossier officiel. Il est aux archives de la grande chancellerie de la Légion d'honneur et il ne contient que quelques pièces.

Pellot fut nommé chevalier de la Légion d'honneur le 16 août 1846. Mais peu de temps après la fondation de l'institution, le 28 fructidor, an XII, il avait été proposé par Augereau à Lacépède dans les termes suivants : « Les journaux du mois dernier vous ont appris avec quelle intrépidité le corsaire le Général-Augereau s'est battu dans le canal Saint-George avec deux bâtiments plus fort que lui de moitié. Le capitaine Pellot, dans cette circonstance, a donné personnellement des preuves d'une bravoure étonnante dans un abordage sanglant où il a été blessé avec la presque totalité de son équipage et où deux de ses hommes ont été tués, etc. »

Voilà pour l'histoire, voyons maintenant la légende et ce que nous dit Duvoisin :Pellot était, sans aucun doute, d'une intrépidité à toute épreuve. Toutefois, si on ne considérait que cette vertu, si, en le voyant tant amoureuxd'abordages et de combats sans merci, on s'imaginait que cet homme, petit de taille,aux yeux gris, aux cheveux épais et lissés n'était qu'un tigre altéré de sang, ons'exposerait à une erreur étrange.Pellot aimait à jouer avec le danger. Chez lui la ruse, l'audace avaient pour compagniel'humanité et la générosité. Des moyens faibles en apparence lui suffisaient pourparvenir à de grands résultats.Un petit navire gouverné par un homme aussi habileéchappait à bien des dangers. Il eut lecommandement d'un petit corsaire de 8 canons,le Flibustier, armé à Saint-Jean-de-Luz.

A la voix du hardi Pellot, quarante Basques accoururent pour en former l'équipage et prirent la mer avec lui le 8 août 1797. On se dirigea vers les côtes du Portugal. Après quelques jours d'attente, on aperçut une voile anglaise. C'était un navire marchand armé en guerre et portant 16 canons, le double de ce que possédait Pellot. Devant cette artillerie plus forte, Pellot aurait pu battre en retraite. C'était mal le connaître ; il fit force de voiles pour atteindre l'Anglais. L'abordage était, dans ce cas, son seul moyen d'attaque, sa seule chance de victoire. Ils abordèrent donc l'ennemi et bientôt les Basques de Pellot se rendaient maîtres du navire anglais. Leur joie fut de courte durée ; dès le lendemain, ils étaient capturés par la corvette anglaise la Belliqueuse et conduits à la Rye. Les Anglais, à leur tour, ne purent longtemps garder Pellot dans leurs chaînes.

En attendant la préparation d'un ponton, ils le placèrent, avec ses compagnons d'infortune, dans un fort dont la garde était faite avec le plus grand soin. De nombreuses sentinelles défendaient l'approche du rempart et le passage du pont-levis était surveillé d'une manière toute spéciale. Les prisonniers étaient réunis pendant la journée dans une cour d'où ils ne voyaient que le ciel et les murs dont ils étaient entourés. Cette situation n'était propre à rien moins qu'à les rendre gais ; mais les joviales excentricités de l'allègre Pellot soutenait leur moral et souvent cette triste cour retentissait des éclats de rire les plus francs. Les gardes s'humanisaient autour des prisonniers parmi lesquels ils se mêlaient pour jouir des pasquinades de l'infatigable Pellot. Celui-ci s'adressait souvent à eux et il en apprenait un vocabu­laire de mots choisis, au moyen desquels il débitait les choses les plus facétieuses du monde. Il faisait beau le voir sauter comme un cabri contre le mur de la tour placée au milieu du fort. Il prétendait, disait-il, monter sur la plate-forme du haut de la tour pour reconnaître, de ce point culminant, si les dames d'Angleterre étaient aussi jolies que les Françaises. L'œil du corsaire, toujours en alerte, n'était pas sans avoir découvert qu'une tête féminine se tenait quelquefois derrière les rideaux d'une petite fenêtre, d'où elle assistait aux scènes bouffonnes de la cour. Il lui avait même semblé remarquer un minois des plus coquets et entendu des rires étouffés, messagers des bonnes grâces de la belle inconnue. Cette dame n'était autre que la femme du gouverneur du fort. Bientôt Pellot obtint de lui être présenté et, insensiblement, il fut admis à égayer les soirées des dames des officiers de la garnison, lorsque le gouverneur, homme vigilant et sévère se couchait de bonne heure. Il est vrai que sir Thomas Wambey était sujet à de fréquentes indispositions par suite des libations trop copieuses que messieurs les Anglais du fort étaient dans l'usage de faire après leur dîner. Il n'est pas inutile d'ajouter que Pellot avait eu occasion de faire connais­sance pendant sa détention, avec M. Durfort, le principal maître d'hôtel de la ville de Folkestone. C'était un descendant de ces Français qui avaient abandonné leur patrie à la suite de la révocation de l'Edit de Nantes. M. Durfort n'avait pas oublié son origine et il était plein de bienveillance pour les Français que leur mauvaise fortune jetait clans les prisons d'Albion.

