2 LES PINASSES BASQUES

DE L'ILE DE RE

La première expédition navale, dans laquelle nous voyons apparaître une flottille de pinasses bayonnaises, est relative au siège de l'île de Ré en 1627. Nous n'avons pas à faire l'historique de ce siège sur lequel il a été tant écrit, mais nous devons cependant parler de l'état des assiégés au moment où l'autorité royale se décide à les secourir. Le fort de Saint- Martin-de-Ré, étroitement bloqué par la flotte anglaise, n'avait été commencé que depuis treize mois environ et il était, au moment même du siège, dans un tel état de délabrement que trente hommes pouvaient entrer de front par la porte; enfin, quoique le roi n'y eût pas épargné des dépenses, les parapets n'étaient pas encore revêtus et les vivres et les munitions manquaient presque totalement. Toiras, maréchal de camp, fit avertir le roi de ce dénuement, Richelieu fit faire des préparatifs pour un prompt ravitaillement. Il écrivit à M. de Gramont (1) et le pria d'acheter à Bayonne et à Saint-Jean-de-Luz jusqu'à trente pinasses, dont le nombre fut ensuite réduit à quinze. Elles devaient être conduites de Bayonne et Saint-Jean-de-Luz aux Sables-d'Olonne où
(1) de Gramont était maire et gouverneur de Bayonne.
le duc d'Angoulême devait en prendre le commandement. Un grand nombre d'autres navires furent rassemblés de tous les côtés, depuis les côtes d'Espagne jusqu'en Hollande. Les Anglais avaient construit une estacade défendant les approches de la citadelle et, à l'aide de deux ou trois carcasses de vaisseaux, ils élevèrent une sorte de fort armé de plusieurs pièces de canon. Enfin, une quantité de gros câbles, soutenus à la surface de la mer par des barriques vides, fermèrent tous les passages permettant d'arriver à la citadelle. Toiras, voulant faire prévenir le roi, fit choix de trois habiles nageurs qui se hasardèrent à faire la traversée. Le premier se noya ; le second, épuisé de fatigue, alla se rendre aux ennemis ; le troisième réussit à passer « persécuté des poissons pendant près d'une demi-lieue » (1). Bientôt après, arriva aux Sables-d'Olonne le capitaine Vallin avec les pinasses de Bayonne et Saint-Jean-de-Luz. D'après Duvoisin, la flottille de Hendaye était commandée par Jean Pellot, ancêtre du célèbre corsaire dont nous aurons à nous occuper plus tard. Une médaille d'or distribuée par le roi aux chefs de ces escadrilles, resta longtemps en la possession de la famille Pellot. Les habitants de Saint-Jean-de-Luz avaient répondu avec empressement à l'appel qui leur avait été fait. Ils armèrent quinze pinasses de ce genre et chargèrent de vivres et de munitions vingt-six flûtes (2) organisant ainsi une flottille imposante. Un seul de ses négo­ciants, Johannot de Haraneder fit spontanément don au roi de deux na­vires munis d'artillerie et dignes de figurer dans son armée navale. L'escadrille de Saint-Jean-de-Luz, commandée par le sieur d'Ibagnette, joignit celle de Bayonne dirigée par le capitaine Yallin. A la tête de quinze pinasses, chargées chacune de cinquante tonneaux de farine, pois, fèves, biscuits et morue; vingt barils de poudre grosse et dix de menu plomb, mèches, etc., Vallin mit à la voile le 5 septembre 1627 avec sa petite escadre et passa si près de la flotte ennemie qu'il essuya ses volées de canon qui ne lui causèrent heureusement pas de très sérieux dommages. Il passa, grâce à la rapidité d'allure de ses pinasses et à leur faible tirant d'eau, au-dessus des câbles de l'estacade et il alla aborder près du fort Saint-Martin, vers deux heures du matin où son secours rendit le courage à la garnison affaiblie par toutes sortes de privations. Il repartit deux jours après, ses pinasses chargées de ma-