Pellot annonça un jour à la société dont il faisait les délices qu'il avait composé une pièce de sa façon sous le titre le Général boiteux. Toutes les dames le prièrent avec insistance de leur réciter. Ce n'est pas que Pellot voulut se faire prier, mais il lui fallait un uniforme militaire pour bien faire le sujet.

Le gouverneur était couché, ivre-mort, selon sa coutume. Ses effets étaient sous la main ; ils pouvaient s'adapter à peu près à la taille de Pellot et, sous la pression des circonstances, Mme la gouver­nante ne se fit pas scrupule de les apporter. Notre corsaire s'en affuble et débite en mauvais anglais, avec un admirable jeu mimique les tribu­lations d'un général américain, boiteux et ridicule, abandonné par ses soldats dans une forêt vierge du Nouveau Monde. Il termine le premier acte par l'air national d'Amérique : Yankee dodede.

On sait que ce chant ne ressemble en rien à notre Marseillaise pas plus qu'au God save the King de John Bull. Les combattants de la guerre de l'Indépendance l'avaient adopté pour la seule raison que les Anglais s'en moquaient. Les paroles, en effet, en sont comiques, et sans aucun rapport avec la lutte à laquelle d'ailleurs ce chant est antérieur. Pellot, simulant une voix chevrotante, s'en tira à merveille et finit en disant : « Mesdames, je prends mon chapeau, ma canne et mon parti. Vous avez vu le premier acte, le second suivra de près. Je vous laisse l'honneur de placer les points d'exclamation. » Il saisit aussitôt la canne du gouverneur, son chapeau à plumes qu'il jette crânement sur l'oreille (quant au parti, il était déjà pris) fait la révérence et sort en boitant au milieu des rires homériques de la société. Il descend rapidement un escalier et va droit à la poterne de service ; les factionnaires lui présentent les armes. A une centaine de pas de distance, il prend son chapeau sous le bras, les jambes à son cou et, d'un trait, court jusqu'à Folkestone sans s'arrêter. Jugez des points d'exclamation que placèrent les dames du fort lorsque la disparition de l'adroit corsaire fut bien et dûment constatée. Il alla se cacher chez M. Durfort qui lui donna asile et parvint ensuite à regagner les côtes de France à bord d'un cutter dont il avait soudoyé l'équipage.

Pellot à l'hôpital. — Pellot ayant été blessé au cours d'une croisière à bord du Général-Augereau fut débarqué et soigné dans un hôpital. Une blessure à la jambe s'étant dangereusement envenimée, les chirurgiens décidèrent l'amputation de la cuisse. A l'annonce de cette décision Pellot s'écria : « Coupez-moi le nez, coupez-moi les oreilles,mais laissez-moi ma cuisse. Un corsaire a besoin de ses deux jambes. » Transporté sur la table d'opération et voyant que les chirurgiens voulaient passer outre à ses récriminations, Pellot, dans un sursaut d'énergie, bondit hors de la table où il était étendu, se saisit du scalpel le plus long qu'il trouva à sa portée et en menaça les praticiens en roulant des yeux terribles ; ceux-ci, épouvantés, s'enfuirent. Pellot se fit traiter dans un autre hôpital, puis alla faire une cure aux eaux thermales de Tercis, près de Dax. De toutes ces blessures, il ne lui restait plus qu'un œil et il lui était impossible de tourner le cou ; mais ses deux jambes étaient alertes comme avant, c'est tout ce qu'il demandait.