Mémoires de Richelieu.
Flûte. Navire de charge à fond plat, large, gros et lourd dont la poupe était ronde au xviie siècle. Un bâtiment de guerre transformé pour un temps en navire de charge et n'ayant qu'une partie de son artillerie, est dit armé en flûte.
Le roi récompensa ce beau fait d'armes par l'envoi d'une chaîne d'or et mille trois cents écus aux matelots.
Cependant, ce secours ne devait pas suffire. Toiras fit bientôt savoir au cardinal qu'il n'avait de vivres que pour quarante jours et il fut convenu qu'on tenterait un dernier effort. M. de Gramont, gou­verneur de Bayonne, reçut du roi la lettre suivante datée du 20 sep­tembre 1627 :
« Le Roi désire que M. de Gramont lui envoie cent ou six-vingts (120) matelots basques pour trois ou quatre mois avec quinze ou vingt pinasses. Si on peut en avoir jusqu'à vingt et deux cents matelots, ce serait un grand coup. Ceux des matelots qui voudront rester pour toujours auront les entretènements que M. de Gramont arrêtera... Si ce secours est envoyé avec diligence, Sa Majesté en aura un grand ressentiment (1). Fait ce 20 mars 1627 (2). »
A cet appel, la ville de Bayonne s'empressa d'armer dix pinasses dont le commandement fut remis au sieur d'Andoins. Il arriva le 6 octobre aux Sables-d'Olonne, rendez-vous général de la flotte de ravitaillement. Une foule de flibots (3), traversiers (4) et barques, montés de quatre cents matelots, trois cents soldats et gentilshommes, formaient une escadre commandée parles capitaines Desplan, de Beaulieu, Persac, Launay, Ravilles, Cahusac, d'Andoins et plusieurs autres. Le 7 octobre elle mit enfin à la voile, vers dix heures du soir et par une nuit des plus obscures. Nous laisserons parler un mémoire du temps qui nous donne sur cette affaire des détails les plus circonstanciés.
Ressentiment est mis ici pour contentement.


Mémoires de Richelieu.