Pellot au théâtre. — On conçoit très bien qu'aussitôt débarqués, les corsaires, comme tous les marins, donnaient libre cours à leur joie exubérante. Après une croisière particulièrement brillante du Général-Augereau, le navire corsaire rentra à Bordeaux. Dix prises avaient été dirigées sur La Rochelle, Bayonne et Saint-Jean-de-Luz. Les Bordelais font fête au vaillant corsaire, et, en leur honneur, le directeur du théâtre fait apposer une affiche monstre annonçant aux habitants que le ballet du jour serait terminé par le saut basque,dansé par les meilleurs sujets de la troupe (1).

Voici, dit E. Lamaignère (2) comment nous avons entendu racon­ter, par Pellot lui-même, l'aventure comique qui termina la représen­tation et fit tant de bruit à Bordeaux.

« J'avais assisté ce jour-là à un grand dîner que mon consignataire avait donné en mon honneur. J'avais endossé ma grande tenue de ville.

« Le soir, je me rendis comme d'habitude au théâtre qui était plein comme un œuf. Je le dis franchement, après mon corsaire et la mer, ce que j'aime le mieux c'est le théâtre. Et le ballet donc ! Comme cela vous impressionne quand on est resté plusieurs mois en pleine mer ! C'est à perdre la tête ! Aussi je vous avoue que je la perdis un peu ce soir-là.

« Quand l'opéra fut terminé, les danses commencèrent. J'étais placé derrière l'orchestre et j'ouvrais des yeux tout grands pour admirer ces gracieuses sirènes qui avaient l'air, par leurs regards et leurs gestes de vouloir nous charmer, lorsque tout à coup, je bondis sur mon siège et j'entendis des cris et des bravos dans toute la salle. On venait de commencer le saut basque.

« Mes marins, qui étaient dans les loges, ne se possédaient plus. On eut de la peine à leur imposer silence. Moi, j'avais mon cerveau qui battait à rompre son enveloppe. J'étais là, haletant, le corps penché, suspendu à cette danse à laquelle je ne pouvais me mêler, je devais être curieux à voir, parole d'honneur. Bientôt ma situation ne fut plus tenable ; une idée diabolique me traversa l'esprit : « Et pourquoi non? dis-je. Est-ce que tu crains quelque chose, Pellot? Fais comme tu ferais devant une bordée ennemie, en avant ! » Et aussitôt, m'élançant par dessus l'orchestre, une contrebasse et un pupitre me servant de marchepied, d'un bond je fus sur le théâtre. J'étais si leste, à cette époque et mon action fut si rapide, que les musiciens continuèrent à jouer sans s'être aperçus de rien. Une ombre seulement avait passé au-dessus de leurs têtes et, avant que le public manifesta son étonne- ment, je m'écriais : « Le saut basque ça?... Laissez donc ! Pellot le corsaire va vous faire voir comment on le danse à Hendaye ! (1).

« Déjà, d'une poussée, j'avais envoyé l'un des danseurs à dix pas et, prenant sa place, je me trémoussai tellement et si bien, surexcité que j'étais par toutes ces jolies demoiselles aux robes Manches si courtes et aux visages si roses, que je me surpassai, moi, l'un des meilleurs danseurs du pays basque. Aussi la salle entière m'applaudit avec fureur.

« Mes gens surtout faisaient, avec leur cri particulier au pays (2) un vacarme infernal. La police dut s'en mêler et, comme auteur du désordre, on se mit en mesure de me conduire en prison. Heureusement que, dans un moment plus calme, j'entendis une voix amie qui me criait en basque : « Sauve-toi, Pellot, sauve-toi ! Prends garde aux gendarmes ! » Cet avertissement me suffit. Je bondis comme un tigre sur la foule qui garnissait le théâtre, culbutant tout, je m'ouvris un passage à travers les coulisses ; puis je traversai tête baissée une enfilade de portes et j'arrivai enfin, je ne sais trop comment, sous le péristyleoù je trouvai plusieurs de mes corsaires, officiers en tête, prêts à m'enlever si j'avais été arrêté et nous filâmes lestement à bord. »

Le lendemain de l'incartade de Pellot, toutes les notabilités commerciales de Bordeaux qui s'intéressaient à lui, firent des démarches actives pour étouffer cette affaire qui était une peccadille en présence des services réels qu'il rendait à son pays. Les dames s'en mêlèrent aussi et, dès lors, l'arrangement fut de moitié plus facile. Seulement les autorités prièrent les protecteurs du corsaire de hâter le plus possible le départ du Général-Augereau afin de débarrasser la ville de cette légion de diables turbulents

 

Son cousin le Maire


 

 

 

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