« Le marquis de Maupas, grandement entendu à la marine, bien cognoissant les terres comme estant du pays et ayant passé et repassé depuis huict jours dans une seule barque au milieu des ennemis, avec M. le marquis de Grimaud mena l'avant-garde à la droite, MM. de Persac et Ravilly et avec eux, dans leur barque, les sieurs Danery, La Gaigne, Roquemont, le commissaire Calottis ; à gauche, les sieurs de Brouillis, capitaine au régiment de Chapus et de Cusac, Gribauval, Ravigny, La Roque-Foutiers, Jonquières et plusieurs autres gentils­hommes volontaires ; et après eux, les quatre barques que M. le Cardinal avait fait équiper par le capitaine Richardière père, conduites par le capitaine La Treille, Audouard, Pierre Masson et Pierre Martin, tous bons pilotes.
« Suivait le corps de bataille, composé de dix pinasses, outre les 15 précédentes que Monsieur, frère du Roi avait fait venir de Bayonne par Saint-Florent, conduites par le sieur d'Andoins, leur général, à la teste et le sieur Tartas, son lieutenant. A la queue, autour des dites pinasses, il y avait douze traversiers, comme plus forts et plus grands. En l'arrière-garde était le flibot du sieur de Marsillac, bien armé et munitionné, sous la conduite du capitaine Canteloup et portait le jeune Beaumont, nourry page de M. le Cardinal, avec paroles de créance tant au sieur de Toiras qu'aux autres capitaines et volontaires de la citadelle. Après luy, estoit sa chalouppe et cinq grandes barques d'Olonne dans lesquelles estoient quantité de gentilshommes volontaires et, par l'ordre exprès de M. le Cardinal, qui avait aussi lettres et chiffres, le sieur de Lomeras, gentilhomme du Languedoc, enseigne au régiment de Champagne, pour avoir passé et repassé déjà une fois avec M. de Vallin.
« En cet ordre, le plus près qu'ils le pouvaient les uns des autres, ils allaient, cotoyant la grand'terre pour n'estre point veus ni découverts par les vedettes des ennemis qui n'estoient qu'à une lieue des sables.
« Or il arriva que, comme cette flotte allait cinglant à pleines voiles et que l'on croyait être déjà devant Saint-Martin (de Ré), Dieu fit cesser le vent tout à coup, en telle sorte qu'il fallut demeurer près de deux heures sans pouvoir aller ni à droite, ni à gauche. Alors chacun, tout étonné et croyant demeurer à la merci de l'ennemi si le jour les surprenait, se mirent à prier Dieu, le prieur sur tous, faisant vœux et prières et se recommandant à la Vierge, luy faisant vœu, au nom du Roy, de luy faire bastir une église sous le nom de Notre-Dame-de-Bon- Secours, en mémoire de cette journée s'il luy plaisait envoyer le vent
favorable. Soudain, ils furent exaucés, car le vent se rafraîchit et les rendit fort gaillards. En telle sorte que, chacun ayant repris sa piste et son ordre, en moins de demi-heure ils virent le feu que M. de Toiras faisait faire en la citadelle et, à terre, ceux que Richardière père faisait faire vis-à-vis l'encoignure qu'il fallait traverser. Et là, quittant la coste de la Tranche, chaque pilote regardant sa boussole, ne pensant plus qu'à passer courageusement, entrèrent dans la forêt des navires ennemis.
« Les premières sentinelles les ayant laissé passer sans dire mot, après que tout eut passé, ils commencèrent à les envelopper et canonner si furieusement que l'on eût dit que c'était de la grêle.
« Cependant les chaloupes et galiotes (1) des ennemis vinrent après pour les agrapper, en sorte que ceux qui étaient à la grande terre, croyaient tout perdu, comme aussi il y avait de l'apparence. Au contraire, M. de Toiras espérant toujours bien du bonheur du Roi et de la France, oyant le bruit de tant de canonnade de part et d'autre, fit redoubler les feux sur les bastions et, comme un second Josué, prie Dieu de faire arrêter la mer qui s'en retournait, de peur que son secours ne périt. Et, de fait, il était en grand danger, car un coup de canon emporta le chirurgien du capitaine Maupas, entre M. le marquis de Grimaud et le sieur prieur de Brémont qui étoit au milieu, de la barque, la croix en main. Un autre emporta la misaine ou mast de devant qui tomba sur le dit marquis et un troisième perça la barque et lui fit prendre l'eau. Dans ce péril, le dit marquis, sans s'étonner, jette son manteau, sur le corps du chirurgien, descend à fond, allume

(1) Galiote. Galère de 16, jusqu'à 25 bancs ou rames à 3 hommes sur chacune. Elle ne portait point de rambate ou construction élevée à la proue.
une chandelle avec de la mèche et, voyant d'où venait le mal, avec un linceul et autres linges qu'il trouva, bouche le trou. Cependant le prieur travaille à vuider l'eau qui était à la poupe. Le quatrième coup de canon leur emporta un matelot et, incontinent, quatre chaloupes et un heu (1) d'Angleterre vinrent aborder la barque. Le marquis étant remonté, joint le capitaine Maupas, lequel ayant disposé ses mousque­taires et piquiers donna l'ordre à ceux qui devaient tirer ses pierriers et canons et jeter les feux d'artifice, fit tenir chacun à son poste et défendit qu'on ne tirât qu'il ne l'eût commandé. Aussitôt les ennemis abordèrent criant : «Amène! amène!» Maupas, son pistolet en mains crie : « Tire ! » lâchant son pistolet. Alors toute son artillerie déchargea. Après, on en vint aux mains et feux d'artifice furent tirés de part et d'autre. Le sieur de Grimaud, chevalier de Montenac et de Villiers, sur les deux côtés de la barque, un sergent sur le derrière et le prieur partout, se défendant si vaillamment qu'après un long combat, les ennemis se retirèrent avec beaucoup de pertes et peu de ceux du Roy. Et, croyant en porter plus d'avantage furent attaquer les pinasses où ils trouvèrent à qui parler, car d'Andoins coupa la main d'un Roche- lais qui voulait ravir son gouvernail. Un coup de pierrier lui fit voler en l'air son contremât et blessa légèrement deux matelots. En mesme temps, toutes les chaloupes de l'ennemi, en nombre de 150, vinrent fondre, qui d'un côté, qui de l'autre sur toute la flotte. On demeura longtemps aux prises sans que les ennemis pussent entrer dans pas une barque du Roy, en sorte que s'étant retirés, les nostres, croyant être hors de tout péril, et s'exhortant à courage les uns aux autres, voici que d'autres difficultés se présentent, car les ennemis tenaient de grands mâts de vaisseau en vaisseau attachés les uns aux autres et force grands bois et cordages de vaisseau en vaisseau pour empêcher les passages. Mais, au lieu de perdre courage, chascun mit la main au coutelas pour couper les câbles et, avec piques et hallebardes, faire enfoncer les mâts et bois qui les empêchaient (d'avancer). Et, par mal­heur, Coussage, contre-maître et lieutenant de Maupas, ayant coupé avec son tarrabat un grand câble qui empêchait le passage de leur barque, ce câble tomba et s'embarrassa dans le gouvernail de la barque de Rasilly et, par une secousse de mer, d'une grande impétuosité

(1) Heu. Navire d'environ 300 tonneaux. Portait un seul mât vers l'avant. Avait en saillie du sommet du mât à la poupe une longue pièce de bois nommée corne. Cette corne et le mât n'avaient qu'une même voile. Les Anglais appelaient ce bateau : hoy.
l'entraîna contre la ramberge (1) où ce câble estoit attaché, où soudain il fut accroché et investi par une douzaine de chaloupes et, après un combat où il lui était impossible de résister plus longtemps commanda plusieurs fois qu'on mît le feu aux poudres pour ne pas tomber entre les mains des ennemis, à quoi on ne voulut obéir. La Guitte, gentilhomme nourri, page de la reine d'Angleterre, fendit un de ses ennemis auparavant que de se rendre. Enfin, il fallut céder à la force, et prendre la composition que les ennemis offrirent, savoir : dix mille écus que M. de Rasilly leur promit pour lui et ses compagnons. Les sieurs Danery, Calottis, Roquemont et La Gaigne firent des merveilles en ce combat; d'abord, quelques-uns furent tués, mais point de noblesse.
« Or, cependant que les ennemis étaient acharnés à ce butin, 29 bar­ques arrivèrent heureusement à la citadelle, entre trois et quatre heures du matin. Aussitôt la sentinelle qui était sur le bastion de la Reine criant : « Qui vive ! » il lui fut répondu par quantité de voix éclatantes : « Vive le Roy ! » ce qui mit au cœur de ceux du dedans une grande allégresse.
« Là, une chaloupe de La Rochelle s'étant glissée au milieu des vaisseaux du Roy, comme si elle eût été de la troupe, pour brusler cette flotte, fut reconnue à leur jargon par le sieur d'Andoins qui s'en douta ; mais, à cause de l'impatience de M. de Toiras, fit sauter tout le monde à terre et demeura avec ses mousquetaires dans la pinasse pour remédier à ce qui pourrait arriver, demanda le mot et le contre mot à la chaloupe rochelaise ce que ne sachant, fit connaître qui elle était et, sur l'heure, la chargea si furieusement que plusieurs furent tués et estropiés et beaucoup faits prisonniers.
« M. de Toiras, voyant un si beau secours inespéré, courut aussitôt jusque dans l'eau embrasser la fleur de ses amis et tout le reste ensuite. Après les premiers compliments, chacun fut conduit à la hutte de quelque soldat pour se sécher, ayant été contraints de descendre dans l'eau jusqu'à la ceinture (2). »
Après divers combats, les Anglais se rembarquèrent. Le capitaine d'Andoins, comblé d'éloges par le roi et par le cardinal, s'empressa de faire parvenir à la ville de Bayonne son rapport de mer, dans lequel il rendit compte de la mission qui lui avait été confiée.
(1) Ramberge (au xviic siècle). Navire anglais de 120 à 200 tonneaux, allant à voiles et à rames, destiné pour le service et la sûreté des grands navires, comme la patache. (2) Archives curieuses de l'Histoire de France, par Cimber et Daniou.

 

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